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ALLIAGE


Alliage, numéro 32, 1998


Sang pour Sang à la Villette



Les abattoirs au musée, gag ou projet?



Bruno De Dominicis




Introduction

Dans le numéro 57 de La Cité en direct, le journal interne de la Cité des Sciences et de l'Industrie, daté du 31 mars au 7 avril 1997, on peut lire sous le titre Sang pour Sang: "Après dix années de froid et de pénombre, la travée E (1) va être viabilisée pour accueillir, sur trois niveaux, un projet historique: la reconstitution des abattoirs de la Villette, dans ses composantes industrielle et commerciale sans oublier ses métiers. Au niveau 0, un véritable marché aux bestiaux restituera l'ambiance d'un lieu qui fut longtemps objet de curiosité et de promenade; au niveau1, sera reconstitué une salle d'abattage et de dépeçage avec la collaboration d'anciens tueurs; enfin, le niveau 2 resituera les abattoirs dans le quartier, avec les industries qui gravitaient autour de cette "cité du sang": raffineries, usine à gaz, port fluvial, entreprises de transformation du sang (pour lier le ciment), du suif, de la corne... Ouverture prévue en mai 2000."

Renseignements pris, il s'agissait d'un poisson d'avril. La première réaction de l'auteur de ces lignes fut de penser qu'il s'agissait d'un projet intéressant dans la mesure où il contribuait pour l'institution à assumer sa mémoire historique et le parfum de scandale qui l'entoura. Il nous semblait en outre que ce projet qui traitait d'archéologie industrielle était d'emblée à l'abri de l'obsolescence rapide à laquelle les nouveautés sont sujettes, et contribuait à ancrer la Cité dans le passé du 19e arrondissement en dédiant une partie de sa mission muséologique à la préservation de la mémoire d'un patrimoine industriel et d'un mode de vie disparu.

Je voudrais élaborer cette idée. Dans ce but, j'invite le lecteur à un détour par l'esthétique de Georges Bataille et la logique symbolique institutionnelle.

De l'esthétique (2) à l'esthésique (3)

Il s'agirait ici de tenter de situer le projet de la Cité des Sciences et de l'Industrie dans un parcours d'esthétique historique afin d'essayer de montrer à quelles filiations ou altérations ce projet se rattache. Georges Bataille, (4) dans le cadre de la revue Documents qu'il anime dans les années vingt, élabore le cadre théorique de "l'informe" qui est un point de départ fécond. A cette époque, les Beaux-Arts abandonnent les canons esthétiques légués par la tradition, la "redingote esthétique" de la "belle forme" pour mettre en scène ce qui jusque-là n'était pas crédité d'intérêt, depuis les arts Nègres jusqu'à l'esthétique du déchet ou du dégoût. Bataille montre comment la "filiation" des formes repérable dans la tradition laisse la place à "l'altération de la forme". La question désormais est non pas de reconnaître ce que sont les formes, mais ce qu'elles font. Il s'agit de comprendre l'efficacité des formes en termes de "décomposition" et d'"altération".

Bataille illustre cette dialectique du choc des images qui force l'entendement à envisager la réalité sous un jour "altéré". A cet égard, le rapprochement entre un cliché de pieds de vaches abattues à la Villette et une image de jambes des danseuses des Fox Folies (figure) est exemplaire du trouble généré par un rapprochement "indu". Le monde des idées du XIXe siècle qui avait son autonomie et dont Hegel marque l'apogée, se trouve pris en défaut. Au lieu que l'idée engendre la forme, les idées devenues obsolètes laissent le premier rôle aux images. Le "rapprochement indu" des images engendre des chocs, des "catastrophes sensibles" qui forcent l'entendement à concevoir des catégories permettant d'élaborer ce nouveau monde, celui de Bataille et le nôtre. Bataille montre comment la redingote esthétique classique est déclassée vers l'esthésique de la vie pulsionnelle, comment la "beauté" s'efface devant l'"intensité", le "questionnement" devant la "plainte", le "symbole interprétable et partageable" devant le "symptôme intraitable et intime" et la "filiation" devant l'"altération". Le montage de la subjectivité qui sublimait les affects, s'affaisse dans une réponse somatique. L'appareillage symbolique d'une civilisation qui se défait, n'est plus pertinent face aux réalités de ces temps nouveaux et laisse place au monde de la pulsion. Georges Bataille ne fait que prendre acte d'une situation dans laquelle il est plongé. En explicitant cette nouvelle situation qui se fait jour dès avant le premier conflit mondial et qui témoigne d'un monde resté le nôtre, Bataille nous aide à reconstruire des catégories nouvelles nous permettant de reconstruire une subjectivité vivable pour nous.

Paris et le site de la Villette

Ces quelques repères vont trouver une illustration avec la symbolique de l'organisation de l'espace parisien. La Ville de Paris organise ses lieux et ses axes selon une symbolique ancrée dans l'histoire. Le défilé patriotique du 14 juillet entre arc de Triomphe et obélisque, creuse chaque année le sillon de la mémoire républicaine sur l'axe majeur de la capitale orienté selon l'azimuth du coucher du soleil du 18 août, jour de la naissance de Napoléon. Le président Mitterrand, dans son désir de s'inscrire dans l'histoire aura enrichi cet axe historique sur ses deux extrémités, de la pyramide du Louvre jusqu'à l'arche de la Défense. Sept ouvrages composent maintenant cet axe: le bâtiment en U du Louvre, matrice originelle du pouvoir, la pyramide inversée, la pyramide de verre d'accueil du public, l'arc du Carrousel, l'obélisque de la Concorde, l'arc de Triomphe de l'Etoile, l'arche de la Défense. Cet axe incarne la direction du "Temps patriotique", chaque nouveau bâtiment s'y inscrit dans une filiation qui se réclame d'un passé prestigieux, d'une "filiation légitime", monarchique d'abord, puis impériale, et républicaine enfin. Ce lieu est celui du pouvoir ostentatoire, de la parole sûre et légale de la légitimité, le faux pas en est exclu comme il est exclu du défilé patriotique.

Dans l'ombre du pouvoir exhibé, d'autres tâches moins nobles se poursuivent à la périphérie de la capitale. Les abattoirs font partie de ces lieux maléfiques, chargés de remugles malsains et habités par des êtres dont l'humanité n'est pas certaine. Le pouvoir en redingote n'aborde ces rivages que poudré et parfumé afin d'éviter toute mauvaise influence. Organiser, légiférer, transformer ces espaces mal famés expose à l'influence du malin et tel est pris qui croyait prendre: l'organisation au plan national de l'abattage fut l'objet d'une cacophonie institutionnelle dont le bâtiment des abattoirs de la Villette est resté l'enfant sans père. Ce bâtiment sans filiation, bâtard de la République, fut transformé à l'instigation du président Giscard d'Estaing en musée des Sciences et de l'Industrie. La dialectique de l'altération présentée plus haut est discernable ici. En effet, le bâtiment des abattoirs ne fut pas rasé pour ériger un nouvel ouvrage: c'eût été politiquement contre-productif. Le pouvoir choisit donc "d'altérer" le bâtiment en un temple de la science républicaine. Ce nouveau culte prend la place des abattoirs abattus, où devait s'effectuer le sacrifice industrialisé des bestiaux.

Le corps de la science et les bestiaux

Les grands choix politiques d'organisation institutionnelle d'une époque donnée sont surdéterminés par les représentations dominantes actives à ce moment. C'est pourquoi il nous semble légitime de proposer le commentaire interprétatif de cette transformation de la fonction sociale d'un abattoir en musée des sciences. La question sous-jacente implicitement posée par "l'altération" d'un abattoir industriel en temple de la science révélée au nom de l'Etat, - c'est-à-dire, selon notre interprétation, la substitution du sacrifice animal sanglant industrialisé par la célébration rituelle de la dépouille du corps de la science identifiée à ses signes -, est celle de l'humanité de l'homme.

La question peut se formuler dans les termes suivants: qu'est-ce qui différencie le sujet de la science de l'animal? ou bien encore, qu'est-ce qui différencie l'humain tel que le représente la science objective, des bestiaux? Cette question lancinante revient comme une antienne dans le discours médiatique induit par les progrès de la technoscience. Chaque jour apporte sa moisson de nouvelles avancées technologiques qui rapprochent chaque fois l'homme de l'animal, dans son fonctionnement physiologique. La nature commune de médiateurs chimiques, la possibilité de xénogreffes, la production de protéines humaines par des animaux génétiquement modifiés, le croisement d'espèces (tomate/pomme de terre) jusque-là identifiées dans la conscience commune comme nettement différenciées, la création de souris grosses comme des lapins, la mise en images grand format du monde des insectes (cf. le film Microcosmos) - à chaque fois, le questionnement sous-jacent porte sur ce qui différencie l'humain des autres espèces vivantes. La spécificité de l'humain est mise en question, dans sa nature, son fonctionnement, son échelle, comme s'il était essentiel d'abattre le dernier tabou de l'humanité de l'homme afin de nous reconna"tre enfin bestiaux parmi les bestiaux, nous rassurant ainsi quant à notre appartenance au vivant, ce qui serait comme un contre-pied face aux représentations désincarnées et machiniques de l'humain promues par la technoscience désormais financiarisée.

Sur un autre plan, les conditions d'emploi dégradées qui menacent des catégories sociales jusqu'alors préservées, créent une prise de conscience du peu de poids de l'individu traité en déchet par un système de production où l'homme occupe une place sans cesse réduite, ce qui renforce le questionnement sur la nature de l'homme entre l'animal et la chose périssable produite en série.

Ce "tout est possible" de la rentabilisation instantanée du capital devenue le moteur sans frein de l'industrie dominée par la sphère financière, autorise la commercialisation de sang humain contaminé par le VIH aussi bien que l'alimentation du cheptel bovin par des farines animales insuffisamment chauffées. Les sinistres de grande envergure qui en résultent mettent à jour de nouvelles formes de causalité où l'humain est engagé dans sa survie sur un mode inédit. C'est sans doute l'expérimentation répétée de ce type de causalité catastrophique qui engendrera avec le temps l'intériorisation puis l'institutionnalisation des limites à respecter. C'est vraisemblablement le même type de processus, la succession de crimes sur d'innombrables générations qui a permis aux juifs d'instituer le "Tu ne tueras point" du Lévitique. L'industrialisation qui oblige à sortir des sentiers battus par les traditions implique une prise de risque. Ici, le risque n'est pas mesurable ou alors ceux qui le mesurent ne sont pas ceux qui en subissent les conséquences déshumanisantes, d'où des tensions sociales qui peuvent devenir explosives.

La vague de l'industrie, dans son travail d'indifférenciation des catégories traditionnelles, entra"ne des remaniements dont la nature est constante même si la manifestation en est variable. En réaction à ce nivellement, les Allemands, dans une tentative désespérée pour arrimer une identité collective, avaient institué la limite au nom de la race. Avec les progrès de la technoscience et du génie génétique en particulier, ce travail de redifférenciation s'est déplacé pour nous vers la différenciation des espèces. Les vaches folles occupent pour nous la place des Juifs pour les nazis: le lieu du sacrifice. Fonder l'identité du surhomme aryen passe par l'élimination du Juif dégénéré afin de marquer la limite entre les races. Pour nous, la transgression de la spécificité bovine qui consiste à faire des carnivores avec des herbivores, entra"ne l'élimination du cheptel bovin pour préserver le cheptel humain. Là où les nazis opéraient consciemment la mise en euvre de la limite entre Juifs et Aryens au nom de la race, en désignant le Juif comme sacrifié, nous faisons l'expérience des conséquences de la transgression des limites propres à une espèce, et marquons à notre insu les bovins et les contaminés humains comme sujets sacrifiés sur l'autel de la rentabilité instantanée du capital.

Dans un cas, le régime totalitaire inscrit dans la loi "la limite entre les races", dans l'autre, les représentations actives mais non encore institutionnalisées par le biais d'une prise de pouvoir, inscrivent sur le mode de la fatalité désastreuse de la catastrophe sanitaire les conséquences de la transgression de "la limite entre les espèces".

L'indifférenciation est le tropisme cardinal à quoi nous sommes occupés, nous autres industrialistes. Ce travail de fond efface les "limites symboliques" dans tous les champs de l'activité humaine. Cette absence de limites pensées trouve son contre-pied dans l'instauration de "limites dans le réel : ce qui ne peut se dire est agi." Le lien social fusionnel entra"ne l'exclusion, le bannissement de l'altérité. Sans doute est-ce là le prix à payer par l'humanité pour son apprentissage de l'industrialité avant une recomposition selon de nouvelles catégories.
L'expérience de la déshumanisation, les limites de l'appartenance à l'espèce furent expérimentées dans les camps de concentration. Le témoignage de Robert Antelme (5) est exemplaire. Il est apparu à cette occasion que l'humain peut survivre quelque temps dépouillé de sa conscience. Ce dépouillement de ce que la tradition nommait l'"âme" et que nous appelons subjectivité, se retrouve dans l'autisme, maladie psychique symptôme de notre monde industrialisé. L'autisme est la conséquence de la non-inscription d'un sujet dans sa filiation paternelle, situation qui renvoie au moins à deux générations en amont. Ce type de pathologie, qui peut être latent dans d'autres cultures, appara"t chez nous comme emblématique et fait l'objet d'un débat de société quant à la prise en charge institutionnelle de ces individus. On peut avancer, selon nous, que "l'autisme est au sujet, ce que le camp de concentration est à l'institutionnel". L'institutionnalité du camp fabrique des autistes, c'est-à-dire des cadavres vivants, des vivants "refroidis", avec des sujets sains: il s'agit d'un meurtre à froid, "non-sanglant", un sacrifice dont les émois sont sacrifiés, à blanc, scientifique pour ainsi dire, telles les exécutions à la guillotine qui se voulaient mécaniques et hygiéniques, par opposition aux supplices d'ancien régime, interminables et sanglants.

La non-inscription du sujet dans la filiation paternelle revient à recréer pour des humains, les conditions standards de la filiation animale dépourvue de parole. La spécificité de l'humain est cette sphère symbolique qui porte la conscience, et que porte le langage. Le langage s'inscrit lui-même dans la reconnaissance d'une filiation paternelle à travers la transmission de l'arbitraire du "nom propre" qui institue pour l'enfant une place tierce dans sa relation duale à sa mère. Là où il y a interlocution, il y a "inter-dit": la parole émerge là où cesse le corps à corps de l'allaitement, de l'amour ou de la lutte. Une civilisation, en mettant à distance par la métaphore, les crimes princeps de l'humain que sont le parricide et l'inceste, ouvre le champ d'une anthropologie qui "écarte les corps en fusion pour dégager le champ de l'interlocution" entre les vivants parlants.

La comparaison des destins d'Oedipe et du Christ éclaire le propos: là où Oedipe prend sa mère pour femme à son insu, Jésus na"t d'une mère vierge, donc à l'abri d'un désir incestueux barré de fait. Là où Oedipe tue son père à son insu, Jésus donne sa vie en acceptant de subir la violence sacrificielle. Là où Oedipe s'aveugle et abomine sa descendance, Jésus ressuscite et son souvenir fonde une religion par l'intermédiaire de Paul. Le christianisme, en écartant l'inceste et le meurtre, ouvre le champ d'une anthropologie qui lui est spécifique et dont nous sommes les héritiers. Ce refoulement des désirs incestueux et meurtriers est la condition nécessaire à l'édification d'une civilisation. Au tournant du XXe siècle, alors que ces refoulements cèdent dramatiquement devant les remaniements imposés par le temps et l'industrialisation, Freud utilise la narration edipienne pour mettre à jour les mécanismes en jeu dans cette construction symbolique.

La question posée par l'institutionnalité contemporaine post-totalitaire, revient à négliger, comme par inadvertance c'est-à-dire dans l'insu, le fait langagier de l'humain pour poser le problème de la spécificité humaine sur le terrain de la biologie. Ce mode de questionnement est entretenu par un ensemble d'intérêts puissants qui travaillent à promouvoir des représentations préparant le terrain d'une domination totalitaire.

Ainsi, à la question posée de la différence entre le corps étudié par la science objective et les bestiaux, nous pouvons répondre que du point de vue de la science objectivante, il n'y en a pas: nous sommes des animaux en puissance et "proclamer notre véritable humanité consisterait à nous en dépouiller." Notre vérité d'humain serait le plus parfaitement lisible dans notre réduction à cet état que le camp a institué il y a cinquante ans ou dans celle symptomatique de l'autiste. "C'est là la fonction du sacrifice, dire la vérité du lien social en le désignant par ce qui en est exclu." Occulter cette limite de la mise en forme ritualisée de l'imaginaire à travers la parole, et la déplacer vers le terrain de l'action génère des destitutions institutionnelles (chômage, marginalisation sociale) ou subjectives (dépression, toxicomanie) qui peuvent être sanglantes (suicide, meurtre) ou non-sanglantes (autisme). Ainsi, du camp dans le monde nazi, qui fonde en négatif l'identité aryenne.

"Sacrifier le sacrifice" débouche in fine sur le sacrifice du sujet, réduit à se supprimer pour se fonder en tant que tel, à dispara"tre pour marquer la place vide qui fonde son être. Les suicides collectifs des sectes en sont des témoignages "vivants" (6) , les comportements autodestructeurs, la mentalité no future ou destroy, la violence sans objet ou retournée contre elle-même, telle la destruction d'équipements collectifs par ceux-la même qui en sont les destinataires, la toxicomanie, etc., sont des aspects disparates d'une même situation propre à des sujets destitués, livrés à la jachère mafieuse d'un monde où les institutions abandonnent leurs prérogatives traditionnelles et où la "place du tiers", case vide qui fonde l'être du sujet et son appartenance, reste occultée. Effacer la place du tiers, place occupée par la ritualité sacrificielle pour les siècles théologiens, ou la représentation artistique pour notre modernité, engendre un déplacement vers l'action. Le rappeur new-yorkais Notorious B.I.G. assassiné le 8 mars 1997, dont les deux disques s'intitulaient Ready to die et Life after death, (7) avait un titre préféré: You're nobody ('till somebody kills you). (8) La mise en musique et en mots de sa situation existentielle ne l'ont pas préservé d'une mort prématurée, signe que les procédures sociales de ritualisation de la violence sont devenues inefficaces: le sacrifice de sa vie était le produit commercialisable que son public et lui-même attendaient comme la condition de son succès médiatique.

Ainsi, les "abattoirs abattus" de la Villette peuvent-ils se lire comme une figure du "sacrifice du sacrifice". Transformer les abattoirs abattus en un temple de la science qui voue un culte au corps transparent de la science, non-né et immortel, miroir pour le sujet moderne autofondé réduit à se sacrifier pour s'instituer, illustre la logique de la structure à l'euvre dans l'insu. "L'institution fait miroir pour le sujet" et la Cité des sciences et de l'industrie est en parfaite adéquation avec les représentations actives de son époque.

Image et sacrifice

Ces représentations du sujet de la science, transparent à lui-même et autofondé, lisibles dans la genèse historique de la Cité des sciences et de l'industrie, s'appuient sur les représentations dominantes depuis les Lumières qui viennent à échéance actuellement. C'est à une mutation des représentations mises en euvre dans l'élaboration des présentations muséologiques que cet article voudrait contribuer. En effet, l'accoutumance hallucinée aux images violentes charriées par les médias participe du même mouvement que la promotion de torrents d'images que la Cité s'apprête à présenter à ses publics.

La "visibilité" d'une violence "déclassée" désamorce et accoutume l'esprit à la possibilité d'une violence agie, alors que la mise en scène ritualisée par l'institution de la violence "visualisée" qui fonde l'ordre social permet en la canalisant de renforcer la cohésion sociale. Le nivellement par le torrent d'images de toutes natures qui se déverse dans la sphère privée, porte l'idée que rien ne vaut puisque tout se vaut, et dévalue la visibilité de l'image réaliste, photographique ou télévisée : il s'agit d'une "vulgarisation de la vulgarité" de la pulsion. Au contraire, le visuel de la représentation de l'artiste ou du rituel sacrificiel, qui prend en charge la subjectivité délimite le lieu de la métaphore emblème de la case vide qui fonde l'ordre humain et institue la limite qui fait que chacun, classe sociale, individu, groupe d'age trouve sa place dans un ordre qui le dépasse.

Sur un autre versant, c'est le même écart qui fait censurer un ouvrage (9) qui représente sur sa couverture L'origine du monde de Courbet et qui autorise l'affichage de revues pornographiques dans les kiosques à journaux. Ce faisant, le pouvoir entretient une césure entre une culture de la respectabilité bourgeoise, qui devrait être préservée de l'obscène, et une culture populaire, qui s'adresserait à des êtres frustes dont les pulsions doivent trouver des satisfactions directes. La faiblesse de la démarche tient en ce qu'au royaume de l'objet de grande série, la césure entre les deux mondes ne tient plus, et toutes les classes sociales sont peu ou prou plongées dans l'indifférenciation industrielle et la perte de sens de la visibilité.

Ainsi du nazisme par lequel le peuple allemand identifié à une race, tente désespérément de se "fonder en raison", au moyen d'un combat mené contre les races désignées comme dégénérées. Hitler, Führer-artiste sauveur de l'Allemagne taille au ciseau les branches dégénérées de son peuple afin d'en dégager la beauté, raison ultime de l'Artgleichheit, l'identité à soi-même érigée en immanence de la race allemande. (10)
C'est en ce sens que l'image fonde la raison de l'humain. Vienne la place du tiers à perdre son statut métaphorique, et les désastres s'installent dans une incontournable logique de la représentation consubstantielle au vivant parlant.

Le travail de Bataille est à cet égard intéressant, dans le sens où il élabore le statut de la "coupure dans l'image" rapportée à la "coupure du corps". En rapprochant l'image de pieds de vaches coupés et les pieds de danseuses des Fox Folies coupés par un rideau, Bataille crée une "ressemblance cruelle", une "ressemblance disproportionnée" entre les pieds coupés à la hache et les pieds coupés par une mise en scène. En quoi, faire des images, c'est "tailler dans les corps" et non pas seulement "représenter les corps". De même, Bataille rapproche l'usine à Folies de nos spectacles quotidiens - qui serait aussi bien le spectacle muséologique de la Cité - de l'abattoir qui serait l'usine de nos repas quotidiens. Le point commun réside pour Bataille, dans le mot "étalage" qui rapproche l'"étal" du boucher de l'étalage du spectacle (ou des expositions), comme pour rapprocher sur le mode antithétique deux situations qui pourraient se rapporter à une même expression bien française, tour à tour grivoise ou terrifiante - de "chair fra"che". (11)

Par cette élaboration, Bataille nous indique la voie de la métaphorisation qui permet de nouer, ligaturer symboliquement, le réel à l'imaginaire, et de "représenter ce qui ne doit pas se faire : le lieu de l'interdit." Ce faisant, Bataille institue la "limite" en lui donnant une "figure de la défiguration" (12) , ce qui revient à élaborer la "place du tiers" en tant qu'"image comme lieu d'un sacrifice", lieu perdu avec l'ancien monde d'avant l'industrie. Bataille reconstruit, dans les catégories pertinentes pour nous autres plongés dans l'industrialité de la massification des corps et des objets, le lieu de la métaphorisation du sacrifice.

A la césure entre culture bourgeoise "pure" et culture populaire "sale" instituée par la censure de Courbet, césure qui tombe à plat et qui témoigne d'un combat d'arrière-garde, Bataille nous aide au contraire à fonder des catégories opérantes pour notre subjectivité façonnée par l'industrie de masse. En opérant des rapprochements "indus" d'images, jusque-là impensés, il procède à une opération de juxtaposition suivie d'une refente. Il institue la coupure opérante dans un lieu de l'image, un topos de la subjectivité où nous ne la soupçonnions pas. Il défriche en même temps qu'il déchiffre le monde qui est le nôtre et nous permet, en le "fondant en raison", de l'habiter humainement.

Les abattoirs au musée?

Ainsi, restituer par une présentation muséale, le monde disparu des abattoirs dans la travée E pourrait être un prétexte à quelques "rapprochements indus", à la façon de Bataille, susceptibles de bousculer nos représentations. Bataille note: "L'abattoir relève de la religion en ce sens que des temples des époques reculées (sans parler de nos jours de ceux des hindous) étaient à double usage, servant en même temps aux implorations et aux tueries." (13) Et aussi: "D'après la grande encyclopédie, le premier musée au sens moderne du mot (c'est-à-dire la première collection publique) aurait été fondée le 27 juillet 1793 en France par la Convention. L'origine du musée moderne serait donc liée au développement de la guillotine."(14)

Ce quart du bâtiment sans affectation depuis dix ans, est pour le corps du musée, comme la métaphore de la subjectivité destituée par le corps sans affect promu par les Lumières et la science objective. Réinvestir ce lieu avec le monde disparu du sang des bestiaux abattus, serait l'occasion de renouer avec une mémoire refoulée, d'assumer une mémoire historique en faisant euvre d'archéologie industrielle et d'ancrer la Cité dans le passé du 19e arrondissement. Cette exposition pourrait être l'occasion de problématiser l'image du corps et la dialectique du sacrifice en montrant les procédures et les remaniements des représentations dominantes qui ont fait passer historiquement du "sacrifice sanglant" au "sacrifice non-sanglant", puis au "sacrifice du sacrifice" qui caractérise notre époque. En remontant dans le temps, et sans prétention à l'exhaustivité, on pourrait citer:

·-les suicides collectifs des sectes, le no future, l'autisme, le chômage et les comportements autodestructeurs d'une frange jeune ou moins jeune de la population, placés de fait en position sacrificielle,
·-le passage du supplice d'ancien régime à l'étude scientifique du corps et du cadavre,
·-l'abandon de la circoncision juive pour le baptême par le Christianisme,
·-l'évolution du sacrifice animal sanglant du juda•sme antique vers l'élaboration du Talmud et l'institutionnalisation de l'étude du Livre après la dispersion.

Ces étapes historiques pourraient mettre en perspective les remaniements en cours et à venir, et montrer comment la figure du corps de la science vient maintenant à échéance. Les figures qui se profilent dans l'imaginaire contemporain, telles les images violentes du corps présentées à la FIAC en octobre 1996, les images esthétisées du malheur et celles du bonheur industriel véhiculées par les médias, infos et publicité, seraient remises en perspective historique.

De fait, la figure du corps objet d'étude de la science arrive à échéance, et une refondation est en gestation. Pierre Legendre l'exprime ainsi:

"Le corps [j'ai un corps] n'est pas le corps [je suis un organisme], la question théorique devient: qu'en est-il du corps humain en tant qu'élément d'un montage [symbolique]? Il para"t peu douteux qu'une réinterprétation à cet égard des représentations du monde et du sujet fixées dans le corpus philosophique de l'Occident soit devenue inévitable." (15)

***

En cette époque de vache folle ou les humains se perçoivent traités comme des beufs par une industrialité dont les intérêts semblent s'éloigner chaque jour un peu plus de l'intérêt des individus ou des nations, la présentation d'une tradition bouchère dans la travée E pourrait être l'occasion, par antithèse de montrer ce qui, dans la filiation humaine, est fondé sur une parole transmise entre les générations. Ce pourrait être l'occasion aussi de montrer en quoi nos procédures industrielles, la•cisées et scientifiques charrient un fond mythique de représentations que nous partageons avec les autres civilisations.

Donner un statut conscient à ces représentations insues permettrait de canaliser la force pulsionnelle, et contribuerait à pacifier des remaniements en gestation que le temps imposera inéluctablement.

Pour ramasser en une formule la problématique développée ici, on pourrait dire qu'en lieu et place de vulgariser la vulgarité et de sacrifier le sacrifice, il s'agirait de sacrifier la vulgarité pulsionnelle et de vulgariser le sacrifice métaphorisé.

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Légendes :

E. Lotar, Aux abattoirs de la Villette, "Abattoir", Documents, 1929, num.6, p. 328.
Fox Folies, dans Documents, 1929, num.6, p. 344.


Notes:

1. Le bâtiment du musée est constitué de quatre travées, B, C, D et E. La travée E représente une réserve foncière de100 mètres de long, 66 mètres de large et 40 mètres de haut.
2. Esthétique: science du beau dans la nature et dans l'art (gr. aisthêtikos, de aisthanesthai, sentir), Petit Robert.
3. Esthésie: sensibilité, passion, (gr. aisthêsis, sensation, qui s'oppose à l'action; physiol.: aptitude à percevoir des sensations), Petit Robert.
4. Georges Didi-Huberman, La ressemblance informe ou le gai-savoir selon Georges Bataille, Paris, Macula, 1995.
5. Robert Antelme, L'espèce humaine, Tel Gallimard, Paris, 1957, p. 178 et suiv. "C'était en K. vivant que je n'avais trouvé personne. Parce que je ne retrouvais plus celui que je connaissais, parce qu'il ne me reconnaissait pas, j'avais douté de moi un instant. (...) Comme les figures stables des autres m'avaient rassuré, la mort de K., le mort K. allait rassurer, refaire l'unité de cet homme. Cependant resterait, qu'entre celui que j'avais connu et le mort K. que nous conna"trions tous, il y avait eu ce néant."
6. Bataille, à propos d'un rituel sanglant dédié à la déesse Kali, propose la formule de "Celui qui danse avec le temps qui le tue.", La ressemblance informe, p.74.
7. Prêt à mourir et La vie après la mort.
8. "Tu n'es personne (jusqu'à ce qu'on te tue)."
9. Le Monde daté du 25 mars 94 relate comment le roman de Jacques Henric, Adorations perpétuelles, Seuil, dont la couverture était illustrée par une reproduction de L'origine du monde où Courbet représente un sexe de femme, fut censuré à la demande des voisinages de plusieurs librairies de province outrés par l'exposition en vitrine de cette couverture.
10. Eric Michaud, Un art de l'éternité. Image et temps dans le national-socialisme, thèse d'histoire de l'art publiée chez Gallimard, Paris, 1996.
11. cf. La ressemblance informe, ouvrage cité, p. 70, 71.
12. Ce faisant, Bataille élabore pour nous modernes, l'équivalent de ce que Fra Angelico réalisait à travers ses fresques. Voir sur ces questions, Georges Didi-Huberman, Fra Angelico, Dissemblance et Figuration, Champs-Flammarion, Paris 1995.
13. Georges Bataille, "Abattoir", Documents, 1929, num.6, p. 329, repris dans La ressemblance informe, page 69.
14. Georges Bataille, "Musée", Documents, 1930, num.5, p. 300, repris dans La ressemblance informe, page 70, note 2.
15. Pierre Legendre, Les enfants du texte, Fayard, Paris, 1993, page 166.



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