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ALLIAGE


Alliage, numéro 29-30, 1996-97


Le club "Sciences et citoyens" de Bobigny-Drancy



Bertrand Denis



Le club de Bobigny-Drancy (Seine-Saint-Denis) est encore jeune: il a fêté son premier anniversaire lors des dernières Rencontres Sciences et citoyens du CNRS au Futuroscope de Poitiers, en novembre 96. Animé par une équipe d'enseignants du lycée Louise-Michel de Bobigny (un mathématicien, un philosophe et, depuis peu, une biologiste), il est en majorité composé de lycéens, volontaires et motivés, et de leurs camarades plus âgés, ex-lycéens désormais étudiants mais toujours pleinement actifs au sein du club. Il y a ainsi, et nous y tenons, "une vie du club après le bac, et à ce titre, les rencontres annuelles du CNRS sont idéalement situées, en début d'année scolaire, car elles invitent nos jeunes membres à rompre avec le temps cloisonné, ponctué d'échéances à court terme, que leur imposent les rythmes scolaires. (Ce point de détail a son importance, car nos lycéens dits de "zone sensible" ne sont que trop accoutumés au manque de perpectives en général, et il explique peut-être en partie la bonne volonté -et la bonne humeur - dont tous ont spontanément fait preuve en organisant avec nous les activités du club.) Le club est également composé de jeunes de la Maison des jeunes et de la culture Daniel-André de Drancy, étudiants ou non. Notre club, en effet, s'il veut permettre à nos lycéens de rencontrer des étudiants et de les mettre en rapport avec le monde de la recherche scientifique, n'a pas vocation à se limiter au monde de l'école et des études en général. Comme son nom doit le rappeler, sa démarche est citoyenne, et c'est avant tout au jeune citoyen qu'elle s'adresse, qu'il soit ou non engagé dans des études scientifiques.

De fait, les réflexions sur les rapports entre science(s) et société que nous cherchons à animer ne se limitent pas aux seules questions épistémologiques et philosophiques, qu'elles ne manquent cependant pas de soulever. La science, pensons-nous, est trop souvent présentée, à travers les médias mais aussi dans l'institution scolaire, comme un discours d'experts, jaloux de leur savoir, que le simple profane ne peut que recevoir d'en haut, respectueusement et dogmatiquement. Et nous savons trop bien ce qu'il advient d'une telle apparence de respect: passées les premières réactions intimidées, le simple citoyen a tôt fait de répondre par l'indifférence à ces certitudes qu'il accueille passivement sans qu'elles le concernent vraiment. Ainsi, la science, entre scientisme et scepticisme, est-elle l'objet des habituels malentendus (elle est ce savoir réservé et ésotérique qui a réponse à tout et dont les détenteurs ont par définition raison), suivis de leurs inévitables et paradoxales conséquences: on la sacralise (précisément en la réservant et en la séparant) et/ou on s'en désintéresse (trop lointaine, trop difficile). Le préjugé de la science, perçue comme un monde lointain, étranger à la vie sociale, constitue certes une représentation spontanée chez la plupart des jeunes de notre banlieue, comme dans la population en général, mais l'ironie veut qu'on le retrouve jusque chez les étudiants en sciences eux-mêmes: la science, ils en font sans trop se demander ce qu'elle est, ni, ce qui est plus fâcheux, ce qu'elle peut et ce qu'elle vaut. On voit d'ailleurs mal comment le seul fait d'entrer en science amènerait comme par enchantement l'étudiant à rompre avec les représentations de sa société et de son temps.

Les limites de la science

C'est dans ce contexte général que la démarche du club prend tout son sens: il faut ramener, pour ainsi dire, la science dans le lycée, dans la banlieue, dans la société, et la meilleure façon d'y parvenir, c'est encore d'aller à elle.
Nous avons ainsi préparé et organisé six conférences suivies de débats, ouvertes à tous les publics, tantôt au lycée tantôt à la MJC de Drancy, avec des intervenants pour certains prestigieux, qui accédèrent tous très volontiers à nos demandes. Chaque fois, deux ou trois élèves, après avoir travaillé avec nous sur une bibliographie, étaient chargés de présenter les intervenants et de proposer les questions du débat, relayées ensuite par celles de l'assistance. Un montage vidéo d'une heure trente portant sur les conférences a été réalisé, à partir d'une dizaine d'heures d'enregistrement total. Ce sont également les élèves qui ont été chargés de la sélection d'extraits significatifs, se répartissant les cassettes et prenant sur leur temps de vacances. En tout, quinze élèves et cinq jeunes plus âgés de la MJC de Drancy ont participé au travail et au fonctionnement régulier du club. Un public plus vaste et plus varié a assisté aux conférences - débats composés notamment d'élèves, anciens élèves et parents d'élèves, du lycée Louise-Michel, d'enseignants des environs, enfin des habitants de tous âges du quartier de l'Avenir de Drancy. La projection du montage a eu lieu en public fin novembre, après les rencontres de Poitiers, et a été l'occasion de dresser un bilan très positif de l'année écoulée et de recruter de nouveaux membres, sans jamais rompre le lien avec les ônouveaux anciensö.

Le fil conducteur des thèmes proposés aux intervenants était "les limites de la science" . D'abord, au sens de la délimitation entre science et pseudo-science: Isabelle Stengers est ainsi venue en avril, nous parler de sa conception du "charlatan" , relayée en mai, dans une perspective sensiblement différente, par Henri Broch, pour parler et débattre avec nous autour d'un diaporama du "paranormal face à la science" . La délimitation d'une théorie scientifique pose aussi la question de sa définition et de sa caractérisation de l'extérieur: notre camarade François Gaudel a abordé avec un ami philosophe, Joseph Carbone, les questions proprement épistémologiques de la ligne de démarcation (Popper) et de l'historicité des paradigmes (Kuhn). La question des "fondements scientifiques de l'économie" , présentée en avril par Bernard Guerrien, économiste et membre du comité scientifique du club, abordait le problème d'une science parfois contestée en tant que telle et à l'évidence en prise directe avec la société, commandée par des enjeux proprement non-scientifiques (politiques, économiques, idéologiques). La question de la science est aussi celle de son éventuel détournement aux services d'idéologies: Jacques Tarnero est venu nous parler des rapports entre "science et racisme" , devant un public nombreux de lycéens, qui se sentait très concerné par un phénomène vécu au jour le jour. Enfin, au début du mois d'octobre, Albert Jacquard nous a entretenu des rapports entre biologie, science et éthique. Après lui avoir demandé sa définition du savant, les élèves ont ce soir-là délibérément privilégié la question du combat de la science contre les préjugés et de son aptitude à éclairer non pas seulement le savant, mais le citoyen. "Si le progrès des connaissances suffit vraiment à lutter contre les préjugés, comment expliquer que des personnes pourtant instruites continuent à employer des mots comme ôraceö (en parlant des hommes) ou ôreproductionö (au lieu de procréation)?" , a notamment objecté Véronique. Les questions de bioéthique ont été plutôt abordées par l'assistance, fort nombreuse et mélangée dans notre lycée ce soir-là.

A la rencontre des chercheurs

Le club a également organisé, en janvier et en mars 96, deux rencontres avec des chercheurs, toutes deux dans la banlieue sud de Paris.

La première a lieu à l'Institut des hautes études scientifiques de Bures-sur-Yvette, dirigé par le mathématicien Jean-Pierre Bourguignon. Nous sommes une vingtaine, dont quinze lycéens. Le prétexte de la rencontre est une prise de contact avec les membres du comité scientifique qui permet au club d'être agréé par le CNRS: Jean-Pierre Bourguignon, Marie-Claude Gaudel, informaticienne, chercheur au CNRS, Bernard Guerrien, économiste, université Paris-1. Nous commençons par présenter le thème général que nous nous sommes proposé pour l'année: qu'est-ce qui délimite la science, et la définit? Comment distinguer science et non-science, comment penser ses rapports avec la société? Faut-il différencier les sciences entre elles, plutôt que parler de "la" science? Nous avons affaire à trois spécialistes de disciplines bien différentes, et nous saisissons l'occasion d'entendre chaque chercheur nous présenter sa vision de la science à partir de sa pratique spécifique. Nous proposons un tour de table. L'économiste commence, et insiste d'emblée sur la dimension polémique propre à sa discipline, dont il doute même, malgré sa tendance forte et dominante à la mathématisation, qu'elle soit véritablement une science, car trop dépendante de choix idéologiques et politiques. Le mathématicien, lui, ne doute pas de la scientificité de sa discipline, dans laquelle il veut voir davantage qu'un simple langage, outil commode des autres sciences. Il insiste, en revanche, sur le fait que la science est certes un savoir, mais qui a une histoire. On ne peut pas la considérer dans l'absolu, indépendamment des activités et décisions humaines. Enfin, l'informaticienne, mathématicienne de formation, précise que pour elle, il y a une science informatique à part entière, car on y rencontre des problèmes théoriques propres. Elle concède cependant que les effets de mode et les pressions des marchés pèsent sur l'activité du chercheur: les obstacles qu'il rencontre ne sont dès lors pas tant idéologiques qu'économiques.

Un peu impressionnés au début, les membres du club posent des questions qui portent en premier lieu sur la science en général. Damien dit, par exemple, qu'on a beaucoup parlé de la science, mais qu'il ne sait toujours pas, au fond, ce que c'est. "Pourrait-on définir la science?" Comme Karima, Xavier, David et quelques autres, il aimerait pouvoir rentrer chez lui muni d'une définition. Il est également demandé aux chercheurs si toutes leurs disciplines sont de la science au même titre, ou si leurs pratiques divergent trop pour qu'on puisse les comparer. Les membres ne manquent pas d'observer que les trois présentations qu'ils viennent d'entendre, sans s'opposer, ne se ressemblent pas. Arnaud qui, lui, n'est plus au lycée et étudie l'informatique, demande par exemple à Marie-Claude Gaudel: ă╩L'informatique, est-ce vraiment une science ou n'est-ce qu'une technique?" Enfin, au fur et à mesure des échanges, nos jeunes membres posent des questions plus pratiques et peut-être plus proches de leurs préoccupations (il est en effet toujours plus facile de commencer par les questions générales et abstraites, ne serait-ce que pour briser la glace ): "Vos modèles s'appliquent-ils vraiment à la réalité?" , "Est-ce que ça marche?" , "Quelle est la part de la recherche industrielle dans la recherche en général?" , "╦ quoi ressemble la journée d'un chercheur, la vôtre en particulier?" , "Comment fait-on pour devenir chercheur?" .

Leur étonnement à la suite de ces échanges fut double. D'abord, la simple question de la définition de la science avait soulevé bien plus de difficultés que prévu, et les savants ne répondaient jamais directement. "En fait, on ne sait toujours pas ce que c'est!" , me confie Damien, non sans un certain désarroi, sur le quai de la gare RER, en attendant le train qui doit nous ramener dans notre banlieue Nord. "Mais si! rétorquent Ebtissam et Dora, ils ont fini par nous dire que la science est ce qui fait progresser la connaissance." Dora, qui, comme à son habitude, a pris beaucoup de notes, rappelle qu'ils n'ont pas seulement insisté sur l'idée de progrès. "Pas seulement? Très peu, oui╩!, renchérissent les autres, mais beaucoup sur l'exigence du doute. Cette question paraît importante pour tous, d'autant plus que l'on s'est rendu compte que même certains théorèmes mathématiques étaient faux." (Elle fait allusion au théorème de Pythagore.) Le second sujet d'étonnement fut que les réponses varient à ce point d'un scientifique à un autre, selon sa discipline, et même à l'intérieur d'une même discipline, si l'on en croit les allusions de Bernard Guerrien quant aux divergences qui l'opposent à un grand nombre de ses collègues économistes. Jean-Pierre Bourguignon leur avait même répondu, à la suite d'une question sur la pratique quotidienne du chercheur, qu'un doctorant en biologie, familier des manipulations en laboratoire, s'il avait été présent, aurait sûrement fait état d'une vision des choses très différentes et peut-être même infléchi le débat dans une autre direction. Par effet de contraste, les membres furent d'autant plus frappés, compte tenu de ces divergences à propos des questions théoriques autour de la définition de la science, de la belle unanimité qu'ils rencontraient quand on abordait les rapports entre le monde de la recherche et les pressions sociales qu'il pouvait subir (autorité politique dispensatrice des enveloppes budgétaires, poids de la recherche appliquée à l'industrie, logique de rentabilité des marchés). D'une façon générale, put-on constater, les chercheurs sont épris d'indépendance, tout en déplorant de manquer cruellement de moyens.
Ce sentiment fut confirmé, mais en partie seulement, lors de la seconde rencontre, qui eut lieu en mars au Laboratoire de Recherche en Informatique (LRI) du campus d'Orsay, cette fois-ci avec de jeunes chercheurs en informatique aux cursus parfois très différents, Marie-Claude Gaudel s'effaçant volontairement, après nous avoir accueillis et guidés. Nous étions encore une vingtaine. On nous fit visiter les locaux, les salles de travail des étudiants, ainsi que la bibliothèque. Là, les membres posèrent beaucoup de questions sur le cursus des études, le rôle et la diffusion des revues spécialisées, le temps consacré à écrire des articles, à en lire... Xavier s'étonna, par exemple, qu'on archive chaque mémoire et chaque thèse en autant d'exemplaires. Manuella demanda ingénument combien de postes pour les jeunes chercheurs étaient créés par an. On assista également à des démonstrations de cartographie assistée par ordinateurs, objet présent des travaux des jeunes chercheurs qui nous guidaient. Avec les chercheurs en situation, les questions des membres sur la science prirent tout naturellement un autre tour que lors de la rencontre précédente. Elles portèrent d'emblée sur les finalités industrielles et économiques de leurs travaux. On leur répondit clairement que ces programmes de recherches répondaient le plus souvent à des demandes institutionnelles, mais toujours liées plus ou moins directement auxă╩désirs du marché" . Quand l'un de nous demanda si l'on pouvait distinguer deux types de savants, selon que leur recherche est fondamentale ou appliquée, un jeune chercheur répondit qu'il était de plus en plus difficile, même si certains étaient tentés de le faire, d'opposer la catégorie des "savants fous déconnectés de la réalité" à celle des "praticiens soucieux de leurs recherches" .

Au cours du débat avec les chercheurs qui suivit la visite, on se rendit très vite compte qu'il était également difficile, voire impossible, de dissocier le travail du chercheur de la vie de la communauté scientifique avec ses enjeux de pouvoir et de notoriété. Tous en début de carrière, nos interlocuteurs insistaient sur la nécessité d'être reconnu par ses pairs tout en s'informant des travaux des autres. A la question de David: "Avez-vous déjà fait des découvertes?" , ils répondirent notamment que "la science n'est pas seulement une question de découverte, car il y a une part de recherche expérimentale, mais également toute une part ôscolaireö: lecture de textes, écriture d'articles, font partie intégrante du travail scientifique" . Réza demanda ce qu'ils pensaient d'Internet et si cela ne leur facilitait pas la tâche. Il fut un peu surpris, ainsi que ses camarades, de la tiédeur de leur réponse: "C'est un bel outil, mais le réseau est déjà presque saturé. Nous pouvons surtout y travailler le matin, quand les Américains et les Japonais dorment encore..." , ce qui fit bien rire l'assistance. Un autre renchérit :"Internet pose surtout le problème du tri des informations, ce qui se pose beaucoup moins avec les revues scientifiques, où les articles sont visés par un comité de surveillance. On ne peut pas vérifier toutes les informations par soi-même, d'où l'importance d'un certain consensus autour de sources sérieuse et fiables."


L'un des grands intérêts de ces rencontres, dont les membres n'ont pas manqué de retrouver l'esprit au Futuroscope, est que les doutes, les hésitations, voire les contradictions des chercheurs, toujours très désireux de répondre à leurs questions, loin d'alimenter le scepticisme et la désaffection qu'on pouvait redouter, leur ont rendu plus humaine et plus vivante cette science en train de se faire, qui exige "qu'on se pose parfois plus de questions qu'on ne peut recevoir de réponses" . Comme disait Véronique, aujourd'hui en première année de médecine à Bobigny, à propos des Rencontres du Futuroscope lors de la séance publique de présentation des activités du club, fin novembre: "Nous sommes arrivés avec nos questions, nous en avons entendu beaucoup, et nous sommes repartis avec celles des autres."

Pour ce qui est des perspectives d'avenir, nous avons cette année doublé notre équipe, et pensons concentrer nos efforts sur les questions de l'application à la vie sociale de modèles scientifiques et de l'utilisation de l'ordinateur dans les modélisations. Nous espérons aussi la venue de Jacques Weber sur la notion de développement durable, et projetons courant février une rencontre avec des chercheurs en sociobiologie qui travaillent à l'université de Villetaneuse sur les populations de fourmis.

Les réussites passées nous rendent confiants pour l'avenir, convaincus que nous sommes que les lectures, rencontres et réflexions qu'elles occasionnent, sans craindre d'aborder des questions parfois ôpointuesö, ne peuvent que rapprocher la (les) science(s) du (jeune et moins jeune) citoyen pour le rendre toujours plus actif, et plus responsable d'un monde qui se transforme, et où la science pose au moins autant de questions qu'elle remporte de victoires.


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