[Alliage] [Up] [Help] [Science Tribune]

ALLIAGE


Alliage, numéro 29-30, 1996-97


La prise européenne ne prend pas: le cas EN 50198-1



Harry van den Tweel



En 1967, la CEE, organisme européen de standardisation, fit un rêve: la Commission internationale des règles pour l'agrément des appareils électroniques. C'était rêver sur les fiches, et donc aussi sur les prises. Tous les appareils électriques domestiques devraient avoir la même fiche. Plus exactement, il y aurait deux fiches. L'une avec prise de terre pour les gros équipements, l'autre sans terre, pour les petits appareils, et conçues de telle sorte qu'elles soient compatibles avec les mêmes prises. Commode pour les fabricants. Car, pour la seule Europe, il n'y a pas moins de vingt systèmes différents de fiches et de prises électriques. Il faut donc une nouvelle fiche pour chaque marché. Ce n'est pas pratique, cela fait perdre du temps, et augmente les coûts. Un avantage pour le consommateur également. Peut-être pas immédiatement évident, mais il apparaîtrait vite en cas de déménagement à l'étranger. Quoi qu'il en soit, on trouva un peu provincial de confiner à l'Europe l'Ere-des-fiches-commodes-pour-tous. Pourquoi pas un système de fiche et de prise valable dans le monde entier? Aussi, en 1977, le groupe de recherche de la CEE, mis en place deux ans auparavant, céda la place à la CEI (Commission électronique internationale), chargée d'une solution globale. Les débats commençaient à peine, lorsque les Etats-Unis, le Canada et le Japon déclarèrent vouloir les limiter au standard du 250 volts. Comme presque tous les appareils électroniques de ces mêmes pays marchent en 125 volts, la moitié du monde ne serait pas concernée par le développement du système universel. Un coup dur, qui n'entama guère l'enthousiasme des membres de la CEI.

Le vrai problème, c'était la fiche avec terre; la fiche simple serait ensuite conçue sur le même modèle. Fallait-il donc placer la broche de terre au milieu ou au-dessus des deux autres? Et ces broches, les fallait-il rondes ou plates? De quelle épaisseur: trois, six ou sept millimètres? Avec quel écart entre les deux? Selon quelles normes de sécurité? Et puis, quel design choisir? Il s'avéra difficile de tomber d'accord. On fit de nombreuses propositions, toutes rejetées. De nouveaux modèles, de nouveaux problèmes, de nouvelles émotions surgissaient dans une atmosphère exacerbée.

Journée libre à Nice

La revue néerlandaise Electrotechniek a régulièrement suivi les débats de la période 1974-1987, et dans chaque article du représentant néerlandais Ir. M.G. Hertz, expert en fiches et normalisation, certains passages montrent bien l'esprit de clocher qui régnait sur les débats. En octobre 1975, la commission refusa de se prononcer sur la proposition des Hollandais, parce que ceux-ci n'avaient pas d'échantillons à présenter. Voilà qui est étrange, nous dit M. Hertz, dans la mesure où chaque pays avait, quelques mois auparavant, fourni un ensemble d'échantillons. En mai 1976, l'acoustique de la salle de Nice, où se déroula la réunion suivante était si mauvaise que les interlocuteurs ne pouvaient se comprendre. Cela importait peu, d'ailleurs, puisque "l'un des membres du groupe d'études posait des questions indiquant qu'il ne parlait pas de la proposition en cours de discussion" et que le président de la commission essayait de "susciter une décision immédiate en faveur de la proposition allemande sans discuter plus avant". Il en résulta pourtant une conséquence agréable, puisque nous lisons: "Le deuxième jour fut une journée libre pour la commission.» Pour la énième fois, les Britanniques profitèrent de l'occasion afin de continuer leur croisade contre les broches rondes (celles-ci l'emportaient partout, alors qu'elles étaient plates en Angleterre). Voilà pourquoi ils ont cherché à contrecarrer les broches rondes durant toutes ces années, "sur la base d'arguments hypocrites et inadéquats", d'après M. Hertz. Cependant, malentendus et mauvaise volonté ne parvinrent pas à empêcher, après vingt ans d'âpres négociations, la formulation définitive du modèle 906-1 de la CEI, en 1986: le système mondial de prise et de fiche électriques (à broches rondes!). Si chaque pays membre de la CEI adoptait alors ce modèle, nous n'aurions plus aucun problème en ce bas monde, avec le 250 volts au moins.

Mais non. Seule l'Afrique du Sud accepta le système de la CEI. Pas un seul pays d'Europe ne modifia sa politique. Au niveau européen, au sein du Comité européen de normalisation électrotechnique (le CENELEC, successeur de la CEE), on a débattu pendant des années la mise en place d'une fiche européenne. Eh oui: à la période même où les débats de la CEI faisaient rage. A l'annonce de la fiche mondiale, le CENELEC s'est contenté de déclarer que la normalisation européenne ne se ferait pas sur la base du 906-1 de la CEI. On ne sait pas bien pourquoi. "Tout à fait inacceptable", avait alors déclaré le porte-parole du BSI (British Standardisation Institute) à un journaliste du Wall Street Journal. Avec un peu d'effort et de persévérance, la fiche pourrait s'adapter à différents systèmes de prises alors en usage en Grande-Bretagne. Mais ses possibilités de connexions la rendaient indésirable - voire dangereuse. D'autant que la Grande-Bretagne ne serait pas seule à courir des risques; c'est que plus de soixante pays utilisent le système britannique: des Etats aussi importants que Sainte-Hélène, Sainte-Lucie, les Seychelles, Gibraltar, et le sultanat de Brunei...

Le standard mondial européen

Les autres pays européens, qui s'étaient sentis écartés, pour une raison ou une autre, de la formulation du 906-1, se gardèrent de critiquer l'attitude des Britanniques. Vive la fiche européenne! De nouveau, se présentait l'occasion de réaliser leur rêve de prise et de fiche bien à eux, et qui, selon les experts ès normes, ne tarderait pas à devenir le standard mondial. A l'automne dernier, le CENELEC était prêt: le standard EN 50198, modèle de la fiche européenne, était au point. Une fiche dotée de trois broches rondes (voir la photo), soit les deux broches habituelles et celle de terre. Les fiches à deux broches, sans terre (et ressemblant à l'euro-fiche adoptée a l'heure actuelle, utilisée, par exemple, pour les lampes standard), s'adaptent parfaitement aux prises du modèle standard à trois broches, EN 50198-2. Un système parfait au point de vue technologique, ne présentant que quelques différences de détail par rapport aux divers standards mondiaux. Evidemment bien plus sûr, meilleur, plus beau, parce qu'on ne s'était pas donné tout ce mal pour rien. Mais nullement une percée technologique révolutionnaire. En 1994, on était donc, en Europe, à deux doigts d'un nouveau système de prise et de fiche électriques. Au grand soulagement des hommes politiques européens, car la Communauté européenne avait à plusieurs reprises laissé entendre que si chaque pays membre devait avoir sa propre conception des fiches, les idéaux européens seraient ridiculisés. Peu leur importait que le commerce et l'industrie ne soient plus intéressés (selon Philips, la fiche unique est aujourd'hui un non-problème). Il ne restait plus qu'un obstacle: les éventuelles objections des parties concernées au sein des pays membres du Cenelec. Elles avaient jusqu'au 1er février 1995 pour les signaler aux instituts nationaux de normalisation. Ainsi, chaque Etat membre prendrait sa décision sur la proposition.

Les coûts

Le vote a eu lieu en avril 1995. Deux pays s'abstinrent, sept donnèrent leur accord, et neuf le refusèrent, dont les Pays-Bas. Le résultat fut donc négatif. Les objections étaient les mêmes que celles avancées au cours des vingt-huit dernières années. Pour les Hollandais, le coût de la mise en place d'un tel système a été décisif. Imaginez un peu tous les nouveaux équipements électriques lourds équipés d'une fiche standard à trois broches, qui n'est à l'heure actuelle compatible avec aucune prise européenne. Et tel était bien le but recherché, puisque aucun pays ne tirait le moindre avantage commercial du nouveau système. En effet, chacun était en faveur d'un système unique, dans la mesure où il s'agissait du sien. Aussi fut-il décidé que toute l'Europe partagerait la difficulté; supposons que la fiche de la nouvelle cafetière électrique que vous venez d'acheter n'entre pas dans l'ancienne prise, il est facile de résoudre le problème grâce à un adaptateur (dont le modèle standard a certainement été présenté par le CENELEC à l'automne dernier). On achète de plus en plus d'équipement: il faudrait donc de nouvelle prises. La bricoler soi-même? Ce n'est pas une bonne idée, car il suffit de confondre le fil de terre avec un autre pour se retrouver dans une situation très dangereuse. Et puis, que faire des anciens équipements, une fois que l'on aura ces nouvelles prises? Il y a une solution: les adaptateursà En d'autres termes, tout cela risque de coûter très cher au consommateur européen. Ce coût serait réparti sur plus de trente ans (durée nécessaire, d'après le CENELEC, pour pouvoir passer au nouveau système), certes, mais la Commission électrotechnique hollandaise évalue le coût à environ deux cent soixante-quinze milliards de florins. Peut-être plus, peut-être moins: nul ne sait exactement combien il y a de prises et de fiches en Europe. De toute façon, c'est trop cher.

N'aurait-on pu y penser plus tôt? Evidemment. Cet argument a été avancé de nombreuses fois dans l'histoire de l'harmonisation des fiches. Mais, chose curieuse, cela n'a jamais découragé les tentatives de normalisation. Personne ne connaît le temps passé et l'argent dépensé dans les débats pour l'harmonisation des fiches organisés depuis trente ans. Ne ferait-on pas mieux d'abandonner et d'essayer de vivre avec nos différences? Selon Ir. M. G. Hertz, aujourd'hui à la retraite mais toujours actif - un normalisateur de fiche électrique le reste à jamais - "ce n'est pas une bonne idée". La fiche européenne verra-t-elle jamais le jour? M. Hertz conclut: "A mon humble avis, je crois que ce ne sera pas de mon vivant."

Traduit de l'anglais par Julie Brumberg-Chaumont

Article paru dans Iota (lettre d'information de la Fondation pour l'information sur la science, la technique et la culture, Utrecht, automne 1995). Vérification faite, un an et demi plus tard, la situation décrite par cet article est inchangée.


[Up]