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ALLIAGE


Alliage, numéro 32, 1998


Comment dire?



Sur les mots aphémie, aphasie et aphrasie




Paul Broca




Notre époque, riche en découvertes scientifiques, est beaucoup plus pauvre en mots pour leur donner forme et sens. Effet sans doute de la pression médiatique, les chercheurs aujourd'hui préfèrent emprunter leurs expressions à la langue courante, au risque de redoutables malentendus: le "big bang" de la cosmologie, le "chaos" de la physique, le "code" de la génétique fournissent autant d'exemples de cette légèreté et des dérives qu'elle entraîne. Le dix-neuvième siècle, quant à lui, fut un grand producteur de termes scientifiques. La désignation des nouveaux concepts, dans la plupart des domaines scientifiques, faisait l'objet de soigneuses réflexions et d'intenses débats. C'est que nos prédécesseurs avaient une haute conscience des enjeux épistémologiques, pédagogiques et même éthiques de toute innovation linguistique.

On trouvera une magnifique illustration de cette véritable politique culturelle de la langue scientifique dans la lettre de Paul Broca (1824-1880), chirurgien, anthropologue et neurologue, à Armand Trousseau (1801-1867), l'un des maîtres de la clinique médicale, à propos de l'aphasie, ainsi dénommée, contre l'avis du premier, son découvreur, par le second. H. Hecaen et J. Dubois, qui reproduisent cette lettre dans leur ouvrage La naissance de la psychologie du langage (1825-1865), la commentent ainsi: "On pourrait s'étonner de ne voir apparaître le mot "aphasie" qu'en 1864. C'est dans l'hostilité et la jalousie portées à Broca qu'il faut situer la tentative réussie de Trousseau de substituer ce terme à celui d'"aphémie". (...) A côté des arguments philologiques, on découvre [dans cette lettre] des questions théoriques comme celle de la nature réelle du trouble."
C'est qu'il s'agit de dire dans la langue sa propre disparition... L'essai de Serge Hajlblum qui suit ce texte, en éclaire la portée.



18 janvier 1864

A M. le professeur Trousseau


Mon cher maître,


En apprenant, il y a quelques jours, que vous vous proposiez de faire à l'Hôtel-Dieu une série de leçons sur l'affection que j'ai désignée sous le nom d'aphémie, j'ai vivement regretté d'être privé du plaisir d'aller vous entendre. Si mon service d'hôpital ne m'en avait pas empêché, j'aurais été un de vos auditeurs les plus assidus. Je me dédommage de cette privation en lisant vos leçons dans la Gazette des Hôpitaux, et j'ai trouvé dans votre première leçon une sorte de préambule philologique à l'occasion duquel je vous demande la permission de vous présenter quelques réflexions.

Lorsque j'ai éprouvé le besoin de chercher un nom particulier pour désigner l'une des affections qui privent l'homme de l'usage de la parole, j'ai dû me résigner à faire un mot nouveau, et, afin d'innover le moins possible, j'ai d'abord essayé de donner une terminaison française à l'un des substantifs que les Grecs employaient pour exprimer la perte ou l'absence de la parole. Mais ils n'ont pu me servir, parce qu'ils ont des significations précises dont on ne peut les détourner. Le mot aphonie est employé pour désigner la perte de la voix; il implique l'idée d'une affection des organes vocaux. Le mot alalie signifie mutisme, et plus spécialement surdi-mutité. Le mot aphasie, enfin, exprime l'état d'un individu qui s'exprime comme tout le monde, mais que la timidité ou la confusion empêchent momentanément de parler. Rien de tout cela ne pouvait me convenir.

Il fallait donc faire un mot avec l'a privatif et l'un des trois substantifs qui rendent l'idée de la parole, savoir logos, phrasis et phèmè ou phèmis. Je pouvais donc choisir entre alogie, aphrasie et aphémie. Pour me diriger dans mon choix, je me dis qu'il ne suffisait pas de mettre du grec dans un mot, qu'il fallait encore que ce mot fût immédiatement compréhensible, et que tout lecteur pût au premier coup d'oeil, sans erreur et sans confusion possible, découvrir aussitôt le véritable sens. Certains mots grecs, en passant dans la langue française, ont reçu une acception particulière, désormais consacrée par un usage qui doit être respecté Ainsi logos, qui signifie en grec parole, puis discours, raisonnement, etc., est employé dans les langues modernes pour rendre l'idée de logique ou l'idée de science. Le mot alogie aurait fait naître inévitablement l'idée d'absurdité; je ne m'y arrêterai pas.

Restaient deux autres mots, aphrasie et aphémie, tous deux également faits pour être compris immédiatement par tout le monde. Personne n'ignore en effet ce que c'est qu'une phrase, et il n'est pas un seul bachelier qui ne sache que phèmi veut dire je parle.

Le mot aphrasie me séduisait d'autant plus qu'il caractérisait parfaitement, et qu'il caractérisait seul rigoureusement la maladie que je voulais désigner Le verbe phrasô ne veut pas dire seulement "je parle", mais "je parle clairement". De là est venu en grec, en latin, en français, et dans presque toutes les langues modernes, le mot phrase, qui signifie une série de mots formant un sens complet. Or, ce qui manque aux aphémiques (souffrez que, provisoirement du moins, je leur donne encore ce nom), ce n'est pas la faculté de prononcer un certain nombre de mots. Presque tous, vous le savez, ont un petit vocabulaire, mais ils ont perdu la faculté de combiner leurs mots pour construire de véritables phrases. Aphrasie me convenait donc mieux que tout autre terme, et je l'avais même adopté dans la rédaction de mon premier manuscrit. Ce qui m'y fit renoncer, au moment de l'impression, ce fut le désir de m'écarter le moins possible des mots usités dans la langue grecque - je parle du grec ancien et non du grec moderne, qui n'a pas voix au chapitre. Le mot aphèmos existe en grec. C'est un adjectif dont le masculin et le féminin sont semblables. Il a deux sens: premièrement, "dont on ne parle pas"; deuxièmement, "qui ne parle pas". L'adverbe aphèmôs, qui veut dire "sans parler" ou "en se taisant", correspond exclusivement à ce second sens. Le mot aphèmos étant encore vierge d'application scientifique, il m'était permis de le prendre dans l'acception qui me convenait. Je le traduisis en français par l'adjectif aphémique, d'où le substantif aphémie se dégagea naturellement. Obligé de faire un néologisme, je l'avais fait aussi bénin que possible. Je m'étais borné à donner une terminaison française à un mot de la langue grecque classique. J'ajoute que ce mot eut l'avantage d'être compris sans aucune hésitation, et la facilité avec laquelle il s'est répandu le prouve suffisamment.

Permettez-moi maintenant, cher et savant maître, d'examiner les arguments que vous invoquez contre ce nom d'aphémie. Un Grec moderne vous a dit qu'il avait été choqué de voir appliquer à d'honnêtes malades une expression déshonorante. Aphémie pour lui est synonyme d'infamie. Je ne le conteste pas; ce ne serait pas la première fois qu'un mot aurait changé de sens pendant l'évolution ascendante ou rétrograde d'une langue. Aphèmos voulait dire, entre autres choses, un individu dont on ne parle pas. Pour une femme, c'était sans doute un éloge; mais un homme aime qu'on parle de lui, et je conçois très bien qu'à la longue, dans un pays qui a gardé le souvenir de tant d'hommes illustres, l'épithète d'aphèmos ait fini par être prise en mauvaise part. Si le mot aphémie survivait à votre critique, et s'il produisait chez les Athéniens modernes quelque étonnement, ils en seraient quittes pour faire un petit retour sur leurs étymologies, et ce ne serait certes pas un grand malheur.
Une autre objection a été dirigée contre le mot aphémie par un de vos auditeurs qui connaît parfaitement la règle de l'esprit rude (1), et qui, appliquant cette règle à la dissection de ce mot, a découvert qu'aphémie voulait dire sécrétion, apo-aima, hors du sang. Cela prouve que le grec, comme le français, peut prêter au calembour, pour peu qu'on ait non pas l'esprit rude, mais l'esprit gaulois. Je pourrais aisément soumettre à de semblables dissections et donner des interprétations multiples à un grand nombre de termes scientifiques dérivés du grec. Je m'en garderai bien; je me bornerai à vous rappeler qu'il est entré dans nos usages d'éliminer l'h de la terminaison hémie lorsque la lettre précédente est une consonne. Ainsi on peut dire leucohémie; mais lorsqu'on a voulu élider l'o pour abréger le mot, on a écrit leucémie et non leuchémie; de même on écrit hypohémie ou hypémie et non hyphémie; hydrohémie ou hydrémie et non hydrhémie; de sorte que si l'on éprouve jamais le besoin de désigner la sécrétion sous un nom grec, on pourra dire apohémie ou apémie, mais non aphémie.

Votre dernière objection me touche beaucoup plus, car elle émane d'un de nos hellénistes les plus éminents, M. Littré, qui, comme vous le dites, "sait le grec aussi bien que le français", et j'ajoute que ce n'est pas peu dire. M. Littré se base sur une loi de dérivation en vertu de laquelle les mots composés qui renferment un verbe doivent être faits avec la racine de ce verbe et non avec la forme particulière du présent de l'indicatif. Aphémie venant de a privatif, et de phèmi, je parle, serait donc un mauvais mot.

Ici, mon cher maître, je crains que M. Littré, consulté dans une simple conversation, n'ait pas eu le temps de rassembler tous ses souvenirs. S'il avait songé qu'il y a un substantif phèmis, génitif phèmios, qui veut dire discours, un verbe phèmizw qui veut dire je parle, que fhma veut dire parole, que phèmè, enfin, avant de signifier renommée, ou oracle, signifiait mot et parole, il aurait, je n'en doute pas, reconnu que ces mots, qui expriment la même idée, et qui commencent par phèm, pouvaient aussi bien que phèmi servir à composer le mot aphémie. Si, surtout, il avait considéré que le mot aphèmos est un adjectif grec, que l'adjectif afhmwn, synonyme du précédent, se trouve dans les anciens glossaires, et que l'adverbe aphèmôs, qui veut dire "en se taisant", est usité par les poètes, il se serait gardé de déclarer inacceptable un mot qui n'est pas de mon cru, et qui a été composé par les vrais Grecs, il y a plusieurs milliers d'années. J'ose donc, sur ce point, en appeler de M. Littré à M. Littré lui-même. Et ce qui me donne cette confiance, c'est que M. Renan, mon savant collègue de la Société d'anthropologie, et le collègue de M. Littré à l'Institut, a bien voulu me dire que le mot aphémie était à ses yeux parfaitement correct.

Ainsi, mon cher maître, nous pouvons, sans craindre de passer pour des béotiens, désigner comme par le passé sous le nom d'aphémie la maladie qui est actuellement le sujet de vos intéressantes leçons. Mais nous restons libres de choisir un autre nom, si nous trouvons que cela soit réellement utile pour la science. Je vous ferai seulement remarquer que la langue scientifique est déjà bien assez chargée, et que, pour changer un nom qui est déjà en circulation, il faut invoquer des motifs tout à fait péremptoires. Si un mot, par exemple, rend d'une manière très inexacte l'idée qu'on veut exprimer, ou s'il est complice d'une théorie fausse, l'avantage qu'on trouve à le remplacer par un mot plus exact l'emporte sur l'inconvénient de compliquer la synonymie, et on se décide alors à faire un néologisme. Examinons donc à ce point de vue le nouveau nom d'aphasie proposé par M. Littré.

Mais auparavant, permettez-moi de vous faire remarquer que les mots sont faits pour être compris, et qu'un mot nouveau doit être choisi de manière à ne faire naître aucune confusion dans l'esprit du lecteur. J'ai rejeté alogie parce que le mot logos, en fournissant aux langues modernes la terminaison logie, a pris une acception que tout le monde connaît, et que je ne devais pas changer. Aphasie, sous ce rapport, est tout aussi défectueux. Il ne dérive pas de fasia, qui ne se trouve pas dans les dictionnaires, mais de phasis, qui a un double sens parce qu'il a une double racine. Lorsqu'il dérive du verbe poétique phaô, je brille (racine de phas, lumière, et de phainô, je fais voir), il veut dire apparition, apparence, phase. Il signifie au contraire mot, ou parole, lorsqu'il dérive du verbe inusité phaô, je parle, verbe fossile, qui disparut avec l'organisation de la langue grecque, mais dont les grammairiens ont retrouvé la trace dans certaines formes de la conjugaison du verbe phèmi C'est ainsi que le substantif français son a deux acceptions différentes, suivant qu'il dérive de sonus, bruit, ou de summum, qui, dans la basse latinité, désignait l'épiderme du grain de blé. En grec, le sens le plus ordinaire de phasis est celui qui dérive de phaô je parle; mais ce mot a passé dans le latin, et de là, sans exception, dans toutes les langues modernes de l'Europe, avec le sens dérivé de phaô, je brille. Les astronomes s'en sont d'abord servis pour désigner les diverses apparences de la Lune et de quelques autres astres; puis les médecins pour désigner les aspects successifs d'une maladie; puis on a dit les phases du développement, les phases d'une discussion, les phases de l'histoire, etc.; si bien que ce mot, dans le langage ordinaire, a fini par devenir à peu près synonyme de changement. Interrogez qui vous voudrez, hors les hellénistes; ouvrez n'importe quel vocabulaire moderne, français, allemand ou autre; et vous trouverez partout, à la définition du mot phase, l'idée de plusieurs choses diverses qui se succèdent. Les hellénistes peuvent protester; mais c'est là une situation toute faite devant laquelle il faut s'incliner. Dites à un médecin qu'il y a une chose qui s'appelle l'aphasie, il se creusera la tête sans pouvoir deviner s'il s'agit d'une maladie, d'un symptôme, d'une lésion ou d'une fonction, et il y a bien quelque chance pour qu'il songe à l'arrêt de développement, qui est la suppression d'un certain nombre de phases embryonnaires, et qui, par parenthèse, n'a pas encore de nom grec. Certes, ce mot n'est pas fait pour embarrasser les membres de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, qui tous probablement savent Platon par coeur; mais il sera fort obscur pour les simples mortels, habitués à donner au mot phase une certaine acception qui n'a rien de commun avec l'idée de langage.

Maintenant, ce mot aphasie, qui pêche contre la clarté, caractérise-t-il du moins exactement la maladie qui nous occupe? Nullement. Vous l'avez dit vous-même, l'aphasie, afasia est l'état d'un homme à bout d'arguments, et qui n'a rien à répondre. On prétend que Platon aimait à mettre ses contradicteurs dans cet état; c'est même pour y avoir mis un jour Denys le Tyran, qu'il faillit être livré au bourreau, et qu'il fut vendu comme esclave. Par suite des progrès de la dialectique, l'aphasie est assez rare de nos jours, excepté pourtant aux examens. Ce qui manque à l'aphasique, ce n'est pas la parole, c'est l'idée. Il pourrait parler sans rien dire, il se tait: c'est une preuve de bon sens. Soufflez-lui l'idée qu'il cherche, il parlera aussitôt, et peut-être fatiguera-t-il vos oreilles. L'aphémique, au contraire, a des idées à exprimer, mais la parole lui fait défaut. Vous savez comment l'ingénieux Desgenettes s'y prit, dans un examen, pour démontrer à ses collègues qu'un candidat aphasique n'était pas aphémique. Il lui demanda son nom, son âge, le lieu de sa naissance, la profession de son père; et se retournant alors vers les deux autres juges: "Vous vous trompez, dit-il, il parle fort bien; mais comment voulez-vous qu'il vous réponde? Vous lui demandez des choses qu'il ne sait pas." Je me trompe fort, mon cher maître, ou c'est de vous que je tiens cette histoire, et il est impossible d'établir plus nettement la distinction de l'aphasie et de l'aphémie. Vous voyez bien que le même nom ne peut s'appliquer à ces deux choses différentes; et comme il ne dépend plus de nous de changer l'acception du mot afasia consacré par Platon, nous devons chercher un autre mot pour désigner la perte de la faculté de la parole.

J'avais choisi aphémie: je crois avoir réfuté victorieusement les diverses objections auxquelles ce mot a donné lieu; mais il en est une que je lui fais moi-même et que je veux soumettre à votre appréciation. Pris dans un sens absolu, l'a privatif implique l'absence totale d'une chose. Le nom d'aphémie pourrait donc à la rigueur faire supposer que le malade ne prononce pas même un seul mot, et comme il y a effectivement un degré d'aphémie où le mutisme est absolu, on pourrait être tenté de croire que l'aphémie est le nom particulier de l'abolition complète de toute espèce de parole. L'usage permet, il est vrai, de ne donner à l'a privatif qu'une signification relative, de s'en servir pour exprimer simplement l'idée de diminution. Ainsi, anémie ne veut pas dire qu'il ne reste plus une goutte de sang dans les vaisseaux; atrophie ne veut pas dire suppression de la nutrition; l'adynamie, l'ataxie, l'aphonie sont plus ou moins complètes, etc. Le nom d'aphémique peut donc s'appliquer de la même manière aux individus qui prononcent encore quelques mots; mais j'ai déjà dit que le mot aphrasie, indiquant l'impossibilité de construire des phrases, caractériserait mieux que tout autre la maladie en question.

Il est aussi compréhensible, aussi clair qu'on puisse le désirer, car le radical phrase est devenu latin, français, anglais, italien, etc..., en conservant partout et toujours une acception uniforme. Aphrasie est donc un mot excellent, et le petit motif pour lequel je l'ai écarté est d'un ordre tout à fait secondaire. Voyez maintenant, mon cher maître, s'il vaut la peine de le substituer au mot aphémie, qui n'est pas encore assez ancien pour être devenu respectable. Je m'en rapporterai pour ma part à votre décision. J'ai hésité entre ces deux mots; ma balance a penché vers l'aphémie, mais il dépend de vous de faire descendre l'autre plateau. C'est à vous de mettre à votre tour en balance le tout petit avantage qui résulterait de ce changement de nom, avec la toute petite perturbation que cela apporterait dans le langage.

J'avais pris la plume pour ne vous écrire que quelques lignes, et voilà que j'ai presque fait une dissertation. Vous me pardonnerez, je l'espère, mon cher maître, la longueur de cette lettre, et vous n'y verrez qu'une preuve de l'importance que j'attache à tout ce qui vient de vous.

Agréez, etc...

***

Notes:

1. ndlr: L'esprit rude est l'un des signes diacritiques de l'écriture grecque - signes que le lecteur nous pardonnera de n'avoir pas reproduits ici.


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