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ALLIAGE


Alliage, numéro 29-30, 1996-97


Le parapluie et le bédane


Un lien anthropozoologique entre les canards et les chevaux



François Poplin



Le parapluie à tête de canard est un objet bien connu. C'est un parapluie dont la poignée est en forme de tête de canard. Ainsi paré d'un attribut de basse-cour, il est rustique. Il va bien avec le mouchoir à carreaux. Ses variétés citadines récentes, liées au mouvement écologiste, sont volontiers de couleurs voyantes et portées par des jeunes. On ne va pas en soirée ni en conseil d'administration avec un tel accessoire.

Pourquoi une tête de canard? Que se passe-t-il dans l'esprit pour qu'il associe de cette façon l'image du canard à celle du parapluie? Le problème demande de tenir et rendre compte du mode d'assemblage. Il ne s'agit pas de canards peints sur l'ombelle; il ne s'agit pas non plus d'une association diffuse et vague comme celle de l'alouette et du cheval dans le fameux pâté; il s'agit de parties précises en position bien définie, autrement dit, d'une organisation aussi déterminée que celle d'un organisme naturel.

Une greffe plus figurative que pratique

Il s'agit d'un greffe où la tête du canard vient se substituer à la poignée sur l'essentiel du parapluie. Ce remplacement est sans grand heurt, car la tête se coule assez bien dans la forme de la poignée, mais il y a changement tout de même. Le protome animal, qui répond bien dans ce cas à l'étymologie puisqu'on coupe le cou aux canards dans leur fin de vie courante, est harmonieusement raccordé à l'instrument. La tige axiale lui sert de colonne vertébrale. Cela dit, la bonne orientation pour le volatile est celle du parapluie en position de repos, pointe en bas, fermé, servant de canne. Survient l'averse, voici notre canard à la renverse. On ne peut pas dire que ce modelé rende la poignée plus efficace pour la tenue en main. Il s'oppose même à la bonne articulation du bras et de l'instrument, comme s'il était dans l'esprit de celui-ci de prendre un peu d'indépendance. On ne peut même pas tirer argument de la manière dont on manipule les canards: s'il est vrai qu'il arrive de les attraper par le cou, on les tient plutôt par les ailes, et surtout par les pattes; il n'y a pas transposition d'un appendice naturel commode pour la préhension. Cette sculpture est un aménagement figuratif sans avantage pratique.

La greffe laisse dans les limbes un objet qui associerait une poignée de parapluie à un corps de canard. Il n'existe pas, mais il est comme prévu pas le précédent, dont il combine les rebuts suivant le même principe d'assemblage. On le verrait chez un peintre qui se mettrait en devoir de s'opposer à la représentation du réel. Il est en quelque sorte à l'envers du portrait du parapluie. Or, autant ce monstre paraît inconcevable et relever d'un univers à la Jérôme Bosch, autant le parapluie à tête de canard, qui n'est pas moins composite, va de soi pour nous. Qu'y a-t-il donc dans ce montage pour nous le rendre harmonieux?

Si, maintenant, on envisage de remplacer sur un canard la tête par celle d'un paon, d'un corbeau ou, à plus forte raison, d'un python ou d'un chat, le caractère chimérique de ces associations saute aux yeux. Elles sont en contravention avec la loi des corrélations de Cuvier, ou, plus simplement, avec les habitudes de lecture du corps que met en nous le spectacle des êtres vivants. Ce n'a pas été une mince joie de cette étude, ayant écrit ce qui précède, de rencontrer ce passage de Buffon à propos de la chauve-souris: "Il est des êtres accomplis, et d'autres qui semblent imparfaits ou difformes. Les premiers sont ceux dont la figure nous paraît agréable et complète, parce que toutes les parties du corps sont bien ensemble (...). Les autres (...) sont ceux (...) dont la nature s'éloigne de la nature commune, et dont la forme est trop différente des formes ordinaires desquelles nous avons reçu les premières sensations, et tiré les idées qui nous servent de modèles." De la même façon, toute personne qui connaît bien nos produits manufacturés, qui y est rompue, formée, relèverait comme intrus un parapluie à tête de chat, de serpent ou de coq de bruyère. Celui à tête de canard, lui, n'est pas ressenti comme une chimère; et réduire cela à une simple accoutumance négligerait le point essentiel: pourquoi cette association existe-t-elle et pas une autre?

L'animal et le verbal

Si l'on fait varier comme en abscisse les animaux et comme en ordonnée les ustensiles, on entrevoit une sorte de tissage avec, en chaîne, tout un bestiaire offrant une foule de pièces détachées et autant de points d'insertion et, en trame, toute une panoplie d'instruments faisant de même, à ceci près que les plus simples, comme les outils à main, font déjà figure d'organes isolés. Toutes les combinaisons sont envisageables et l'on pourrait s'attendre à trouver des cas concrets un peu partout sur le tissage. En réalité, cette étoffe se présente comme le fond désertique de certains tableaux contemporains. Le regard y découvre, très détachés, ici le parapluie à tête de canard, là-bas le couteau à manche en pied de chevreuil, et quelques autres du même acabit. Cela rappelle qu'il existe beaucoup moins de mots que de combinaisons de lettres. Avec notre alphabet, qu'on peut porter à trente lettres pour simplifier les calculs (avec à, é, ê, è, î, etc., il y a largement matière), on peut faire 306 combinaisons de six lettres, soit sept cent vingt-neuf millions. Le dictionnaire n'en retient pas une sur trois cent mille. Il y a infiniment plus de vide que de plein dans le langage, comme dans l'atome et le système des corps célestes, et il faut que ce qui existe ait une architecture bien agencée pour que l'édifice tienne. Au reste, ces vides permettent peut-être à l'esprit de manIuvrer et de jouer entre les mots. Ce n'est pas la banquise, mais des glaçons dans l'océan. Les combinaisons existantes prennent, au regard des déperditions catastrophiques qui les entourent, une sorte de relief qui respire la détermination hautement organisée. Déjà, quand on laisse à jabiru son squelette de consonnes j b r, en ne changeant que les parties molles (jebiru, jibiru et ainsi de suite), on obtient, avec les six voyelles usuelles, 63 combinaisons, soit deux cent seize. La forme jabiru, seule existante, semble tirer à soi la matière des deux cent quinze autres en les sidérant, en épuisant leur champ, et en se les évitant. Une mécanique subtile, comme à distance, régit tout cela. De cette comparaison avec le langage se dégage le caractère rare, précieux d'une greffe telle que celle de notre parapluie et, par conséquent, la conviction intime que cela ôveut dire quelque chose", que cela n'est pas sans raison.

Il s'y ajoute une affirmation de la notion d'enchaînement, par référence à la chaîne syntagmatique recroisée par les variations paradigmatiques. La grille d'échanges qui vient d'être évoquée laissait dans l'ombre le fait que les parties sont tenues dans des agencements d'ensemble, aussi bien les parties animales qu'instrumentales, et que les deux organismes en rapport pour la greffe sont en parallèle. Les échanges se font transversalement à eux deux et au même endroit, comme entre deux chromosomes. Le canard et le parapluie font comme un crossing over. On ne greffe pas sur n'importe quoi, mais sur quelque chose qui ressemble, ce qui implique pour l'objet artificiel un certain isomorphisme avec le corps. Au coeur de ces opérations, demeure un principe d'organisation dont la référence de base, celle que nous trouvons comme une bouée quand nous perdons pied, et que nous trouvons au plus profond de nous-mêmes parce que notre être en participe fondamentalement, est l'organisation du corps, animal et humain, dont quelque chose se retrouve dans l'enchaînement de la phrase. Comme d'instinct, et avec une capacité de véhémence qui traduit l'enracinement profond, ce qu'il nous vient à l'esprit de dire quand nous ressentons que quoi que ce soit est mal bâti, mal enchaîné, mal composé, c'est: "ça n'a ni queue ni tête", "ça ne tient pas debout", expressions qui, pour être verbales, n'en sont pas moins corporelles dans leur fond. Entre ces deux-là, on peut placer en agent de liaison "ça ne tient pas" qui, à la fois, constate un défaut d'enchaînement (les parties se défont) et une déficience de la forme, du maintien. La sensation de vérité essentielle qui nous pénètre en parlant ainsi, ce "sentiment profond, organique, millénaire, comme disait Malraux à propos d'autre chose, est simplement l'accent invincible de la fraternité", de notre confraternité de nature avec les autres êtres animés. Notre organisation de vertébrés s'exprime à travers cela et s'impose comme primordiale. Ainsi, l'on a tendance à parler du langage en termes d'anatomie: on parle de membres, d'articulations, de corps, de mouvement de la phrase; on ne fait guère de métaphores inverses. Une phrase bien construite est un animal bien fait, qui commence à la tête, se poursuit selon sa colonne vertébrale et se termine à la queue et aux extrémités de membres que sont les subordonnées. Il n'est pas fortuit que Buffon ait une écriture si charpentée, si vivante, en un mot si belle, et qu'il ait tant regardé et comparé les animaux. C'est une lecture au même titre que celle du langage, et les animaux changent leurs parties comme font les mots. Mais de toutes ces variations significatives, la plus belle est celle d'un animal en mouvement, cette déformation incessante, infinie et ordonnée suivant le temps, d'une forme qui reste malgré tout la même. C'est cela qui débouche, par exemple, dans la lecture sur les lèvres.

Dans notre esprit, il y a pas que les choses, mais aussi le nom des choses. Les mots doublent les éléments en jeu dans les greffes qui nous occupent, et les véhiculent comme images sonores à la pensée. Leur musique se mêle au jeu, et cela est particulièrement préoccupant dans notre cas: ne serait-ce pas par assonance que le parapluie, qui sert aussi de canne, fusionne avec les canes et canards en en prenant la tête? Est-il osé de rappeler ce dessin humoristique mettant en scène deux personnages dont l'un armé d'une canne et l'autre porteur d'une bosse au front grosse comme un oeuf? La légende concluait à un oeuf de canne. Réprouver le calembour ne l'empêche pas de fonctionner dans la profondeur, ou plutôt dans l'air, et l'attraction phonétique est responsable de rapprochements qui ne sont pas dans la nature des choses. Ainsi, la plante exotique appelée taro donne dans le champ du français des tarodières, par influence du taraud, instrument qui n'a pas grand-chose à voir avec elle, alors que roseau donne roselière. Fort heureusement, la canne elle-même, dans son en-soi d'objet, témoigne de la non-contamination en ne portant jamais de tête de canard (du reste, on ne dit jamais "à tête de canne") et l'on peut vérifier dans les pays voisins, où le jeu de mots ne risque pas de se produire, comme entre ente et regenschirm en allemand, qu'il y a aussi des parapluies à tête de canard.

De l'ombelle à la palme

Le fait que la canne ne prend pas l'effigie du canard donne une piste intéressante: c'est en lui ajoutant l'ombelle qu'on provoque l'éruption de la tête. C'est cette ombelle qui appelle le canard. Constituée de tiges souples à disposition rayonnée, réunies par une fine toile qui se tend et se détend lorsqu'on ouvre et ferme le parapluie, elle joue comme la palme de l'animal. Les baleines, figurant les doigts, font des angles équivalents et se terminent par une manière de griffe dont la nature est même parfois rappelée par une matière plastique de teinte appropriée sur les parapluies à tête de canard. Il suffit, dans cette ombelle, d'isoler un secteur correspondant à trois baleines successives pour obtenir un image très fidèle de la patte palmée -qui s'insère là où il faut, au pied (le mot n'est pas vain) de la tige, dont l'autre extrémité est occupée par la tête. On verrait bien une statue abstraite ainsi faite, reliant tout droit la patte au long cou sans s'encombrer du corps, ramenant les deux pieds à un seul, pour n'en conserver que le principe de construction, et mettant ainsi en relief les deux parties caractéristiques des anatidés et leur corrélation. Ce mode de représentation existe, même dans le corpus le plus figuratif de l'art: des pieds de console à l'antique enchaînent une tête sur une patte de lion, avec pour toute indication du tronc une flexuosité à gibbosité antérieure rappelant le poitrail. L'extrémité du membre est symétrisée, de sorte qu'elle représente aussi bien une gauche qu'une droite; mais surtout, elle devient ainsi générique de la patte de lion, et n'existe en tant que telle que dans notre esprit.

Au repos, par temps sec, le parapluie met le canard en station et nous nous le représentons plus volontiers isolé qu'en main servant de canne. Il fait un tout en soi, il a acquis son indépendance, contrairement au marteau, qui n'est réalisé qu'en main, comme le parapluie ordinaire, dont la poignée est une surface articulaire pour notre organisme. De sorte que le parapluie à tête de canard en position de parapluie prolonge notre corps, comme tout instrument, alors qu'en effigie de canard, il est autre chose, ou un autre être, que nous avons en face de nous, extracorporalisé, et qui serait tout à fait un autre s'il était vraiment un animal ou un humain. Sorti de nos mains (au sens de détaché de nous), il n'en est pas moins sorti de nos mains et de notre esprit (au sens de fabriqué par), et se rattache à nous dans sa genèse, alors qu'un animal est un être fabriqué en dehors de nous. Comme il en épouse l'apparence, nous pouvons avoir l'impression qu'il a acquis sa liberté, de même qu'à l'inverse, nous nous donnons l'illusion de créer des formes animales en manipulant les animaux que nous offre la nature.

L'organisme du canard est un peu le nôtre: il s'agit de l'organisation des vertébrés, sous sa forme bipède verticale. Faire une tête de canard sur le parapluie n'est pas seulement plaquer un motif décoratif rapporté; c'est, au contraire, en donnant forme à une partie qui était assignée par le tout, suivre la loi d'organisation naturelle, et cela, sans que nous nous en doutions. Que nos productions, loin d'être la marque de notre génie propre, ne soient que des réplications, des adaptations obéissant aux lois générales naturelles, et se faisant en passant par nous, sans trop nous consulter, semble clair dans cet exemple, et ce n'est guère qu'une secrète vexation qui peut nous porter à penser le contraire. Mais à côté de cette question du libre arbitre, voire de la liberté individuelle dans la mesure où cela peut émouvoir chacun de nous, il en est une autre, non moins préoccupante: pouvons-nous produire en dehors, et comme au-delà de notre plan d'organisation naturel ou, autrement posé, n'y a-t-il pas deux corpus de productions, l'un a novo, suivant cette organisation, en réplication, et l'autre véritablement de novo?

La corrélation entre la palme et le bec, corrélation bien sentie mais qui se signale si peu à la conscience, se présente comme un lien interne à l'organisme. Ne peut-on lui en opposer un autre, externe, reliant l'organisme à l'environnement, qui pourrait expliquer tout? Les anatidés étant l'image même de la protection contre le froid et l'eau, contre le ôtemps de canard", l'idée de les associer au parapluie ne naîtrait-elle pas sans qu'intervienne la ressemblance de la palme et de l'ombelle? Cela mérite examen, et même de disséquer les choses en considérant chacun des deux paramètres, l'humidité et la froidure. D'abord, les palmipèdes ne sauraient avoir l'exclusivité du lien avec l'eau froide. La loutre, le castor, l'ours polaire, ne la craignent pas non plus, et pas davantage d'autres oiseaux, le héron, par exemple, dont la longue jambe et le long cou feraient au parapluie un bon manche; mais il est, sur ses échasses, plus hors d'eau que protégé de l'eau. En définitive, les êtres qui inspirent une idée de protection contre l'eau ne sont ni ceux qui y sont immergés comme les poissons ou la loutre, ni ceux qui la franchissent sans trop y toucher, comme les échassiers, mais ceux qui nagent sur elle, comme les canards (et les bateaux, dont le renversement donne le toit, cf. l'ambivalence de nef). Cela ramène aux palmipèdes, dont le pied palmé est essentiel, et offre avec l'essentiel du parapluie qu'est l'ombelle une correspondance décisive; la palme l'emporte.

C'est injuste pour la plume, mais c'est ainsi. Son rôle hydrofuge, qui est capital, n'est guère perçu. Lorsqu'on demande ce qui fait nager les canards, les réponses désignent les pattes palmées beaucoup plus que le plumage imperméable. De cette couverture, l'esprit ne retient que le pouvoir isothermique, mais cela joue indirectement, parce que le corps, dans la pluie, ressent le froid beaucoup plus que le mouillé. Le duvet d'anatidé est très lié à l'idée de protection contre la froidure. Notre édredon (eiderdaun) renvoie aux grands froids arctiques par l'eider, qui sait s'en accommoder. Les duvets dont s'entourent les alpinistes sont spécifiés en duvet de canard. La mollesse, la protection douce et chaleureuse de l'édredon retrouvent le parapluie de la manière suivante: dans certains dessins animés, un petit personnage tombant d'avion se tire d'affaire en étant reçu de façon peu académique sur la coupole du parachute d'un compagnon. Il y arrive comme sur un vaste coussin, mais aussi comme sur un nuage, ce qui met en communication nuée et duvet (ainsi que flocon, neige). Le parachute rejoint le parapluie par l'ombelle, dont la forme ronde à sommet saillant, par ailleurs, peut renvoyer au sein maternel et à sa chaleur. Ainsi, le parapluie ouvert, par son aspect extérieur, dégage une impression de chaleur-douceur qui vient renforcer l'idée de protection contre l'eau.

Du bec au pied

Le parapluie fermé, lui, est un engin menaçant. Les baleines, non plus doucement arquées mais rectilignes, tapies dans la toile, évoquent une canne-épée qui serait à répétition. La poignée est prête à faire crosse, introduisant l'idée d'arme à feu. Le parapluie qui tue existe au moins dans l'imaginaire, et même dans la réalité, s'il faut en croire des faits survenus à Paris en climat d'espionnage voici quelques années ("parapluie bulgare"). L'idée que le parapluie puisse projeter ses baleines retrouve la légende du porc-épic lançant ses piquants.

Ce parapluie fermé rejoint la machine à coudre de la célèbre formule de Lautréamont (a). On tient même ici la raison de cette association. La multiplicité des baleines retrouve la multiplication des coups d'aiguille. La machine à coudre fonctionne comme un pic-vert, comme un corbeau (dont la toile a la couleur). La liaison entre travail à l'aiguille et oiseau à bec pointu se trouve déjà chez Villon, avec les pendus "plus becquetés d'oiseaux que dés à coudre".

Ainsi se dessine une opposition entre les anatidés, dont le bec plat à bout rond est non offensif (comme les ciseaux pour enfants), et dont les pieds palmés s'apparentent au parapluie ouvert, lequel est douceur et protection, et, d'autre part, les oiseaux dont le bec est piquant, qui se rangent avec le parapluie fermé, agressif et sentant la mort. Une manière d'adoucir ce parapluie de perfidie, de le faire oublier, est de le costumer en canard.

Quand on élargit le champ aux autres animaux, on rencontre un principe organisateur archimillénaire du bestiaire, qui est l'organisation du pied. Deux séries se dessinent, avec les animaux à nombre pair de doigts et ceux à nombre impair. La série impaire s'étend des pentadactyles, comme l'ours, aux monodactyles, comme le cheval. Nous nous y situons de manière ambiguë, car, si nous avons cinq doigts bien distincts à la main, notre pied fait plutôt un tout indivis agrémenté d'une frange d'orteils. Cette unité rapproche du cheval. Nous nous situons à la fois aux deux termes de la série. Les oiseaux, avec leurs trois doigts principaux, prennent une place intermédiaire. Or, la membrane du pied des canards réunit les doigts, et dans réunir, il y a l'idée de faire un, comme dans notre pied et, plus nettement encore, comme chez le cheval. Les anatidés se trouvent ainsi rangés avec les équidés (et les deux groupes ont une tendance à l'anthropomorphisme). On trouvera le développement de cela dans mon article "Le cheval, le canard et le navire...". Un seul élément sera rappelé ici: canasson, qui est une désignation péjorative du cheval, est un diminutif de canard, et cela nous est très peu connu, de même qu'est inconsciente, mais présente dans notre culture, l'assimilation de la palme et de la toile du parapluie.
Cette disposition d'ensemble dans laquelle les canards convergent avec les chevaux demande une investigation étendue, car elle va loin, dans des domaines très variés; mais puisque ces pages ont commencé avec un objet usuel, elles vont continuer avec un autre, le bédane. La question du rapport des équidés et des anatidés y est présente d'une façon particulièrement pressante. Auparavant, un bref retour sur la logique du nombre des doigts achèvera d'en montrer la pénétrance culturelle et la délicatesse. La perception indivise de notre pied est d'autant plus forte dans nos pays qu'on ne fait guère passer de lanière entre les orteils; au contraire, nous l'enfermons dans une chaussure qui l'unifie; qu'on pense ici à la moufle par rapport au gant. Alors que le pied des oiseaux ordinaires est vu dans sa division, dans sa ramification, au point que pied de grue a donné pedigree, celui des palmipèdes est perçu comme un tout. C'est ainsi que, dans les dessins de Walt Disney où l'anthropomorphisme comporte de donner des pieds indivis aux personnages, les canards, comme Donald, sont les seuls qui peuvent se promener pieds nus; l'unification assurée chez Mickey par le soulier se trouve déjà faite chez eux. Cela est particulièrement sensible chez l'oncle banquier et le cousin bellâtre, qui portent guêtres. Celles-ci, en ne laissant paraître que l'extrémité digitée, pourraient trahir, avec les trois griffes, la constitution tripartite du pied. Il n'en est rien, et jamais un moindre trait ne vient rappeler la nature rayonnée, alors qu'elle est soulignée au dos des gants de Mickey.

Bec d'âne ou de canard?

Le bédane est un ciseau a bois à lame étroite, beaucoup plus épaisse que large, servant à tailler les mortaises. Son nom, depuis le XIIIe siècle, est donné tantôt comme bec d'âne (lat. asinus), tantôt comme bec d'ane (lat. anas, c'est-à-dire canard). Les dictionnaires se renvoient la balle du camp de l'âne au camp du canard, et la tradition orale est éteinte. Mais au lieu de se lamenter sur l'incertitude, mieux vaut s'aviser de ce qu'elle offre de positif à travers ces hésitations, le bédane apparaît de siècle en siècle comme un terrain d'échange, un lieu de communication entre l'image mentale de l'âne et celle du canard.

Beaucoup d'outils et autres instruments tirent leur appellation de l'animal, par ressemblance de forme, d'organisation ou de mouvement, raisons derrière lesquelles il en est d'autres, à plus longue portée, ayant valeur de lois, relevant par exemple de la perception de l'animé ou de la distance au corps. Ce bestiaire est essentiellement nominal, c'est-à-dire que si l'on perçoit le pied fendu d'un cervidé dans la pince-monseigneur, on lui donne le nom de pied-de-biche, sans que la ressemblance avec ce pied soit travaillée. Les deux sont exclusifs, du moins dans l'usage courant. Un pied-de-biche figuratif serait exubérant. Il relèverait du luxe ou de la fantaisie. Le parapluie à tête de canard est à l'inverse: il ne porte pas le nom de canard, mais il est façonné à la ressemblance du canard. Par conséquent, il y a peu de chances de trouver un jour un bédane de forme explicite montrant de quel animal il s'agit.

Le principal obstacle pour y voir un bec de canard est que cette partie, chez l'animal est plate, ronde et molle. Le rapprochement se ferait mieux avec un bec de mouette ou de goéland. De plus, le canard ne tape pas du bec comme le pic-vert, grand ébéniste dans l'imagerie collective. Toutefois, le bédane travaille en profondeur, sans même qu'on voie le tranchant, et cette idée de plongée est favorable au canard. Il n'en reste pas moins que les anatidés en général ne sont pas des oiseaux qui attaquent, bois ou autre. Ils sont plutôt herbivores -les oies, en particulier, qui paissent en pinçant l'herbe de leur bec à bout rond comme l'arcade incisive des équidés. La main du menuisier aspire à un outil qui attaque bien, qui morde. Le profil de la partie active de l'instrument évoque beaucoup la région antérieure de la tête de l'âne, avec la rectitude du chanfrein et l'obliquité de la région nasale et labiale supérieure. L'étroitesse de cette portion de la face souligne la ressemblance, et cela mieux chez l'âne que chez le cheval, qui a le nez plus large. On opposera que cette région n'a rien d'un bec, notamment par sa dureté, mais la dénomination de bec ne vise pas le seul étui corné des oiseaux. Bec-de-lièvre, par exemple, fait comprendre qu'elle peut désigner la lèvre supérieure et ses abords. D'autre part, sous la douceur de cette lèvre se cache, chez l'âne une redoutable dureté. Il ne faut pas trop confier les doigts à ses incisives, et quand il mord, la morsure donne la même impression de surprise mauvaise, insidieuse et brutale que lorsqu'on se coupe avec le bédane. Au reste, l'âne, avec ses dents, est capable de creuser le bois et la pierre tendre d'une manière qui est étrangère au canard. La dureté des dents de l'âne est réputée -ne viennent-elles pas à bout des chardons? -et lui-même, dans son ensemble, dégage cette impression. "Dur comme de l'âne" sont des mots qu'il n'est pas rare d'entendre et ce dans des circonstances marquées, où l'effort se brise sur un sol dur, par exemple, où le pic (comme dans pic-vert) rencontre plus coriace que lui. On dit aussi qu'on tombe sur un bec, qui pourrait bien être un bec d'âne.

Le lecteur peut juger de la difficulté de départager le canard et l'âne dans le bédane. Il demeure qu'ils y sont en quelque sorte interchangeables, qu'on ne peut penser a l'un sans l'autre, puisqu'on ne peut les séparer. Notre langue y contribue, avec la paronymie âne/[c]ane qui vient du fond des âges. La situation lexicale n'est plus ici comme entre le canard du parapluie et la canne, mais comme entre cane et canne, plus propice à la confusion. Mais les mots ne sont pas seuls en cause. Il y a de manière générale des liens privilégiés entre les anatidés et les équidés, dont le canard et l'âne sont des cas particuliers.

Et dans le parapluie? Jusqu'ici, rien d'équin n'y a été décelé. On peut se demander cependant s'il n'y en a pas quelque chose dans le mât, dont il a été peu parlé. Cette tige n'est peut-être pas seulement le moyen d'union de l'ombelle et de la poignée, de la tête et du pied: peut-être a-t-elle plus de sens. Les bâtons porteurs, depuis l'Antiquité romaine, sont fortement référencés aux équidés porteurs, aux animaux de bât, avec communication sémantique entre bât et bâton. Cela correspond surtout au mulet et à l'âne, soit à ce qu'on peut prédire pour le parapluie à partir du bédane. Ces brouteurs de chardons ne s'associent guère à l'eau dans notre esprit, contrairement au cheval et au canard. C'est peut-être pour cette raison qu'ils restent discrets dans l'instrument de protection contre la pluie.


Ces pages, plus exploratoires (b) que conclusives, se termineront sur un fait d'organisation qui mérite d'être retenu. Dans le parapluie, se corrèlent la tête et le pied comme deux parties d'un organisme; dans le bédane se conjoignent un équidé et un anatidé comme deux organes, eux aussi. Par voie de syllogisme, il faut conclure à l'existence d'un organisme, ou tout au moins d'un système, qui est le bestiaire, ensemble coordonné d'animaux dans notre esprit; lequel est prêt à les relier aux instruments et à toutes choses.

(a)"Beau comme (...) la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie." ("Les chants de Maldoror", 6, 3). Outre que l'association n'a rien de fortuit, elle s'offre, sur une table de dissection, comme sur un plateau d'argent, pour le modèle de l'interdissection de deux objets qu'elle est. C'est à quoi la formule doit sa célébrité.

(b)Elles sont extraites d'un ôécrit de recherche" qui a nourri "Le cheval, le canard et le navire, et pourquoi pas le lapin?", Anthropozoologica 12, 1990, et pour une plus faible part, "L'âne, l'os et l'aulos... et pourquoi pas le canard?", Modal 4, 1994.



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