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ALLIAGE


Alliage, numéro 29-30, 1996-97


Le mauvais mécanicien (a)



Cesare Pavese



Jeune homme, il avait toujours désespérément tenté d'arracher aux moments de sa vie une parole nouvelle, une révélation qui lui apportât la gloire. Il était saisi d'un je ne sais quel désir impuissant d'exaltation de soi-même, qu'il taisait cependant toujours, et il restait sombre, sans un mot d'éloge pour lui-même.
Il essayait d'écrire.
Il s'agitait fébrilement entre les livres passés et la vie moderne, s'épuisant en élans subits et en longues macérations, où, se disait-il, il sentait son âme se dissoudre comme un mégot jeté dans une eau noire.
Peu à peu, il avait été gagné par le dégoût amer de tels enthousiasmes.
Dans les rues de la grande ville vertigineuse, il marchait lentement, courbé sur son être, souffrant d'une inquiète aversion pour soi-même, qui ne s'apaisait que dans la solitude et l'ombre du soir.
Jamais une idée, une bribe où se cramponner, mais toujours, consumant ses yeux hagards, cet idéal poétique qu'il ne parvenait pas à saisir ni à exprimer.
Et devant cette pitoyable déchéance, les clameurs et le tourbillon de la vie prodigieuse des machines, des gens décidés, l'accablaient sans merci.
Il croyait n'être qu'un vil déchet de l'humanité, et, ce qui l'épouvantait, un déchet qui n'avait même pas la force et le droit de laisser sa plainte dans le monde.
Prostré au fond d'un café, il sentait qu'il s'abrutissait et se figeait tellement qu'il n'osait même plus se lamenter, car il redoutait d'affronter la présence de son âme.
Et pourtant la vie, qui le brisait, l'attirait toujours, avec ses mystères les plus fascinants, mais toutes ses tentatives n'aboutissaient qu'à aigrir ses désillusions.
Les pages qu'il écrivait lui inspiraient de plus en plus de dégoût et de pitié.
Il sentait sa veine se tarir, son souffle se figer dans ce vain exercice qui le rendait toujours plus étranger à l'existence. ╦ force de se chercher lui-même, il ne trouvait plus rien. Rien que des mots, des mots vides, il avait l'impression de devenir un vieux bouquin moisi.

Il ne cessait de vivre avec le vain espoir du suicide dans le cIur. Mais cet espoir n'avait jamais été aussi fort que maintenant. Cette pensée ne servait aujourd'hui qu'à l'accabler un peu plus.
Par moments, il se réveillait, et se perdait dans des projets irréalisables, infantiles, de conquête, de gloire, et pour finir, de renoncement. Il se consumait, se débattait, et finissait par s'effondrer, victime d'un épuisement presque physique, insupportable.
L'amour╩! Il avait cru, lui aussi, avec un petit sourire sur les lèvres, en la magie vivifiante de ses pouvoirs, mais après une brève amourette insipide, étique, éclose dans un nid de pauvres petits poèmes, il s'en était détourné, sombrement, toujours plus seul.
Et pourtant, autour de lui, comme la vie paraissait vivante!
Mais il dépérissait, se desséchait, se sentait étouffer; il s'identifiait à son travail impuissant╩: un vieux bouquin moisi.
Las de tout, il songeait, jour après jour, au suicide.

Il prit un jour une décision. Il voulut en finir avec l'existence fantomatique qu'il menait, oublier ce qu'il avait été jusqu'alors et chercher à connaître la réalité de la vie.
Il se répétait, pour s'en convaincre, que tant qu'il ne changerait pas, il n'arriverait à rien.
Il se brouilla avec sa famille qui, depuis longtemps d'ailleurs, n'était plus pour lui qu'un nom, et il chercha du travail dans une de ces grandes usines qu'il avait longées si souvent dans son angoisse impuissante.
Presque dans les faubourgs de la ville.
On lui fit surveiller une machine dans un immense atelier où l'on chauffait à blanc et où l'on forgeait le fer.
Il n'eut même plus à rentrer chez lui. Il mangeait et dormait avec d'autres ouvriers sans logis, hébergés dans une pièce voisine.
Toute la journée, il devait se tenir devant son engin qui entraînait la courroie d'une fraiseuse, installée plus loin, près des marteaux-pilons. Mais il en eut vite assez. Il apercevait les ouvriers demi-nus danser dans la clarté des fours, bondissant brusquement pour sortir du brasier d'énormes serpents de métal flamboyant.
Il demanda à travailler sur les marteaux-pilons. Bien que peu robuste, il n'eut de cesse d'obtenir ce poste.
Alors il put lui aussi avoir sa place parmi ces diables rouges. Au moins échappait-il ainsi à ce travail stupide qui consistait à surveiller un levier, tout en restant la proie de ses angoisses.
Las d'être inactif, les premiers jours, il avait d'abord été enthousiasmé par le spectacle de ce labeur acharné, puis s'était replié sur sa propre abjection. Des chants ailés frémissaient encore dans son cIur. Et l'ennui le consumait toujours davantage.
Or, dans la fournaise, il ne connut rien d'autre qu'une fatigue exténuante. L'exaltation fiévreuse qui l'avait poussé vers ce travail disparut complètement.
Il se trouvait entouré de pauvres hères, aux muscles énormes, mais brûlés par tout le corps et tannés sur le visage par le feu et la fatigue.
Quand ils virent ses mains débiles, les ouvriers le prirent en pitié et lui épargnèrent les tâches les plus pénibles, mais il voulait, lui, s'atteler à la peine. Il sauta, courut, porta, frappa, il fit tout ce qu'il lui fut possible de faire, et le soir il rentrait si épuisé qu'il avait à peine la force de remâcher le souvenir de ses anciennes douleurs.
Il prit ainsi quelques forces.
Mais comme il était le plus faible et qu'il manquait d'entraînement, il ressentait la fatigue des autres de façon disproportionnée.
Il les voyait arriver le matin et s'installer stoïquement autour des fours puis des marteaux, jusqu'au soir, les yeux brûlés par les flammes, et les oreilles assourdies par le martèlement ininterrompu des lingots d'acier.
Le front bas, tels des bêtes, ils exécutaient leur tâche avec une longue habitude, sans plus se tromper que les marteaux, les fraises et les tours. Rendus semblables aux machines, ils en avaient pris la force et l'âme aveugle.
Il eut très peur de s'abaisser jusque-là.
Ses vieilles aspirations, aujourd'hui muettes, lointaines, balayées par la nouvelle et redoutable réalité, lui avaient trop longtemps occupé l'esprit. Et si maintenant il se rebellait et se débattait, ce n'était plus contre lui-même, mais de rage impuissante devant la vie humaine ainsi tournée en dérision.
Alors il demanda de nouveau son transfert. De l'atelier où l'on forgeait le fer, il passa à un hangar en plein air, où l'on procédait au montage des automobiles.
Et comme il était plus doué que les autres ouvriers, il parvint rapidement à passer à l'essai des voitures.
Enfin une activité qui lui convenait.

Les premiers jours, il crut vivre de la vie même de la grande ville, cette vie nouvelle et formidable qu'il avait si timidement rêvée dans les années grises où il voulait être un poète.
╦ toute vitesse, par les routes dures et bien entretenues, sillonnant les collines et les plaines, il pilotait l'automobile chargée de cailloux, toute roues et moteur, à demi construite, belle de la beauté même des faubourgs de la ville, ponctués de pelouses et d'immeubles neufs: belle comme toutes les Iuvres en chantier.
Il passait au milieu de ces symboles d'un monde en marche, se saoulant de vitesse et de vent, attentif à suivre la pulsation rythmique de la nouvelle créature qu'il domptait de ses mains.
Avec cette orgie violente et salutaire il croyait s'être enfin libéré de tous les doutes et de toutes les veuleries du passé.
Il fonçait comme un cyclone, une rafale de vent, et la nature même ne lui paraissait plus étrangère. Du sommet des collines où il surgissait un instant pour dévaler dans la plaine à une allure foudroyante, la grande ville enfumée, la couronne d'usines qui la protégeait, les montagnes dans le lointain, et le ciel, la végétation frissonnant alentour, tout se fondait dans son esprit comme quelque chose d'unique, une unique et immense élévation.
Il n'avait plus peur du danger.
Au retour, dans le hangar silencieux, immobile, impersonnel, il ne se séparait qu'avec peine de sa nouvelle compagne. Il en descendait avec les nerfs et le crâne encore abasourdis par le ronronnement régulier du moteur et ne se consolait que lorsqu'il remontait sur une autre machine pour s'élancer au-dehors avec une ardeur renouvelée.

Alors, son sort s'améliora.
Un jour avec une machine plus rebelle que d'habitude, il poussa jusqu'à son pays natal.
En pénétrant dans ces collines dont chaque ligne lui rappelait une émotion de sa prime jeunesse, il fut repris de sa fièvre ancienne, amplifiée et purifiée par l'école de liberté et d'énergie qu'il venait de subir.
Et c'est avec une sorte de frayeur qu'il se rendit compte soudain clairement que, depuis qu'il avait tourné le dos à son existence morbide, aucun aspect de sa nouvelle vie ne l'avait tourmenté au point de se révéler en art.
ă╩ Jamais, non, jamais, je ne serai un poète╩!╩╚, gémit-il en lui-même.
Mais la vie âpre qu'il menait ne le lâcha plus. Il revint encore dans ces collines au parler rugueux comme les pierres dont elles étaient semées, et leur découvrit un charme puissant, auquel il n'avait jamais songé dans la ville.
Il finit par épouser une de ces filles de la campagne, fortes comme un homme, mais dégrossies par quelque chose de moderne qui rapprochait leur mentalité de la sienne.

Il l'emmena vivre dans une maison proche de son usine. Il posséda cette fille avec frénésie. Son corps rude, presque musculeux, son langage simple et son complet abandon, le laissèrent espérer qu'il avait enfin fait son deuil de ce temps où il errait sans ressort face à l'absurdité de la vie.
Puis il revint à ses machines.
Désormais, il les connaissait et les aimait tant, qu'elles et lui ne formaient plus qu'un seul corps. Lorsque, vissé sur le siège grossier, derrière l'axe du volant, il se laissait emporter par l'une d'elles, il avait l'impression de sentir l'essence lui couler dans les veines, et les halètements du moteur étaient comme les battements de son pouls. Sous ses yeux, le tableau des commandes encore rebelles et l'aiguille de l'indicateur de vitesse, oscillant nerveusement sans cesse, lui étaient comme un cIur et une oreille vivants, sensibles au moindre changement.
Il ne cessait d'essayer des moteurs, machinalement.
Il ne vivait plus que pour eux et pour le corps de sa femme.

Il avait quelques collègues pilotes d'essai, qui, comme lui, avaient pour tâche de sortir tous les jours sur les belles machines encore vierges.
Mais à leur retour, quand il les retrouvait à ses côtés et les entendait discuter d'allumage, de magnétos, de vitesse, brusquement, comme pour toutes les autres choses de la vie, la rage le reprenait.
Ils lui montraient ce que lui aussi devait devenir. C'étaient des hommes frustes et redoutables, aux yeux bas de lutteurs, que le travail avait domptés et modelés à son image, et qui vivaient la vie stupide des machines.
Il en était écIuré.

En outre, chez lui, il commençait à étouffer.
Sa femme avait perdu ce charme attaché à leur commune origine, ce pays solitaire où il était né, entre les collines brûlées de soleil, surplombant des vallées qui racontent des siècles de vie rustique.
Elle lui parut mesquine, aussi mesquine et insupportable que la maison familiale╩; dans ses paroles, ses idées, sa vie, il la sentit trop semblable à ses collègues, mise à part certaine prétention à une élégance et à un mode de vie supérieur, qui la rendait à ses yeux encore plus niaise et plus agaçante.
Le charme de sa rusticité était maintenant bien loin.
Tant et si bien que ce corps robuste et jeune, avec sa façon naturelle de s'offrir, cessa de le satisfaire, et qu'il désira éprouver avec sa femme des jouissances plus subtiles.
Elle s'y prêta volontiers.
Alors, dans les longues courses folles et solitaires, il ressentit cet abattement, oublié depuis longtemps, que, plus jeune, lui donnait l'étourdissement fébrile de la masturbation.
Il avait l'impression de s'abrutir sur le corps de cette femme.
Tandis que ces hommes grossiers lui répugnaient de plus en plus.
Un jour, au volant, il comprit qu'il s'ennuyait. Dans le souffle de la vitesse, il perdit la divine exaltation des premiers mois et ressentit la nostalgie d'une passion qui viendrait combler le vide du temps.

Et chaque soir, sa femme l'attendait, lascive comme une putain.
Il se complut à gaspiller ses forces dans ces lubricités, comme il se complaisait naguère à se consumer dans la mélancolie.
Au matin, il remontait sur ses engins avec l'air farouche qu'il prenait quand il se disait poète.
Son esprit ne participait plus en rien aux essais, il ne faisait qu'un avec le moteur, ses muscles ne le trahissaient jamais, son âme, inutile, somnolait.
Alors, à nouveau, il redouta de se laisser dévorer, de devenir lui aussi une machine, comme il l'avait vu chez les ouvriers affectés au marteaux-pilons et comme il le voyait aujourd'hui chez ses collègues.

Désormais il ne se sentait plus qu'une intelligence mécanique, condamnée à commander une puissance encore plus aveugle.
Et la nuit finissait de lui ôter ce reste d'âme qu'il gardait encore.
Un jour, comme il descendait d'une colline à une vitesse folle, il vit surgir devant lui, trop tard, un passant qui, avant même de comprendre ce qui lui arrivait, fut renversé et eut le crâne fracassé.
Il dut s'arrêter. Il y avait des témoins. On le dégagea de toute responsabilité sans même qu'il ait à se disculper. Il put reprendre la route aussitôt.
Il se mit à rouler à la même vitesse et le fait qu'il n'éprouvait aucun remords lui faisait horreur. Rien, il n'éprouvait rien, comme s'il avait écrasé un chien. Ce que pouvait ressentir sa machine, c'est ce qu'il ressentait, lui. Rien d'autre.
Il s'en ouvrit à ses collègues qui lui racontèrent leurs accidents dans la plus grande indifférence.
Il comprit qu'il devenait, qu'il était déjà, un de leurs pareils et que, comme eux, il ne faisait plus qu'un avec les machines.
Autrefois, la perspective de devenir un vieux fou de poésie, d'écrire un livre à tout prix, l'avait excédé au point de le faire songer au suicide, mais aujourd'hui il sentait que son abrutissement progressif annihilait en lui toute velléité de révolte.
Son seul exutoire, il le trouva la nuit avec sa femme dans une orgie de plaisir éperdu.
Au matin, il partit presque en cachette et reprit le volant avec une impatience dévorante. Il fonça à une vitesse inouïe. Puis il rentra et ce fut la même nuit.
Suivit une autre journée, encore plus folle. Puis d'autres nuits, d'autres jours, où il passait de son lit à son moteur sans presque voir de différence.

Sa vieille obsession se réveilla.
Il revécut par à-coups, comme cela lui était alors seulement possible, les doutes atroces qui le torturaient.

Un jour il se décida.
Ce fut une course solitaire. Pour la dernière fois il sentait sous ses roues la divine caresse des routes magnétiques. Ses rêves en lambeaux brûlaient dans son cIur, attisés par les rafales de vent.
Il déboucha entre les collines.
Il parcourut la longue route blanche qui menait à la maison où il était né et où il s'était rêvé poète. Il monta, en vrombissant, entre les ravins boisés et profonds de la colline.
Puis il tourna et donna toute sa puissance au moteur. Il se précipita dans le vide sur les pierres nues.

Quand on le retrouva, dans sa poitrine défoncée, l'axe du volant était fiché comme une lance.

26 avril 1928.

a. Nouvelle publiée avec l'aimable autorisation des éditions Mille et Une Nuits, extraite de "La trilogie des machines", traduit de l'italien par Joël Gayraud, janvier 1994.



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