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ALLIAGE


Alliage, numéro 32, 1998


Sur une bulle de savon (1)



Kurd Lasswitz




[...] et soudain, je me retrouvai dans une ville, au milieu d'une grande agitation, entouré d'innombrables créatures ressemblant très nettement à des êtres humains. Simplement, ils me semblaient tous un peu diaphanes, ce qui devait tenir à leurs origines, la glycérine et le savon. Nous percevions également leurs voix, sans que je pusse cependant comprendre leur langue. Les plantes avaient perdu leur grande variabilité, nous avions désormais atteint des conditions de perception analogues à celles des Saponiens, ou d'êtres humains par rapport aux organismes de la Terre. Ce que nous avions tout à l'heure pris pour les filets d'un jet d'eau, se révéla être les tiges d'une herbe très haute et poussant très vite.

Les habitants de la bulle de savon nous remarquèrent à leur tour et nous entourèrent, nous posant de multiples questions qui, de toute évidence, trahissaient leur soif de savoir.

La communication s'avéra très difficile car leurs membres qui avaient une certaine ressemblance avec des bras de polypes, faisaient des mouvements si bizarres qu'il en devenait impossible de se faire entendre par gestes. Cependant, ils nous accueillirent aimablement; ils nous prirent, comme nous allions l'apprendre par la suite, pour des habitants d'une autre partie de leur globe qu'ils n'avaient pas encore visitée. La nourriture qu'ils nous proposèrent avait un arrière-goût alcalin très prononcé, et nous ne l'appréciâmes pas particulièrement; avec le temps, nous nous y habituâmes, tout en trouvant très désagréable qu'il n'y ait pas à proprement parler de boissons, mais seulement des sortes de soupes à l'allure de bouillies. Tout, du reste, sur ce corps terrestre, tenait de l'état d'agrégat coriace ou gélatineux, et l'on ne pouvait qu'admirer la façon dont la nature, ou plutôt la vie et sa force créatrice de mondes avait réussi, dans des conditions pourtant si différentes, à créer, par adaptation, les dispositifs les plus adéquats. Les Saponiens étaient vraiment des êtres intelligents. La nourriture, la respiration, le mouvement et le repos, les besoins incontournables de toute créature vivante, nous fournirent les premiers points de repère grâce auxquels nous pûmes comprendre et assimiler des éléments précis de leur langue.

Comme on s'occupa de bonne grâce de satisfaire nos besoins, et que l'oncle Wendel m'assura que notre absence de chez nous ne pouvait dépasser un espace de temps infinitésimal - selon des critères terrestres - je saisis avec joie l'occasion de faire plus ample connaissance avec ce nouveau monde. On n'y rencontrait pas l'alternance du jour et de la nuit, mais il y avait des pauses régulières après le travail, correspondant à peu près à notre découpage en journées. Nous nous appliquâmes avec beaucoup d'ardeur à apprendre la langue saponienne sans oublier l'étude physique de la bulle de savon ni celle des institutions sociales des Saponiens. Dans ce dernier but, nous nous rend"mes dans la capitale, où l'on nous présenta au chef de l'Etat qui porte le nom de "Seigneur des Pensants". Car les Saponiens s'appellent eux-mêmes les "Pensants" et cela à bon droit, car s'occuper de sciences est une activité très honorée chez eux, et la nation tout entière prend une part très active aux querelles des savants. Nous allions vivre à ce sujet un épisode qui faillit nous coûter très cher.

J'avais soigneusement fait le compte-rendu des résultats de nos observations et j'avais accumulé de très nombreuses données que je pensais retravailler, à mon retour sur la Terre, pour en faire une histoire de la civilisation de la bulle de savon. Mais j'avais, hélas, négligé un détail. Lorsqu'il devint subitement urgent de nous réagrandir, je n'avais pas ces notes sur moi et le malheur voulut donc qu'elles fussent exclues des effets du microgène. Impossible, naturellement de retrouver ces manuscrits irremplaçables; ils volent quelque part sous la forme d'une poussière impossible à découvrir, et avec eux les preuves de mon séjour sur la bulle de savon.
Cela pouvait faire à peu près deux ans que nous vivions parmi les Saponiens lorsque la tension entre les principales doctrines qui avaient cours parmi eux atteignit un paroxysme. En effet, la tradition de l'école la plus ancienne, concernant la composition du monde, avait été violemment attaquée par un naturaliste très important du nom de Glagli, soutenu avec vigueur par une tendance progressiste récente. Aussi avait-on, comme il est de coutume dans ces cas, traîné Glagli devant le tribunal de l'Académie des Pensants, afin de décider si ses idées et découvertes pouvaient être tolérées dans l'intérêt de l'Etat et de l'ordre public. Les adversaires de Glagli se fondaient avant tout sur le fait que les nouvelles doctrines contredisaient les vieilles et immuables lois fondamentales des Pensants. Ils exigeaient donc que Glagli abjurât sa doctrine ou qu'on lui infligeât la peine encourue par les hérétiques. Ce sont en particulier les trois points suivants de l'enseignement de Glagli que ses détracteurs jugeaient faux et pernicieux.

Premièrement: Le monde est creux à l'intérieur, rempli d'air, et son écorce n'a que trois cents aunes d'épaisseur. A cela ils opposaient l'argument suivant: si le sol sur lequel se meuvent les Pensants était creux, il y aurait longtemps qu'il se serait effondré. Dans le livre du vieux sage Emso (c'est l'Aristote saponien) cependant, il est écrit: "Le monde doit être plein et n'éclatera pas, pour l'éternité."

Deuxièmement, Glagli avait affirmé: Le monde n'est composé que de deux éléments de base, graisse et alcali, qui sont les seules substances existantes et cela de toute éternité; le monde s'est développé à partir d'elles, par un effet mécanique, et il ne pourra jamais exister quoi que ce soit qui ne serait pas composé de graisse et d'alcali; l'air est une émanation de ces deux éléments. On opposait à cela que graisse et alcali n'étaient pas les seuls éléments, mais que la glycérine et l'eau en étaient également; il était impossible que ceux-ci aient pris tout seuls la forme de boules; en revanche, dans le document le plus ancien des Pensants, on trouvait explicitement la phrase suivante: "C'est par la bouche d'un géant que fut soufflé le monde, et Rudipudi est son nom."

Troisièmement, Glagli enseignait que le monde n'était pas le seul monde, qu'il en existait au contraire une infinité, qui étaient tous des boules creuses faites de graisse et d'alcali et qui flottaient dans l'air. Cette thèse-ci n'était pas seulement considérée comme fausse, mais aussi comme dangereuse pour l'Etat, car on disait: s'il y avait encore d'autres mondes, que nous ne connaissons pas, le Seigneur des Pensants n'y règnerait pas. Or, il est écrit dans la loi fondamentale de l'Etat: "Quiconque proférerait qu'il existe quelque chose qui n'obéit pas au Seigneur des Pensants, doit être bouilli dans la glycérine jusqu'à ce qu'il mollisse."

Glagli, devant l'assemblée, se leva pour se défendre; il fit valoir en particulier que l'enseignement selon lequel le monde serait plein contredisait celui selon lequel il aurait été soufflé, et il demanda où donc ce géant Rudipudi était censé s'être tenu pour ce faire, en l'absence d'autres mondes. Les académiciens de la vieille école, en dépit de toute leur érudition, avaient du mal face à ces arguments, et Glagli aurait imposé ses deux premières thèses si la troisième ne l'avait rendu suspect. Mais il était par trop évident qu'elle sentait le soufre politiquement, et même ses amis n'osèrent pas le soutenir sur ce point, car l'affirmation selon laquelle il existait encore d'autres mondes était considérée comme hostile à l'empire et antinationale. Mais comme Glagli ne voulait à aucun prix abjurer, la majorité de l'académie pencha contre lui et déjà ses adversaires les plus acharnés apportaient les bassines de glycérine pour le faire bouillir jusqu'à ce qu'il mollisse.

Obligé d'écouter ce bavardage et ces controverses sans fondement, sachant pertinemment que je me trouvais sur une bulle de savon que mon petit garçon avait faite en soufflant voilà environ six secondes depuis la fenêtre du jardin de mon appartement, à l'aide d'une paille, et voyant que cette querelle d'opinions doublement fausses allait coûter la vie à un être s'efforçant honnêtement de réfléchir - car le fait d'être bouilli jusqu'à mollir représente tout de même un danger mortel pour un Saponien - je ne pus me contenir plus longtemps, je me levai d'un bond et demandai la parole.

"Ne fais pas de bêtises, me chuchota l'oncle Wendel, se serrant contre moi. Tu vas parler pour ton malheur! Ils ne peuvent pas te comprendre! Tu verras! Tais-toi!" Mais je ne lui permis pas de m'interrompre et je me lançai: "Messieurs les Pensants! Permettez-moi quelques remarques, puisque je suis effectivement en mesure de vous informer de l'origine et de la composition de votre monde."

De partout s'élevèrent des murmures: "Quoi? Comment? Votre monde ? En auriez-vous un autre par hasard? Ecoutez donc cela! Le sauvage, le barbare ! Il sait comment le monde s'est constitué."

"Personne, poursuivis-je d'une voix forte, ni vous, ni moi, ne peut savoir comment le monde s'est constitué. Car les Pensants sont, tout comme nous deux, une minuscule étincelle de l'esprit infini qui a pris corps dans des formes infinies. Mais comment est née l'infime parcelle de monde sur laquelle nous nous trouvons, cela je peux vous le dire. Votre monde est en effet creux et rempli d'air, et son enveloppe n'est pas plus épaisse que le dit Monsieur Glagli. Et en effet, elle éclatera un jour, mais cela peut durer encore des millions de vos années. (Applaudissements nourris des Glagliens). Il est vrai aussi qu'il existe encore d'innombrables mondes habités, sauf que ce ne sont pas que des boules creuses, mais des masses rocheuses plus grandes de beaucoup de millions de fois, habitées par des êtres comme moi. Et graisse et alcali ne sont pas les seuls éléments, d'ailleurs, ce ne sont pas des éléments du tout, mais des substances compliquées qui ne jouent un rôle pour votre petit monde de bulle de savon que par hasard."

"Monde de bulle de savon?" Un ouragan d'indignation s'élevait de toute part.

"Oui, m'écriai-je courageusement, sans prêter attention à l'oncle Wendel qui me poussait et me tirait, oui, votre monde n'est rien d'autre qu'une bulle de savon, que la bouche de mon petit garçon a soufflée à l'aide d'une paille et que le doigt d'un enfant peut écraser dans l'instant suivant. Ceci dit, il est vrai que, comparé à ce monde, mon fils est un géant..."

"Incroyable! Blasphème! Folie, criait-on de partout, et les encriers volèrent autour de ma tête. Il est fou! Le monde serait une bulle de savon? Son petit garçon l'aurait faite en soufflant! Il se fait passer pour le père du créateur de la Terre! Qu'on le lapide! Qu'on le fasse bouillir!"

"Respectons la vérité!, criai-je, les deux partis ont tort. Mon petit garçon n'a pas créé le monde, il n'a fait que souffler et cette boule s'est formée, une partie du monde seulement, selon les lois qui nous régissent tous. Il ne sait rien de vous, et vous ne pouvez rien savoir de notre monde. Je suis un homme, je suis cent millions de fois plus grand que vous et dix billions de fois plus âgé que vous! Lâchez Glagli! Qu'avez-vous à vous battre pour des choses dont vous ne pouvez décider?"

"A bas Glagli! A bas l''homme'! Nous verrons bien si tu es capable d'écraser le monde avec ton petit doigt! Appelle donc ton petit garçon!" C'est ainsi qu'ils se déchaînaient autour de moi, tandis que l'on nous traînait, Glagli et moi-même vers le baquet rempli de glycérine bouillante. [...]

Des vapeurs brûlantes m'enveloppèrent, une douleur vive me déchira et...

J'étais assis avec l'oncle Wendel, à la table du jardin. La bulle de savon flottait toujours au même endroit.
"Qu'était-ce donc que cela?" demandai-je, étonné et bouleversé.

"Un cent-millième de seconde! Sur Terre, rien encore n'a changé. J'ai eu le temps de déplacer la barre, sinon, ils te faisaient bouillir dans la glycérine. Hum? Dois-je publier l'invention du microgène? Hein? Tu penses qu'ils me croiront? Va leur expliquer!"

L'oncle Wendel rit, et la bulle de savon éclata. Mon petit garçon en refit une nouvelle.


***


Traduit de l'allemand par Françoise Willmann


Légende :

C. Netscher, Les bulles de savon, in Histoires des peintres de toutes les écoles: Ecole hollandaise, Charles Blanc, 1876


Notes:

1. Voir ci-dessus l'article de Françoise Willmann.


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