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ALLIAGE


Alliage, numéro 29-30, 1996-97


Une démarche issue du Tiers Monde



Jacques Poulet-Mathis



Quels rapports entre la "mise en culture" de la science et de la technique et l'exclusion sociale? Lorsque Alliage nous a fait part de son projet de numéro consacré à cette question, nous ne pouvions que nous trouver en résonance avec son initiative. Depuis bientôt quinze ans, la Fondation Charles-Léopold Mayer pour le progrès de l'Homme a en effet consacré les revenus du patrimoine légué par son fondateur à soutenir des initiatives visant à mieux orienter et mobiliser le développement des connaissances au service de tous les hommes; à commencer par ceux, de plus en plus nombreux, qui semblent ignorés, marginalisés, voire écrasés par la dynamique du progrès scientifique et technique. Il ne s'agit bien évidemment pas pour nous de chercher à entraver cette dynamique mais de contribuer à lui redonner sens, dans la double acceptation du terme.

Car, si la question se pose d'une "mise en culture" de la science et de la technique, c'est qu'il y a bien déconnexion croissante entre la première et les secondes; à moins que -et l'histoire récente nous a fait parfois frôler ce "meilleur des mondes" de l'invasion des technologies -la relation inverse n'ait tendance à prévaloir: la manipulation des sociétés par la machine aveugle de la technoscience.

Pour la plupart des cultures, le progrès scientifique et technique ne peut être le "nouveau nom du destin". Au sein même de nos sociétés développées, l'exclusion sociale et la montée des replis identitaires ou sectaires sont les signes pathologiques de cette impossibilité. Se pose donc bien la question du sens. En quoi sciences et techniques d'une part, sociétés et cultures d'autre part, trouvent-elles significations et orientations mutuellement, les unes par les autres? Cette question, nous l'avons d'abord ressentie au travers du soutien que nous avions apporté à des projets de mise au point et de diffusion de technologies ôalternativesö dans les domaines de l'eau, de l'énergie, de l'agriculture, de l'habitat, de la santé, dans les régions défavorisées d'Afrique ou d'Amérique latine. Or ces techniques, pourtant conçues pour être adaptées à la culture, à l'organisation sociale, aux moyens économiques, au niveau technologique, et bien sûr aux besoins des populations concernées, se diffusaient rarement de leur propre mouvement. Elles avaient été conçues pour être appropriées aux réalités locales et n'étaient pas véritablement appropriées, que ce soit dans leur production, leur diffusion ou leur usage, par ceux à qui elles étaient destinées (1).

Se trouvait ainsi mise en lumière, comme négativement, la complexité de l'interaction entre évolution technique et évolution sociale. Les changements scientifiques et techniques sont le fruit de logiques sociales économiques et politiques. En retour ils produisent des transformations culturelles, sociales, économiques et politiques considérables et difficilement prévisibles: toutes choses que sentent bien des populations présumées ignorantes, dont la ôrésistance à lÔinnovation techniqueö est souvent une résistance d'autres changements risquant de mettre en cause des formes d'organisation sociale et les systèmes de valeurs qui les sous-tendent. Se trouvait ainsi confirmée notre intuition initiale selon laquelle notre monde, si rapidement transformé par le constant renouvellement des techniques, semblait impuissant à penser les mécanismes pour pouvoir en orienter le cours (2).

Parallèlement à cette démarche d'appui des technologies innovantes adaptées aux réalités locales, mais le plus souvent conçues par des techniciens ou ingénieurs ôdu Nordö, militants de nouvelles formes plus humaines et plus durables de développement, nous nous engagions dans des démarches plus en amont. Au Pérou, en Tanzanie, en ƒquateur, nous trouvions des partenaires soucieux non plus seulement de faciliter la valorisation dans les pratiques locales de savoirs scientifiques et techniques ôpatentésö (leur mise en culture), mais aussi d'engager un processus d'identification, d'explicitation, et de reconnaissance des savoirs, des représentations, des savoir-faire, constitutifs des ôcultures localesö. Ces savoirs, exclus en raison même de leur spécificité, des savoirs scientifiques reconnus (sinon ceux de l'anthropologie) étaient de ce fait jugés incapables d'induire de véritables développements.

Fondés sur une longue histoire d'essais-erreurs de ceux qui les portaient, ils avaient trouvé leur pertinence et leur efficience en harmonie avec le système écologique et culturel dont ils étaient l'une des expressions. Par leur travail d'identification d'analyse et de reconnaissance, nos partenaires trouvaient les voies d'un renouvellement et d'un approfondissement des axes de recherche et de formation des universités voisines, travaillant en coopération étroite avec les populations concernées dans des domaines essentiels comme ceux de l'agronomie, de la nutrition ou de la santé. C'est donc au sein même de ces universités qu'aujourd'hui se croisent et se fécondent savoirs locaux, sciences et techniques, dans une perspective d'efficience renforcée des pratiques dans ces domaines.

Cette expérience de nos partenaires nous a conduits à nous interroger plus généralement sur ce qui portait la dynamique du progrès scientifique et technique et de ses rapports avec nos sociétés développées. La détérioration accélérée de leurs relations internes (les processus d'exclusion) et de leur environnement naturel (eau, air, pollution, paysages, biosphère...) nous amenait à soutenir les démarches visant à réduire l'aveuglement des progrès d'une technoscience menée par les exigences croissantes de la compétition entre chercheurs ou entre firmes.
Sans abandonner pour autant notre attention aux problèmes d'articulation des sciences et des techniques modernes ou occidentales avec les cultures dont elles n'étaient pas issues, nous avons décidé de soutenir les processus d'interpellation mutuelle des sciences et des cultures au sein même de nos sociétés développées et ce, à trois niveaux:

-celui du questionnement éthique sur les orientations à privilégier dans le développement des savoirs scientifiques,
-celui de la formation des ingénieurs aux implications sociales et culturelles des choix techniques,
-celui enfin d'un rééquilibrage des pesées respectives des ôinclusö et des ôexclusö dans le développement des technologies et de leurs usages.

A titre d'illustration de ce dernier axe, les nouvelles technologies de l'information et de la communication (Internet, multimédia...) nous ont paru être un domaine à privilégier en raison de l'ampleur de ses enjeux culturels, sociaux et sociétaux. Conscients des risques de leur mise au service d'une domination culturelle renforcée ou de la cristallisation de microcosmes planétaires plus ou moins élitistes, nous pensons aussi, avec beaucoup d'autres, qu'elles peuvent contribuer à renouveler et à élargir nos conceptions de la citoyenneté et, ce faisant, à rendre moins inéluctables ou irréversibles les dynamiques cumulatives d'exclusion.


Ce qui était, dès ses débuts, au centre de la vocation que s'était donnée notre Fondation travaille de plus en plus aujourd'hui notre monde, à proportion de l'accélération simultanée des avances technologiques et des processus d'exclusion. Le défi à relever ne se situe plus au niveau des diagnostics mais à celui des moyens à inventer et à mettre en Iuvre pour réarticuler sciences, techniques, cultures et changement social. Il ne s'agit plus seulement de mieux "mettre en culture" sciences et techniques mais de les mettre au service d'une citoyenneté renouvelée du niveau local au niveau mondial, bref de les civiliser.

Fondation Charles-Léopold Mayer pour le Progrès de l'Homme, 38, rue Saint-Sabin, 75011 Paris.

1. M. Odeye-Finzi et T. Berot-Inard, "Des machines pour les autres - 20 ans de technologies appropriées", Librairie FPH, 1996.

2. Voir "Carte d'identité et projet 1996-2000 de la Fondation Charles-Léopold Mayer pour le Progrès de l'Homme", ƒditions FPH, 1996.


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