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ALLIAGE


Alliage, numéro 29-30, 1996-97


La chronique du savant flou



Zéphyrin Xirdal



Parmi "Les complices de Hitler", une série télévisée diffusée par Arte cet hiver, un portrait tranchait sur les autres. Non pas un fanatique pervers, comme les Goering, Goebbels et autres monstres à la fois grotesques et terrifiants, mais un homme jeune, élégant, cultivé: Albert Speer. Architecte compétent, chargé des grands projets du Führer et des décors des cérémonies nazies de Nuremberg, il deviendra, semble-t-il, le seul ami de Hitler, qui le considérait manifestement avec l'admiration que l'on a pour un fils doué. Devenu pendant la guerre ministre de l'Armement, c'est, à la différence de tous les médiocres hiérarques du Troisième Reich, un technicien efficace et un organisateur remarquable. C'est lui qui réussira à maintenir sur le territoire allemand la production d'armes et le réseau de communication en dépit des dévastatrices attaques alliées; on doit certainement à ses capacités le prolongement de la guerre pendant plusieurs mois. Malgré ses dénégations lors du procès de Nuremberg, il est parfaitement au courant des crimes nazis, de la solution finaleö, des camps d'extermination, mais n'a laissé aucune trace d'une participation active et directe. Il sera ainsi le seul des hauts responsables hitlériens à sauver sa peau. Sa figure de technocrate en avance sur son temps est aujourd'hui emblématique: avec d'autres (tel W. Von Braun, père des fuséesö), elle démontre que le régime nazi n'a pas été qu'une barbarie archaïque, et comportait des traits d'une parfaite modernité dans les rapports qu'il expérimentait entre technique et politique.

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A la fin du dix-huitième siècle déjà se nouaient d'étroites relations entre le savoir et le pouvoir. L'expédition d'Egypte, menée par Bonaparte, emmena ainsi une pléiade de savants, dont les observations et les expériences furent certainement plus glorieuses et durables que les batailles des militaires. On raconte que, lors des attaques des Mamelouks, les forces françaises formaient le carré pour protéger leurs plus précieux éléments, au cri de "Les ânes et les savants au milieu!"

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Les vaches folles ne sont pas les seules à perturber les sociétés modernes. D'autres bovins ont déjà déréglé de délicats mécanismes techniques. Dans un article intitulé "Cyberwars", paru dans The Economist (13 janvier 1996), et traitant de la fragilité des réseaux de télécommunication, on peut lire: "En 1991, un fermier américain, enterrant l'une de ses vaches, coupa un câble à fibre optique, provoquant la fermeture pendant plus de cinq heures de quatre des centres de contrôle du trafic aérien de l'Administration fédérale de l'aviation."

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Inaugurant en décembre la Bibliothèque François-Mitterrand, le président de la République s'est montré spécialement intéressé par la salle de consultation informatique. Il a suivi avec une attention toute particulière une démonstration sur ordinateur et s'est émerveillé devant l'usage, jusque-là inconnu de lui, de la souris. On n'avait pas imaginé que la fracture sociale, en ce qui concerne la culture technique, passait si hautà

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Une autre souris, surgie sur les écrans d'Arte un soir de décembre, a fait les délices du Savant flou. Dans Spinning Mice, charmant dessin animé de 1935, mêlant de façon fort moderne images dessinées et personnages filmés, Burt Gillett fait narrer par une souris folle; l'histoire d'un apprenti-sorcier auteur de manipulations génétiques avant la lettre, dont les bonnes intentions engendrents, évidemment, des catastrophes imprévues - avant que, happy end oblige, un moratoire définitif n'y mette fin.

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Philippe Videlier, chercheur au CNRS, spécialiste de l'histoire de l'immigration dans la banlieue lyonnaise, a quitté l'équipe du centre Pierre-Léon de Lyon, où il travaillait, lorsque son directeur a recruté un ancien collaborateur d'une revue négationniste comme archiviste - ce qui revient à embaucher un pyromane comme pompier, surtout en une période où font rage les polémiques autour des archives d'histoire contemporaine. L'intégration de Philippe Videlier dans un nouveau laboratoire qui souhaite l'accueillir se heurte actuellement au veto mandarinal d'un professeur de l'Institut d'études politiques (université Lyon-III), qui assure la tutelle de ce laboratoire. Le CNRS dispose depuis 1994 d'un Comité d'éthique pour les sciences; vient de s'y constituer un groupe de travail intitulé Ethique et institutions scientifiquesö, qui trouvera certainement là une belle occasion de réflexionà [d'après CAES Info, janvier 1997]

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Un important anniversaire à fêter en cette année 1997: l'avènement de l'électron, voici exactement cent ans, né des Iuvres de J. J. Thomson. Mais comment diable faisaient nos ancêtres pour s'éclairer, communiquer et se déplacer sans ce serviteur ubiquiste? Et les hirondelles, où se perchaient-elles avant que nous tendions tous ces fils électriques à travers les campagnes? Et les atomes, comment trouvaient-ils leurs formes et leurs énergies avant que nous leur offrions les électrons qui les stabilisent? [Pour un début de réponse, voir Isabelle Stengers, Cosmopolitiques, tome 1: La guerre des sciences, La Découverte/Les Empêcheurs de penser en rond, 1996]

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Bel éclectisme que celui dont fait preuve Le Monde dans son attitude sur les controverses publiques qui agitent la science contemporaine. Dans les mêmes semaines de janvier, il nous offre une longue enquête en trois parties sur la mémoire de l'eauö, dont il ressort pour l'essentiel que Benveniste est injustement persécuté par une institution scientifique sectaire et dogmatique, fermée à toute innovation potentiellement révolutionnaire, et, par ailleurs, laisse se développer une vive polémique sur l'affaire Sokal, où la part belle est faite aux défenseurs de l'orthodoxie scientifique contre des relativistes qui nieraient la solidité du savoir acquis. On en vient alors à soupçonner que la mémoire de l'eau est en fait un canular destiné à piéger toute l'institution scientifique, ridiculisée par le sérieux même de ses réactions horrifiées, et que l'obstination de Benveniste relève d'un art de la mystification à long terme, analogue à celui dont témoigna naguère Romain Gary, déguisé en Ajar; et si Sokal n'était que le prête-nom de Benveniste?

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Tout augmente! Deux chercheurs américains, S. Friedman et J. Karlsson, ont récemment constaté une croissance très rapide du nombre d'articles comportant le mot nouveau dans leur titre; il convient d'ajouter que, assez naturellement, ils illustrent immédiatement leur découverte en intitulant leur article "Un nouveau paradigme" [Nature 385, 480, 6 février 1996]. La proportion de cas observée est convenablement reproduite par une courbe exponentielle qui permet aux auteurs de prédire que les 100 % seront atteints le 7 février 2020 au matin, date à laquelle toute la science sera, enfin, nouvelle.

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Même la science la plus traditionnelle, la sévère taxinomie zoologique, est désormais atteinte par la fièvre de l'or. Comment faire de l'argent avec la découverte et la classification d'une espèce animale nouvelle? Il suffisait d'y penser: en mettant aux enchères sa dénomination, de façon à immortaliser le nom du plus offrantà Ainsi une nouvelle espèce d'oiseau récemment trouvée dans les Andes colombiennes a-t-elle été baptisée Vireo masteri, en l'honneur d'un certain Dr B. F. Master, qui a payé soixante dix mille dollars aux découvreurs pour ce privilège. Soyons juste: cette somme servira à l'établissement d'une réserve naturelle de protection de l'espèce.

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Alliage a l'honneur de compter un nouveau membre de son Comité de parrainage (voir Alliage 1, p. 1, automne 1989). Il s'agit de Jean-Henri Hassenfratz (1755-1827), savant autodidacte, ami de Lavoisier et Monge; il joua un rôle scientifique et politique important dans la période révolutionnaire, enseigna à l'Ecole polytechnique et à l'Ecole centrale, et fut le premier à donner un cours de technologieö, mot qui lui doit sa promotion [voir Emmanuel Grison, L'étonnant parcours du républicain J.-H. Hassenfratz, Presses de l'Ecole des mines, 1996]. Véritable prédécesseur du Savant flou, il se décrivit ainsi: "Il manquait à la France, il manquait peut-être à l'Univers, un homme qui sût, qui entendît les deux langues, celle des sciences et celle des arts, qui pût comparer continuellement les lumières de chacune!à Je me proposais d'être cet homme; ce projet, quelque grand qu'il fût, sourit à mon imagination et c'est pour l'exécuter que j'ai employé mon temps."


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