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ALLIAGE


Alliage, numéro 29-30, 1996-97


Formation à distance et culture scientifique et technique.



Jacques Perriault



Les modes d'accès aux connaissances sont en train de se transformer, ainsi qu'en témoigne, depuis une dizaine d'année, l'évolution dans le monde de la formation à distance (a). Cela constitue une occasion historique pour les centres de culture scientifique et technique de redéfinir leur place et leur rôle dans les nouveaux dispositifs.

Il y a dix ans que la formation à distance s'est considérablement développée dans de nombreux pays pour les raisons suivantes:

- Elle est d'utilisation très souple, tant dans l'espace que dans le temps. On peut étudier chez soi, quand on a un moment de libre.
- Elle s'adapte bien à la diversité croissante des besoins en formation, notamment dans les domaines scientifiques, techniques et industriels, où l'obsolescence rapide des notions exige de plus en plus la création d'un circuit court et direct entre chercheurs, professionnels et gens qui apprennent.
- Elle tient compte de l'unité de l'usager, qui associe dans sa demande: transfert de connaissances à jour, information scientifique, technique et réglementaire, et contact direct avec un expert quand il en éprouve le besoin dans l'exercice de sa profession.

Moins réglée donc que la formation en présence, la formation à distance offre des degrés de liberté en plus. Ceux-ci permettent de discerner des comportements nouveaux, qui reflètent l'évolution de la société et anticipent sur ce que sera la future demande de formation et de connaissances.

Les mutations de la formation à distance

Au cours de la dernière décennie, l'évolution des comportements des étudiants à distance peut se caractériser sommairement comme suit:

- Ils demandent des formations sur mesure, profilées selon des besoins spécifiques, qu'ils identifient par eux-mêmes. La crise économique en est la cause, au travers de ses conséquences directes, telles que recherche d'un emploi ou volonté de préserver celui qu'on occupe en améliorant sa qualification.
- Ils veulent la suivre quand cela leur est possible, pendant les mois d'été ou pendant les week-end, par exemple.
- Ils acceptent d'étudier à distance, mais désirent aussi des regroupements à proximité de chez eux pour des échanges avec des moniteurs et avec leurs pairs.

Si cette évolution se poursuit, la compréhension de ce qu'on appelle formation risque de se modifier substantiellement dans les années qui viennent. En effet:

- Le contenu de la formation est de plus en plus souvent délimité en creux par la demande, elle-même suscitée par les transformations des techniques de production dans les entreprises. Le premier cas rencontré par le CNED (Centre national d'éducation à distance) a été, dès 1986, celui de la formation aux bio-technologies dans le secteur agro-alimentaire.
- Les fonctions qu'on attend du dispositif de formation ne se limitent plus seulement au transfert de connaissances, mais englobent aussi désormais, comme on l'indiquait plus haut, la fourniture d'informations sur les contextes internationaux, stratégiques, commerciaux, syndicaux. Cela implique aussi, de plus en plus fréquemment, la mise en contact direct de celui qui apprend avec un expert, quand il en éprouve la nécessité. Cela arrive non seulement pendant le temps de l'apprentissage, mais aussi, et le plus souvent, dans l'exercice de la profession proprement dit. Cette exigence conduit les institutions de formation à distance à s'associer à des réseaux d'expertise dans les domaines les plus variés pour la création de cours et pour les consultations des étudiants. Les divers modules de biotechnologies évoqués plus haut, ont ainsi été constitués en faisant travailler ensemble, à distance, des experts professionnels.
- La relation entre formateur et formé devra évoluer. Elle aura à tenir compte plus que par le passé des exigences spécifiques de chaque usager. Cela n'est pas chose toujours facile quand il faut assurer à des effectifs importants la qualité de la prestation, quels que soient les contenus demandés, ou encore la rapidité des interactions institutions-formés. On est en droit de se demander si les usagers de la formation à distance n'appliquent pas activement leur culture de consommateur à d'autres domaines que celui de l'achat d'électro-ménager ou d'automobiles. Le CNED a inscrit cette année trois cent soixante-dix mille étudiants, qui ont adressé à cette fin quelque sept cent cinquante mille appels téléphoniques à l'institution.

L'accroissement sensible de l'usage des télécommunications dans la formation n'est pas sans poser de sérieux problèmes, si elle se poursuit à cette cadence, au principe même du service public. On constate, en effet, dans la formation à distance une fréquence croissante des interactions formés-formateurs. Le courrier n'est plus le seul moyen de communication. Le téléphone, le fax, les messageries minitel sont couramment employés. De fait, cette interactivité accrue rapproche considérablement formateurs et formés. Mais l'exigence de parcours individualisé rend l'exercice d'autant plus difficile que dans bien des cas, ces interactions s'inscriront dans un circuit direct reliant producteurs et utilisateurs de connaissances. Cela risque en effet, à terme, de désorganiser complètement l'ordre traditionnellement établi entre production des connaissances et diffusion. L'exigence de savoirs spécifiques ainsi que la demande de contact direct avec un expert illustrent bien ce changement et conduisent inéluctablement à des parcours de formation fortement individualisés. Si cela se gère bien dans des relations en présence, ce qui est, par exemple, le cas dans des travaux dirigés en université ou dans des stages de formation continue, il n'est pas sûr que ce soit aussi simple par télécommunications interposées. On voit mal une armée d'experts scientifiques jouer le rôle de tuteurs à distance en temps réel pour faire face au cas par cas à des demandes massives de formation. En tout état de cause, le service public n'est pas armé et ne pourra pas l'être pour faire face à une telle éventualité. C'est pourtant ce scénario que présentent les médias dans le discours actuel sur Internet, où le réseau connecte principalement des individus.
Or, l'évolution en cours montre qu'un autre scénario, autrement riche de potentialités, est en train de se constituer sous nos yeux. Il révèle l'existence de modes d'accès collectifs aux réseaux sur lesquels circulent les savoirs. On constate ainsi depuis quelques années que les établissements traditionnels de formation, universités et lycées, recourent de plus en plus à des séquences de formation à distance. En utilisant ces dernières, les établissements comblent une lacune dans un cursus ou illustrent une discipline. Les principaux vecteurs en sont aujourd'hui la visiophonie et la vidéotransmission interactive par satellite. Des lieux relais sont en train d'apparaître, équipés de médias et accessibles aux étudiants, tel l'Eurostudy Center de Paris X Nanterre, qui vient d'être inauguré, ou encore une ômaison du savoirö, sur laquelle je reviendrai plus loin. Tout se passe comme si l'on assistait à une hybridation de la formation traditionnelle avec la formation à distance. Les technologies de communication créent ici des passerelles entre deux mondes de la formation qui s'ignoraient totalement, il y a quelques années encore.

Enfin, la formation à distance connaît actuellement un processus de mondialisation. Dix institutions à distance enseignent aujourd'hui à plus de cent mille étudiants chacune: Chine, Corée du Sud, Philippines, Indonésie, Thaïlande, Afrique du Sud, Turquie, Espagne, Grande-Bretagne et France. Elles recourent toutes aux technologies de communication. Par ailleurs, les politiques européennes ont considérablement développé les échanges entre les pays de l'Union.

Cette évolution en cours, tracée à grands traits, nous donne les deux enseignements suivants:
- Un défi attend le service public de délivrance des connaissances: celui de la personnalisation accrue de la prestation fournie. A l'instar de l'industrie, il est désormais confronté au basculement en cours d'une logique de l'offre vers une logique de la demande. Il lui appartient alors d'entamer une réflexion, peu développée à ce jour, sur la façon d'y répondre. Lequel des deux scénarios retiendra-t-il: celui de l'individualisation poussée à l'extrême, ou bien celui de l'hybridation?
- L'autorité académique n'a plus désormais l'apanage de l'offre des contenus de formation. La rapidité de l'évolution des connaissances, la nécessité aussi d'éliminer les connaissances périmées, exigent des concours multiples, qui débordent aujourd'hui, en nombre et en temps de réaction, les seules ressources académiques, si développées soient-elles.

De nouveaux rôles pour les centres de culture scientifique et technique?

Nous abordons une situation historique nouvelle. Jusqu'à présent, les citoyens confiaient à leurs représentants le soin de réaliser et de faire fonctionner des institutions qui dispensaient le savoir, à charge pour ces dernières d'en décider les contenus. Aujourd'hui se profile un autre modèle, qui n'est pas sans évoquer celui de la démocratie directe, dans lequel le citoyen requiert la fourniture sans intermédiaires de réponses en termes de savoir aux questions qu'il se pose. Curieusement, cette transformation résulte de la conjonction d'une affirmation accrue des identités, d'une culture de la consommation, et de la maîtrise technique de mieux en mieux assurée des technologies de l'information et de la communication. N'oublions pas sur ce dernier point que bien des jeunes qui ont pratiqué l'ordinateur et les jeux vidéo dès leur enfance sont adultes aujourd'hui.

Comme ce qui vient d'être dit le suggère, il appartient, s'ils le souhaitent, aux centres de culture scientifique et technique de participer à l'évolution en cours vers la création d'un espace public agrandi d'accès au savoir, associant entre elles les institutions traditionnelles dans une sorte de campus virtuel. On aura, en effet, identifié dans l'argumentaire précédent de possibles interventions de leur part:

- La première est de conforter l'institution académique et de l'aider à faire face à la multiplicité et à la diversité croissantes des demandes de formation. Les centres de culture scientifique ont souvent des spécialités dominantes, ils sont en contact avec des experts réputés, industriels ou chercheurs. Dans une économie de réseaux de télécommunication, leur localisation géographique importera peu, pourvu que soit réalisé le triangle d'échanges entre celui qui apprend, l'institution qui l'encadre, et le centre de culture scientifique qui fournit, directement ou indirectement, l'expertise.
- La seconde est de contribuer à la prévision des attentes du public. Par exemple, les enquêtes effectuées sur le public qui visite la Cité des sciences et de l'industrie montrent qu'il est possible d'anticiper des demandes de formation. Les institutions dont le rôle est d'y répondre pourraient en tirer le plus grand profit.
- La troisième est que ces centres de culture scientifique et technique deviennent eux-même ces lieux d'interface, évoqués plus haut, pour l'accès à la formation à distance. Il leur sera facile de se constituer en des centres de regroupement et de rencontre avec des experts. Ils se relieront aisément par télécommunications aux institutions de formation à distance, comme le font déjà certaines bibliothèques de lecture publique.

Dans leur état futur, ces centres auront à tenir compte des exigences accrues des personnes qui les fréquenteront. Citons à ce propos la Maison du Savoir, située à Saint-Laurent-de-Neste, au pied du pic du Midi, qui a ouvert en octobre dernier. Ce bâtiment associe salle de spectacles, salles de formation et de télécommunications, un restaurant et une garderie d'enfants. Les activités y sont de diffuser la culture scientifique, l'astronomie notamment, avec l'Observatoire du pic, de gérer le réseau télématique des collèges environnants, d'offrir de la formation continue, et d'accueillir les étudiants de la région qui apprennent à distance. La convivialité, l'échange possible entre des personnes ayant des intérêts différents, l'économie de temps, sont des facteurs sur lesquels ce projet mise beaucoup. A sa modeste dimension, c'est une tentative de tester le scénario de l'accès collectif aux réseaux du savoir.

De cette analyse, résultent deux hypothèses d'activité pour l'avenir des centres de culture scientifique et technique:

- Participer à l'étoffement attendu du service public en matière d'accès au savoir. Cela suppose une relation d'un type nouveau, qu'ils institueront par télécommunications interposées avec la formation en présence et la formation à distance,
- Prendre place sur les réseaux mondiaux d'accès au savoir qui se développeront dans la décennie qui vient.

(a)Pour un état de la question, voir J. Perriault, "La communication du savoir à distances", Paris, L'Harmattan, 1996.


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