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ALLIAGE


Alliage, numéro 31, 1997


Les mots tombés du ciel


3- Et la lumière fut



Jean-Claude Guillon



La chronique explorant les mots qui ont trait au ciel, leur origine, leur devenir, se poursuit. Le numéro 28 traitait des mots s'organisant autour de la notion de divinité. Dans le numéro 29-30, Daniel Kunth nous montrait comment les hommes de différentes époques avaient nommé les astres, les étoiles, et les constellations. Ici, nous nous intéressons aux mots qui dérivent d'une très vieille racine indo-européenne désignant la lumière.

Elohim dit: "Qu'il y ait de la lumière!" et il y eut de la lumière. Premier jour. Genèse I,3
Elohim dit: "Qu'il y ait des luminaires au firmament des cieux pour séparer le jour de la nuit et qu'ils servent de signes pour les saisons, pour les jours et pour les années!" Elohim fit donc les deux grands luminaires, le grand luminaire pour dominer sur le jour et le petit luminaire pour dominer sur la nuit, et aussi les étoiles. Quatrième jour. Genèse I, 14

Le monde commence par la lumière. De fait, une très vieille racine indo-européenne, c'était il y a sept mille ans, connaît une descendance riche et parfois inattendue, bien que logique. Il s'agit de *leuk, lumineux, briller, qui, contrairement à *dei (Alliage num. 28) ne comporte pas l'idée de divinité. On la trouve pratiquement intacte dans sa forme mais légèrement déviée dans son sens avec le grec leukos (blanc) que le français a savamment repris au XIXe siècle, pour l'utiliser dans le domaine médical. Les leucocytes sont les globules blancs, la leucémie est une maladie caractérisée par la prolifération des globules blancs. Déjà, dès le premier siècle, un petit port de la côte audoise était nommé, à la grecque, Port-Leucate. âtait-il le seul lieu blanc de la côte? Les descendants non savants, eux, se sont, au contraire, beaucoup éloignés dans leurs formes mais sont restés proches par leur sens. Ils nous viennent du latin, et il est intéressant de les organiser en familles à partir des diverses racines latines, lux, lumen, lustrum, luna.

Famille de lux
Luire, reluire, lueur, luciole, ne posent pas de problème et sont lumineux. Par contre, lucide, lucidité, élucider, sont réguliers mais imprévus. Quant à élucubration, "travailler à la lueur de la lampe", qui y penserait? Seules les Lucie peut être. Lucifer, le porteur de lumière, est quelque peu paradoxal, puisque le chef des anges déchus est le prince des ténèbres. Le premier emploi de Lucifer, pour nommer la planète Vénus, la plus lumineuse, est plus respectueux de l'étymologie. Les Hollandais aussi, qui utilisent ce mot pour nommer ce que nous appelons allumette. Mais le plus inattendu est sans doute luzerne,; désignant d'abord le ver luisant, puis cette plante dont les graines, dit-on, sont brillantes. Lux, unité de mesure de la lumière a du mal à s'implanter dans le public. L'argot utilise à sa manière luisant ou luisard pour désigner le soleil. "Magnotez-vous sinon le luisard va tourner", nous dit Boris Vian.

Famille de lumen
Lumière, bien sûr et aussi, allumette, allumer, sans oublier ni le délumer des enfants ni les "allumés de Nantes", terme à la mode qui signifie excités. Enluminé nous ramène aux beaux manuscrits du Moyen Age. Quant à illuminé, suivant qu'il est concret ou abstrait, il peut évoquer la splendeur de Noël ou l'inquiétant visionnaire mystique un peu simple d'esprit. La lumière d'un lumignon est indigente, les objets luminescents sont mystérieux.

Famille de lustrum
Lustre, qui nous vient du latin, à travers l'italien, est d'une filiation simple, qu'il s'agisse de l'éclat ou du luminaire. Illustrer également et illustre, accompagné de son emphatique illustrissime. Mais si lustrer la carrosserie de sa voiture est un acte positif, que dire des manches de lustrine dont était affublé tout gratte-papier du XIXe siècle, tout clerc de notaire de Balzac.

Famille de luna
Quelle famille! Peu de mots, mais d'innombrables usages. La lune est l'un des deux grands luminaires. Comme la Genèse les a répartis entre la nuit et le jour, on sait que leurs rendez-vous sont difficiles, Charles Trenet le chante. Lorsqu'ils parviennent à se rencontrer, c'est pour se cacher l'un de l'autre et nous donner à voir... une éclipse. Le mot est repris du latin au XIIe siècle, avec tout de suite le sens que nous lui connaissons maintenant, occultation passagère d'un astre. Très vite, au XIIIe siècle, il s'étend à tout phénomène qui disparaît par périodes, tels les phares à éclipses, où éclipse nous tire l'oreille vers éclat. Quel élève à l'assiduité irrégulière ne s'est pas entendu un jour qualifié d'élève à éclipses? S'éclipser, au sens de s'en aller discrètement, date du XVIe siècle.
Les mots dérivés du latin luna ont des sens si différents qu'ils méritent d'être classés par thèmes.
Influence
L'influence de la lune sur les humains est en général perçue comme négative. Luna, en latin, signifiait la brillante, astre à l'action dangereuse, qu'il valait mieux ne pas trop nommer de peur d'être victime d'un coup de lune. Il nous en reste, être mal luné, lunatique, avoir ses lunes, expressions liées au mois lunaire qui règle les menstrues de la femme. Štre dans la lune n'est pas bon signe et même le Pierrot lunaire est rarement fréquentable. Seule, la lune de miel a bon goût, mais elle ne dure qu'un temps.

Division du temps
Ce thème nous amène la lunaison, les vieilles lunes, ça fait des lunes, et lundi, le jour de la lune, que l'on trouve ainsi nommé dans tout le monde chrétien, italien: lunedi, anglais: monday. Nous y reviendrons prochainement.

Satellite
Le rôle de la lune ne nous offre, par analogie, que: les quatre lunes de Jupiter. Le mot officiel est satellite. Un satellite, ça tourne... voire! Emprunté au latin classique au XIIIe siècle, il désigne d'abord un garde du corps, un soldat armé, serviteur et dépendant de son maître. C'est seulement au XVIIe siècle que satellite sera utilisé, en latin d'abord (De quattor Jovis satellitibus erronibus, écrit Képler, c'est-à-dire Des quatre planètes satellites de Jupiter), en français ensuite, pour désigner en astronomie des astres dépendants d'autres astres. Puis le mot voit son sens se généraliser. Lorsque, après la deuxième guerre mondiale, on parle d'âtats satellites pour désigner les pays de l'Europe de l'Est, ce n'est pas au ciel que l'on a recours mais à l'usage premier, âtats dépendants. ╦ l'aéroport de Roissy, le mot s'applique à un bâtiment annexe du bâtiment principal.

Forme
Lunette (1200) perd très vite sa référence à notre voisine céleste, pour désigner un instrument d'optique, miroir circulaire (1280). Mais, c'est l'invention italienne du début du XIVe siècle, cet instrument pour mieux voir, avec deux verres, qui assure le succès du mot. On le rencontre au pluriel dès 1398. Peu à peu, il évince bésicles qui, au XVIIe siècle déjà, paraît désuet et plaisant. Ce bésicles se référait non pas à la forme mais à la matière: il s'agit de l'altération de béricle, qui provenait de béryl, pierre précieuse servant à la fabrication des verres de lunettes. L'usage de lunettes pour un instrument à deux verres, oblige à spécifier les autres instruments, monoculaires, les lunettes sans s. Lunette astronomique, lunette d'approche, lunette de la guillotine (1872), lunette des cabinets, et enfin, vitre arrière d'une voiture (XXe siècle). Demi-lune est de 1553. Lunule, de 1694, est utilisé en anatomie, pour nommer des formes en petits croissants, tels que la base des ongles.
Un autre terme est lié à la forme de la lune. Il s'agit du mot croissant. Cet indispensable élément du petit déjeuner français était à l'origine une pâtisserie imaginée par les Viennois après leur victoire sur les Turcs en 1689. Une façon, en quelque sorte, de manger l'emblème du vaincu. Le mot provient du participe présent du verbe croître, et désigne d'abord une durée, le temps qui s'écoule entre la nouvelle lune et la pleine lune, alors que, entre la pleine lune et la nouvelle lune, on parle de décroissant. C'est à partir du XIIIe siècle qu'il désigne non plus une période de la lunaison, mais la forme visible de la lune. On apprend aux enfants la façon de s'y retrouver. Si, en ajoutant une barre verticale au croissant de lune, on peut former la lettre p, il s'agit du premier quartier, cornes vers la gauche, la lune croît. Si l'on peut former la lettre d, c'est du dernier quartier qu'il s'agit, cornes à droites, la lune décroît. Maintenant, le mot croissant indique une forme à l'orientation indifférenciée. Vous pouvez disposer les cornes de votre croissant comme vous voulez sur votre table, vous ne risquerez pas de manger un décroissant.

Bêtise
Tu découvres la lune! Comble de la naïveté, frôlant la sottise. Dire de quelqu'un qu'il est comme la lune (c'est long comme lacune!) est une façon plus brève de souligner qu'il n'a inventé ni l'eau chaude, ni le fil à couper le beurre, et encore moins la poudre.

Romantisme
Si l'on frémit en voyant le lion du Douanier Rousseau venir flairer le corps d'une jeune fille endormie, c'est que la lune éclaire la scène, insolite. Quoi de plus romantique et de plus propice à la mélancolie que la lune, surtout si elle éclaire quelques ruines. Flaubert s'en moque: "Une fois la lune parut;alors, il ne manquèrent pas à faire des phrases, trouvant l'astre mélancolique..." et il fait dire à l'amant insincère de Madame Bovary: "Que de fois à la vue d'un cimetière, au clair de lune, je me suis demandé si je ne ferais pas mieux d'aller rejoindre ceux qui sont à dormir..." La sonate Au clair de lune fait rêver, mais on sait que Beethoven se serait bien passé de cette appellation, donnée sans doute à sa quatorzième sonate par son éditeur.

L'impossible
╦ partir du XVIe siècle la lune, si proche et pourtant aussi inaccessible que les autres corps célestes, donne lieu à des expressions tenaces: prendre la lune avec ses dents (disparu), de-mander la lune, décrocher la lune. Plus récemment, convaincu du presque possible, Jules Verne nous propose un Voyage de la Terre à la Lune qu'avait déjà tenté Cyrano de Bergerac au XVIIe. Méliès en plaisante, et la lune n'est pas contente. Mais avec On a marché sur la Lune de Tintin, on précède de peu l'accomplissement du vieux rêve. Armstrong a vraiment marché, lui, sur la poussière lunaire, le 21 juillet 1969.

Erotisme
Forme et blancheur nous font passer d'un érotisme suave à des usages plus crus. Dans un conte des Mille et une nuits, le jeune Abou'l-Hasane, à qui le vrai khalife fait croire qu'il est devenu le khalife, se voit à son réveil entouré de servantes et de favorites, toutes plus belles les unes que les autres.

"Force fut à Abou'l-Hasane de les exhorter, et même de leur préparer des bouchées qu'il portait lui-même à leurs lèvres, tout en leur demandant comment elles s'appelaient. Les réponses vinrent à tour de rôle, et l'on entendit des noms aussi beaux que ôRotondité de la luneö, ôAstre du jourö... ôPleine lune agrandieö... et ainsi de suite."

Brassens est plus précis. Il regrette d'avoir quitté son arbre auprès duquel il vivait heureux. Sa nouvelle vie, plus chic, ne lui apporte plus les bonheurs simples d'antan, et il confesse qu'il "y a cent sept ans qu'il n'a pas vu la lune".
Jean Genêt, beaucoup plus cru, écrit: "Avant que d'être un casseur (...) un gars régul (...), il était d'abord un mec qui s'fait taper dans la lune."

Pour en finir avec la descendance de *leuk, n'oublions pas sunlight, qui par le détour de l'anglo-américain, nous ajoute encore un descendant de la vieille racine indo-européenne, et même, plus récemment, light, appellation chère à l'agro-alimentaire, pour l'instant appliquée au coca-cola. ╦ quand le Beaujolais nouveau en version light?

Mais attention aux faux frères. Dans cette descendance de *leuk, il n'y a pas de luxe, pas de luxure, pas de luxuriant, pas de luxer, ils n'ont rien à voir avec la lumière. Ni même lustre, pas celui qui pend au plafond, mais la période de cinq ans. Il y avait en latin un autre lustrum, qui ne provenait pas de *leuk: il désignait un sacrifice purificateur qui avait lieu à la clôture du recensement... tous les cinq ans. Le français a perdu la référence au sacrifice, mais a conservé celle de la période. Le plus drôle est que l'expression ôil y a des lustresö a pratiquement le même sens que ôil y a des lunesö. Pas de lucarne non plus, qui vient d'un mot francique *lukinna, ouverture sur le toit d'une maison. Et pourtant, cette ouverture fait entrer la lumière, et n'appelle-t-on pas lumière une petite ouverture dans le canon d'une arme à feu ou dans un tuyau d'orgue?

La comète

"Des soirées comme ça, on ne va pas en revivre d'ici la comète."
Isabelle Adjani, mai 1997
(Cinquantième anniversaire du festival de Cannes)

La comète de Hale-Bopp est apparue, bien visible dans notre ciel, au début de mars 1997. On l'a admirée pendant des semaines, fidèle au rendez-vous, chaque soir au même coin du ciel, semblant tomber derrière l'horizon, le vent de la course peignant sa longue chevelure. Autant d'images, autant d'illusions. Elle était au même endroit de soir en soir, pourtant elle se déplaçait à la bagatelle de quatre-vingt-six mille quatre cents kilomètres à l'heure. Il est vrai qu'à cent quatre-vingt-dix-sept millions de kilomètres de chez nous... Elle ne se dirigeait pas vers l'horizon, car sa chevelure n'indiquait pas le sens de la course, comme le font les cheveux au vent d'une cavalière ou les traits que les créateurs de bandes dessinées tracent derrière les projectiles ou les bolides. Sa chevelure était orientée à l'opposé du Soleil.
Le mot comète est apparu en français en 1140, emprunté au latin cometes, qui l'avait lui même pris au grec komêtês, chevelu. C'est donc bien un astre chevelu que l'on désigne par comète. La présence d'une comète bien visible à l'oeil nu est un phénomène tellement imprévisible, tellement singulier, qu'on en parle... au singulier. Cela s'est passé l'année de la comète. Le vin de la comète, c'était en 1811, on avait vu une très belle comète, et le bel été avait permis d'excellentes vendanges. Mais les allusions positives sont rares.

Depuis que les hommes observent le ciel, ils voient apparaître, à travers le déplacement régulier des étoiles, ces astres chevelus, inattendus. Leur intrusion dans le ciel, leur trajet insolite, leur disparition au bout de quelques semaines, frappent l'imagination. Depuis l'Antiquité, les comètes ont souvent été perçues comme l'annonce d'une catastrophe naturelle, d'une guerre, de la mort d'un tyran. La disparition de la ville d'Hélice dans les flots, au cours d'un tremblement de terre en 371 avant J.-C., coïncide avec la présence d'une comète. Pline l'ancien rendait la comète responsable de la guerre entre César et Pompée. Vespasien en refusait le présage, car, étant chauve, il pensait que l'astre chevelu annonçait plutôt la mort du roi des Parthes. Quant à Mazarin, modeste, Madame de Sévigné rapporte, que à l'agonie, il disait que la comète de 1681 (Halley) lui faisait trop d'honneur. ╦ une époque plus savante, c'est le risque de collision qui inquiète. En 1773, Voltaire écrit: "Tout Paris, en dernier lieu, était en alarmes;il s'était persuadé qu'une comète viendrait dissoudre notre globe le 20 ou 21 de mai".

Aussi médiatisée que Hale-Bopp, avec les techniques de l'époque, une très belle comète est brodée sur la tapisserie de la reine Mathilde, à Bayeux. Un rapide calcul permet de penser qu'il s'agit de la comète de Halley. ╦ côté, on lit, brodé en latin, ISTI MIRANT STELLA, c'est-à-dire ôceux-ci regardent l'étoileö. (On est en 1066, et le mot comète n'apparaîtra qu'au XIIe siècle.) Il s'agit d'un groupe de cinq curieux qui viennent d'assister au couronnement de Harold comme roi d'Angleterre. Harold, parjure, n'a pas respecté le serment qu'il a fait à Guillaume. Les cinq personnages se retournent, observent, et montrent du doigt la comète qui traverse le ciel. C'est un très mauvais présage. Voici le commentaire qu'en fait Guillaume de Jumièges:
"En ces Jours là . apparvt vers le Nord-Ovest vne etoile prolongee par trois rayons qvi brille, pendant qvinze nuits, sur la plus grande partie du Sud . elle annonçait. comme beaucoup l'affirmèrent un grand changement dans le royaume".

Le mot comète n'a pas fondé de famille, tout juste une expression ou deux. Peu connu des jeunes générations, tirer des plans sur la comète est attesté depuis 1896 pour se moquer de ceux qui, telle la Perrette de La Fontaine, bâtissent des projets alambiqués dont l'efficacité est douteuse. La queue de la comète, c'est la fin de l'histoire. En 1742, la comète de Halley est à l'origine d'une mode. On joue aux cartes au jeu dit de la comète. Pour gagner il faut montrer une longue suite de cartes par allusion à la longue queue de la comète. Madame de Sévigné écrivait en 1681, lors du précédent passage de Halley: "Nous avons ici une comète qui est bien étendue;c'est la plus belle queue qu'il est possible de voir."



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