[Alliage] [Up] [Help] [Science Tribune]

ALLIAGE


Alliage, numéro 29-30, 1996-97


Les savoirs aux pieds nus



Christine Laemmel



Ne voyez-vous pas qu'il a fallu que fût promis infiniment plus qu'il ne pouvait jamais être accompli, pour que seulement quelque chose pût s'accomplir dans le domaine de la connaissance?
Friedrich Nietzsche, Le gai savoir

Les savoirs scientifiques et techniques peuvent-ils être accessibles à tous?

A cette question, le dispositif des réseaux d'échanges de savoirs fournit une réponse affirmative, simple et généreuse. Popularisé dans les années soixante-dix par Claire Héber-Suffrin, ce système de transmission des connaissances est souvent considéré comme un outil de travail social destiné à remailler une convivialité qui s'effiloche dans les quartiers, plutôt qu'un véritable instrument de circulation des connaissances. Pour en savoir plus, le réseau strasbourgeois, piloté par l'association Viens Savoir, a mis l'accent sur l'acquisition des savoirs, en y intégrant les savoirs scientifiques et techniques.

[Pour faire partie d'un réseau d'échanges de savoirs, il suffit de formuler une offre et une demande de savoir, de savoir-faire ou d'expérience de vie. Tous les savoirs sont déclarés équivalents, et les échanges doivent être gratuits.
Il existe environ quatre cents réseaux en France, dont la taille et le statut varient mais qui adhèrent au MRERS (Mouvement national des réseaux d'échanges de savoirs). Offreurs et demandeurs sont mis en rapport par un médiateur et négocient ensuite les modalités de leur échange (durée, lieu...).]

L'envie de savoirs: baroque et imprévisible

L'offre et la demande de savoirs sont formulées librement dans un réseau, selon des critères qui, en définitive, nous échappent. Pourquoi tel savoir plutôt que tel autre dans l'infinité des choses sues ou à apprendre?Les conditions d'émergence des offres et demandes sont déjà intéressantes en soi, parfois proches des préoccupations quotidiennes et souvent éloignées des a priori. En laissant de côté les prérequis, les motivations, les cursus scolaires et les préjugés, de très plaisantes surprises nous attendent. Non, Fatima n'a pas que la réussite du couscous à nous enseigner, et Francesca préfère apprendre la photo plutôt que le français.

La démarche du réseau d'échanges a ceci d'intéressant qu'elle se contente de dire: "Qu'auriez-vous envie d'apprendre?" et "Qu'aimeriez-vous enseigner?. Parfois, ces questions ne sont même pas posées et les offres et demandes émergent dans le courant d'une conversation. Il convient de porter toute son attention sur la simple énonciation de phrases telles que: "Je sais ceci" ou "Je connais cela", "Je veux apprendre ceci ou cela". Elles ne sont ni simples ni évidentes, et les conditions de leur énonciation souvent négligées au profit de leur mise en Iuvre, seule démarche jugée recevable.
Dans ce cadre informel, des savoirs scientifiques et techniques sont spontanément demandés et même offerts. La culture scientifique et technique est susceptible de circuler dans le dispositif de réseau, au même titre que d'autres savoirs. Les savoirs scientifiques et techniques ne sont plus isolés par leur complexité, mais se retrouvent dans des séries baroques, étonnantes et parfois amusantes, un pêle-mêle de savoirs sans discriminations.



Extrait de la première liste de savoirs offerts et demandés (novembre 1992)
Savoirs offerts Savoirs demandés
Téléphonie: les courants faibles Biologie
Biologie Etude des étoiles
Energie et environnement Initiation Word 5
Microscopie électronique Utilisation de Hypercard
Mécanique auto
Mais aussi Mais aussi
Vernis au tampon Voyages pas chers en Europe
Turc, Russe Interprétation de textes bibliques
Organisation d'une conférence de presse Harmonica
Assaisonnement de salades Grec ancien
Rédaction de lettres de rupture Flamenco
Vieilles chansons françaises Chignon en banane
Base ball Conversation allemande Belote Plomberie
Réparation d'un vélo Soufflage du verre




Un savoir pour tous: le presque savoir

L'organisation des échanges nous place devant un paradoxe: on ne peut demander à apprendre que ce que l'on sait déjà. Les mots de la demande exigent déjà un savoir sur la connaissance souhaitée. Cette nécessité devient particulièrement aiguë quand il s'agit d'un savoir scientifique ou technique. La demande de savoir se différencie là de la demande d'information: elle présuppose une possibilité de questionnement issue de l'intérieur même du savoir concerné.

A l'inverse, la demande d'information est extérieure, et a vocation à le rester. En revanche, le fait de s'aventurer dans l'acquisition d'un savoir, de configurer et de négocier sa demande, constituent déjà un ôpresque savoirö. C'est donc à partir de cette modeste base que débutent les échanges. Constitué d'éléments sus, d'éléments que l'on désire savoir, mais aussi d'erreurs et d'approximations, ce ôpresque savoirö a la qualité d'être accessible à tous.

Enseignant, élève: l'abolition d'une distinction

L'organisateur d'un échange de savoirs se trouve très vite confronté à des situations qui battent en brèche les distinctions enseignant/élève. Dès lors qu'une personne affirme détenir un savoir, elle est en situation tantôt d'enseignant, tantôt d'élève. Le réseau d'échanges de savoirs crée des moments où ces statuts coexistent alors que l'héritage scolaire les hiérarchise et les différencie soigneusement. En l'absence de tout contrôle préalable, il arrive que la personne qui proposait un enseignement se retrouve finalement en situation d'élève, ou l'inverse. Un groupe d'échanges sur le dessin était constitué d'un élève et de trois enseignants.

Ces configurations n'entravent pas la circulation des connaissances, et permettent d'appréhender les nombreuses possibilités que permet une situation d'enseignement. Le réseau d'échanges de savoirs offre un terrain pour expérimenter le fait que l'on peut enseigner ce que l'on ignore, ou que c'est en l'enseignant que l'on découvre et que l'on enrichit son savoir. Ainsi, le réseau d'échanges de savoirs rejoint-il toutes les tentatives qui ont voulu démontrer que l'on pouvait apprendre autrement, en dehors des schémas classiques.

L'idée d'une science accessible à tous les citoyens n'est heureusement pas nouvelle. Au XVIIè siècle, certains savants ouvraient leur cabinet de curiosités au public. Dans le cadre du réseau, un concours a été proposé pour définir la composition d'un cabinet de curiosités du XXè siècle. Des réponses reçues, il ressort que la curiosité, la curiosité scientifique, est aujourd'hui autour de nous, dans notre quotidien. Plus besoin de cabinet, c'est sa chambre qu'un petit garçon, vainqueur du concours, nous propose. Jouets, confiserie, animaux... tout est prétexte à curiosité, tout est sujet à science et technologie. Les sciences et les techniques nous entourent, et c'est dans la vie de tous les jours que nous les trouvons.

Echange des savoirs scientifiques

L'idéal d'un réseau d'échanges de savoirs, c'est la rencontre naturelle des offres et des demandes. Mais parfois, l'offre fait défaut et il faut la rechercher, faire appel à des scientifiques. En recherchant ainsi le savoir scientifique, nous agissons en désaccord avec l'orthodoxie des réseaux, laquelle veut que chacun soit connu (et reconnu) uniquement de par ses offres et demandes de savoirs. Or, en sollicitant des scientifiques, nous inférons d'une fonction, d'un métier, la possession d'un savoir, l'envie et la capacité de le transmettre.

Ces démarches ne sont pas toujours couronnées de succès et, de fait, le réseau d'échanges de savoirs apprend à repérer les savoirs en dehors des étiquettes professionnelles. L'intérêt du dispositif réside justement dans cette liberté, cette latitude, par rapport à la science. Le scientifique, le technicien s'effacent au profit de personnes, connues pour proposer d'enseigner l'informatique ou l'entomologie. Et encore, cette terminologie est-elle inexacte. En effet, personne ne peut apprendre l'informatique ou l'entomologie, on apprend ou on enseigne le maniement de tel ou tel logiciel, une méthode pour constituer des échantillons d'insectes. L'envie d'organiser des échanges de savoirs scientifiques et techniques conduit à fractionner les savoirs.

Ce sont des miettes, des pépites, des grains de savoirs qui peuvent circuler. Car, comment résoudre autrement la question des prérequis?


Exemples de savoirs fractionnés

Une personne fait appel au réseau pour acquérir quelques expressions usuelles en arabe à l'occasion d'un prochain voyage en Tunisie. Un membre du réseau se propose de les lui enseigner, et lui enregistre même une cassette pour travailler. Résultat raconté par le voyageur: les Tunisiens, devant sa maîtrise des expressions courantes, ont pensé qu'il parlait arabe et se sont adressés à lui dans cette langue, ce qui l'a d'ailleurs fort embarrassé.
Un membre du réseau souhaitait bénéficier du début d'une explication de ce qu'est la mécanique quantique. Plusieurs physiciens le découragent, impossible selon eux d'expliquer cela à un profane. Un autre membre du réseau relève le défi, à l'occasion d'une soirée, en dix minutes. Elles suffisent au demandeur pour comprendre en quoi il est délicat d'expliquer ce qu'est la mécanique quantique.


Aucune connaissance préalable n'est jamais demandée dans le réseau, dont l'ambition reste néanmoins de parvenir à un véritable transfert de connaissances. Cette identification précise du savoir recherché est indispensable dans le cadre des savoirs scientifiques et techniques: elle rend possible l'accès, pour un temps, à des connaissances élaborées et complexes. Seul un fragment de cette connaissance se dévoile, et pour un temps, car en dehors de l'interaction avec le scientifique, après que le besoin d'accéder à cette connaissance a disparu, en général, le fragment de savoir acquis s'oublie.

Au hasard des savoirs

Le transfert de connaissances par l'intermédiaire des réseaux d'échanges fait l'objet de critiques: bricolage, manque d'intérêt d'une telle approche... Il permet néanmoins à tous ceux qui le désirent d'accéder à un savoir scientifique et technique indépendamment de tout autre critère. Il représente une façon possible de procéder.

Mais ce n'est pas le seul intérêt de ce dispositif: le fait de se frotter à une parcelle de savoir scientifique peut conduire à approfondir un autre savoir, à dynamiser une autre démarche d'apprentissage, dans le réseau ou ailleurs. La constitution d'un savoir fonctionne par-delà les classifications: pour bien apprendre une chose, il est possible de commencer par en apprendre une autre, sans rapport évident avec la première demande. Le réseau d'échanges de savoirs est un lieu pour ce type d'expériences et l'accès aux savoirs scientifiques et techniques doit être favorisé de par son côté désinhibant, surtout quand il prend place dans le cadre informel et convivial d'un échange de savoirs. Le sentiment d'approcher, même ponctuellement, de connaissances réputées réservées aux spécialistes redonne confiance aux candidats au savoir.

Exemples de savoirs demandés a priori savoirs acquis en fait
Le nom des arbres sur le trajet de chez moi à l'université Comment ouvrir les huîtres
La langue des signes La taille des rosiers
La mécanique auto L'effet des benzodiazépines
Le chant classique La conversation anglaise



Les physiciens et le four à micro-ondes

Dans le cadre de la Science en fête, une rencontre dans un grand magasin est organisée par Viens Savoir pour permettre au public de poser des questions sur les principes scientifiques régissant le fonctionnement des appareils et la fabrication de produits familiers. Plusieurs personnes avaient des questions sur les fours micro-ondes, et les physiciens présents, eux, s'interrogeaient sur leur discipline. De l'observation de cette situation est née cette interrogation: n'est-il pas important de faire coïncider, non pas des questions et des réponses, mais au préalable, des questions communes?Tout échange de savoirs débute par un aveu d'ignorance, le partage préalable d'un non-savoir ou d'un savoir incomplet. N'est-il pas intéressant de partager des questions, de laisser un temps pour les interrogations, sans vouloir forcément les résoudre?Les réponses sont ensuite affaire de circonstances. Entre un physicien et une petite fille venue faire des courses avec ses parents, des questions peuvent être spontanément communes: Qu'est-ce que la physique?C'est quoi, une onde?La réponse à partager est moins évidente.

Tous les savoirs se valent

La convention du réseau veut que tous les savoirs soient déclarés équivalents. Malgré la conscience qu'il peut avoir de la valeur de ses connaissances, le scientifique accepte, le temps d'un échange, que son savoir soit l'égal de l'art de tresser les nattes à l'africaine ou de plier des avions en papier. Il est tentant de rapprocher la méthode des échanges de savoirs des processus de vulgarisation scientifique et technique.

Mais, en principe, la personne engagée dans un processus de transmission de savoir ne doit soumettre ses connaissances à aucune espèce d'adaptation, de transformation, qui en ferait d'ailleurs un autre savoir. Cette démarche appliquée au patchwork ou à la confection des quenelles ne choque personne. Mais la transposer aux domaines scientifiques et techniques est plus perturbant. La démarche du réseau supprime les obstacles préalables à un accès direct à la connaissance. Mais cette facilité ne doit pas tromper: le réseau est là pour simplifier l'accès à la connaissance et non la connaissance elle-même, qui doit s'appréhender dans toute sa complexité.

L'exemple de l'entomologie nous éclaire sur ce point: ce savoir est également constitué d'un travail routinier, parfois monotone, de collecte d'insectes, d'observation et de transmission de ces observations. Prise dans ce processus de la science en train de se faire, la personne que motive l'entomologie a pu mesurer le degré de son intérêt et arrêter l'échange au bout d'un certain temps, par ailleurs tout à fait satisfaite. L'un des mérites du réseau réside dans cette possibilité d'aborder et de quitter le savoir demandé.

En positivant cette démarche et en soldant d'emblée toutes les dettes (puisque tous les savoirs se valent), la transmission des connaissances acquiert le sérieux d'un jeu.

La science confuse

Il serait inexact d'affirmer que tous les échanges débouchent sur des acquisitions solides, des connaissances nouvelles assimilées concernant le savoir demandé. Tout d'abord, parce qu'aucun bilan n'est réalisé, aucune vérification de quelque ordre que ce soit. Chacun est donc libre d'adopter, par rapport au savoir demandé, une attitude très souple, voire frivole. Pour certains, ce manque de contraintes est angoissant, pour d'autres, il permet de se confronter à la réalité de l'envie de connaissance. Mais malgré des rendez-vous manqués, des expériences inabouties, des tentatives vite arrêtées et des rencontres toujours reportées, un bénéfice subsiste. Celui d'être dans une dynamique et d'accroître les connaissances déjà possédées. Parmi les cours, conférences, livres, revues, cédéroms et programmes télévisés alimentant le fleuve des connaissances, le réseau d'échanges propose la proximité et l'interaction.

Le classeur de nos savoirs ne nous est pas accessible pour y ranger nos connaissances par ordre ou par arbre. Dès lors, pourquoi ne pas considérer que chaque parcelle de savoir possédé, chaque tentative pour en acquérir de nouvelles agit et se révèle fertile?


Viens Savoir, Maison des associations, 1a place des Orphelins, 67000 Strasbourg.


[Up]