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ALLIAGE


Alliage, numéro 29-30, 1996-97


Où mènent les autoroutes de la communication?



Philippe Breton



Les grandes questions d'anthropologie tournent autour de l'humain plus qu'autour des techniques; quand l'anthropologue s'intéresse aux techniques, c'est pour le rôle qu'elles jouent dans le développement de l'humain, au point que l'anthropologie partage l'hypothèse selon laquelle l'émergence de la technique est contemporaine du processus d'hominisation. L'anthropologue a aussi pour tâche d'éclairer les rapports mutuels entre ces deux domaines, entre le lien social et la façon dont les outils peuvent en amplifier certains aspects. C'est ce regard anthropologique que je vous propose en montrant la difficulté, aujourd'hui, de parler, d'une part, de ce thème des autoroutes de la communication, et d'autre part, d'en donner une définition minimale.

Je développerai ensuite trois parties:

- La première partie resitue les autoroutes de la communication dans l'histoire des techniques de communication, car je crois qu'on insiste trop, à propos des autoroutes de données, sur la dimension de rupture technologique, alors qu'elles s'inscrivent dans une histoire, et héritent de problématique et de débats anciens. Je rappellerai quelques-unes des grandes questions qui ont jalonné l'innovation en matière de techniques de communication, et on en verra le lien avec l'actualité.
- La deuxième partie développe l'idée suivante: aujourd'hui, sur un double mode qui, sans doute, ne permet pas le plus de lucidité, les autoroutes de la communication sont investies sur le mode de la bénédiction, le terme n'est pas choisi au hasard par l'anthropologue, par opposition à celui de malédiction.
- La troisième partie revient sur un terrain plus pragmatique: les autoroutes de la communication ne risquent-elles pas d'amplifier certains aspects, positifs ou négatifs, de notre société?

Pour commencer, il faut rappeler la difficulté qu'il y a à parler de ces thèmes. A cela, plusieurs raisons. D'abord, un formidable effet de mode. Les médias parlent énormément des autoroutes de la communication. Nous sommes très informés mais nous ne savons pas grand-chose, ce qui introduit une différence essentielle entre information et connaissance. Ce qui ressort de différents publics non spécialistes de la culture scientifique auxquels je m'adresse, est qu'ils se sentent très démunis dans la compréhension même d'un phénomène sur lequel, pourtant, ils entendent énormément de choses. Thème difficile à aborder aussi, parce qu'il est pris dans une espèce de brumisation publicitaire, au point qu'on a du mal, parfois, à distinguer entre information, vulgarisation ou publicité. Je peux citer un exemple concret: Bill Gates a fait circuler un film sur les autoroutes de la communication, qui montre ce que serait l'avenir grâce à elles; ce film n'entre dans aucune de nos catégories usuelles. C'est à la fois de la publicité commerciale, de la vulgarisation scientifique et de l'information médiatique. On voit là la difficulté de traiter d'un thème inhabituel.

Autre difficulté, le thème est très chargé, affectivement et symboliquement. Il suscite, et certains de ses promoteurs en portent la responsabilité, une forte attente, car on fait promettre aux autoroutes de la communication trop de choses: d'être non seulement un nouvel outil, mais aussi une véritable occasion de transformer en profondeur la société, de résoudre les inégalités, d'augmenter l'accès au savoir, etc. Se cristallisent sur ce thème beaucoup d'espoirs, mais aussi beaucoup d'inquiétudes; bien des gens se disent tout à fait inquiets du développement de cette grande machine qu'ils ne comprennent pas.

Dernière difficulté: le thème est l'occasion d'une espèce de chantage. "Si vous ne vous y mettez pas, nous dit-on, vous allez rester au bord du chemin." Beaucoup de parents anxieux se disent "Il faut absolument que, peut-être pas moi, moi c'est trop tard, mais que mes enfants s'y mettent., et cela a des effets: à l'approche de Noël, on le sait, il y a un recul chez les adolescents de la consommation de jouets et une augmentation des ventes de ces outils qui relèvent des nouvelles technologies de communication, multimédia, ordinateur, modem, etc. Cette première remarque introductive permet de souligner la difficulté de parler de ce thème, car je ne suis pas sûr que nous soyons disposés intellectuellement à avoir un regard lucide. Nous vivons dans un environnement dont nous subissons les uns et les autres la pression.

Que sont les autoroutes de la communication? Difficile d'en avoir une définition très stable tant le thème est imprécis. Pour essayer de trouver une définition minimale, la déchargeant des enjeux dont elle est l'objet actuellement, je propose provisoirement de parler des autoroutes de la communication sous l'angle d'un ôprojetö, celui de construire un réseau informatique mondial qui relierait point à point foyers, administrations, entreprises, institutions. Définition véritablement minimale: je préfère la froideur du terme ôréseau informatique mondialö au terme qui, peut-être, sonne plus agréablement à certaines oreilles de ôcyberespaceö. Avec ôréseau informatique mondialö, on est plus proche de l'objet technique lui-même. Pour comprendre ce réseau, je n'hésite pas à prendre l'analogie du réseau téléphonique. Ce n'est pas la même chose, mais le réseau téléphonique est lui aussi un réseau mondial, la plus grande machine que nous ayons construite, reliant point à point les individus. Il ne transporte que du son, et encore avec une qualité relativement faible, là où le projet d'un réseau informatique mondial consisterait à diffuser à la fois voix, sons de bonne qualité, images et textes. Cette trilogie son, image, texte, qui n'est d'ailleurs pas sans problèmes du point de vue de la perception, est celle que l'on désigne par le terme multimédia; ômultimédiaö ne voulant rien dire d'autre que plusieurs médias dans un même canal, c'est-à-dire ici voix, image et texte, avec cette donnée supplémentaire, qui existait déjà dans le réseau téléphonique, qu'est l'interactivité. Cette analogie est intéressante parce que le réseau téléphonique s'est d'abord développé, à partir de la fin du XIXe siècle, par des réseaux particuliers de communautés professionnelles. Il n'était pas venu à l'idée de beaucoup de monde que le réseau téléphonique puisse devenir un réseau mondial. Il y avait, en particulier, sur la côte Ouest des Etats-Unis, le réseau téléphonique des médecins de Boston, celui des avocats, des hommes de loi, et c'est petit à petit que le réseau s'est interconnecté et qu'il s'est développé parmi les particuliers. Rien ne dit d'ailleurs que le réseau informatique mondial sera véritablement universel. C'est une autre question. En tout cas, dans l'immédiat, je propose cette définition minimale. A partir de là, on peut développer trois aspects.

Histoire et communication

Le premier: les autoroutes de la communication dans leur histoire. Ce qui permet de couper court aux effets de mode. Ceux-ci sont bâtis sur l'idée d'un modernisme radical. Les autoroutes de la communication sont héritières d'une longue tradition technique qu'il faut rappeler, d'une longue discussion aussi. Les premiers réseaux informatiques ont déjà cinquante ans d'existence, il n'est pas inutile de le rappeler. Le premier réseau informatique à grande échelle est le réseau militaire SAGE, bâti au début des années cinquante. Ce réseau, qui interconnectait radars, centres de décision et tours de contrôle aux Etats-Unis, était un très gros réseau informatique. Les réseaux informatiques ont donc une histoire, mais bien au-delà, les techniques de communication elles-mêmes, car ce qui nous intéresse dans ce réseau, ce n'est pas tant sa spécificité technique, que ce qu'il permet de faire sur le plan des usages, de la communication. De ce point de vue, les autoroutes de l'information s'inscrivent dans une longue histoire de grandes vagues d'innovation technique, en matière de communication.

Chaque grande époque de l'histoire de l'humanité a eu ses nouvelles techniques de communication, la première étant l'écriture. Avant l'écriture, on ne sait pas grand-chose et on est réduit à des hypothèses spéculatives, mais il est probable que le processus d'hominisation est lié à des techniques de communication, spécifiques, en particulier de nouvelles techniques d'argumentation. Mais l'écriture, c'est la première technique matérielle que l'on rencontre, aux alentours de -6000/-8000. Ensuite viennent la rhétorique, cinq siècles avant Jésus-Christ, l'imprimerie à la Renaissance, et puis les télécommunications aujourd'hui, c'est-à-dire la grande vague qui commence avec les télégraphe et téléphone à la fin du XIXe siècle, la radio dans les années vingt, la télévision dans les années trente et l'informatique dans les années quarante. Il faut absolument souligner, dans cette longue histoire, que contrairement à d'autres domaines où les techniques se remplacent au fur et à mesure de l'évolution, en matière de communication, nous avons gardé toutes les techniques qui ont été inventées: il y a ici, cumulativité des techniques. Au point que l'on peut se demander si cela ne répond pas à un besoin de complémentarité. La télécommunication n'a pas supprimé l'écriture, l'écriture n'a pas supprimé l'argumentation, et aujourd'hui, l'homme et la femme modernes ont à leur disposition l'essentiel des techniques de communication mises au point depuis des millénaires. Je crois que cette cumulativité, cette complémentarité, peut jouer un rôle lorsqu'on aborde les autoroutes de la communication.

Autre remarque sur cette histoire des techniques de communication: chaque innovation a été associée à de grands événements de l'histoire de l'humanité. Il y a, je ne dis pas causalité, mais corrélation: à l'invention de l'écriture correspond très étroitement celle de la ville, dans le bassin mésopotamien, et Dieu sait si cette invention a eu de l'avenir. On sait, avec assez de précision, que l'écriture est une technique de communication trouvant sa résonance au moment où l'on invente la ville. La rhétorique, autre technique de communication très importante, même s'il ne s'agit pas d'une technique matérielle, mais d'une technique intellectuelle, est contemporaine, elle aussi, d'une autre invention formidable de l'humanité, invention fragile, mais qui a eu de l'avenir, la démocratie. La rhétorique est évidemment corrélée à l'invention de la démocratie athénienne. Il y a une connivence, une résonance très étroite et forte entre démocratie et rhétorique, comme technique de communication.

Il y a deux dimensions à la communication: information et argumentation. Informer nécessite d'avoir des règles d'objectivité, de neutralité. Argumenter, c'est avoir un point de vue, le défendre en respectant l'autre, en garantissant la liberté de l'autre. C'est exprimer une parole, et pouvoir la faire passer. Sur un plan anthropologique, l'argumentation est l'un des traits fondamentaux qui nous distinguent à la fois des animaux et des machines. Les animaux échangent de l'information de façon très complexe; les machines de même. Ce qui spécifie l'humain, en terme d'humanisme, c'est l'argumentation, c'est-à-dire avoir une parole. Or c'est l'une des plus grandes inégalités que j'ai rencontrées: l'accès à la parole et à la capacité d'argumenter. Les exclus sociaux sont d'abord des exclus du langage; argumenter leur point de vue, prendre place dans un débat leur est, de fait, interdit. Il me semble qu'on pourrait réfléchir à une extension de la notion de culture scientifique et technique, ne se limitant pas aux techniques de communication matérielles, vers les techniques d'argumentation, car avec l'argumentation on forme aussi des citoyens. Il y a un énorme travail à faire sur le plan de l'exclusion quant aux inégalités dans l'accès au langage, en ne sous-estimant pas les inégalités économiques qui en sont souvent la base.

Quant à l'imprimerie, elle prend tout son sens dans le contexte de la Renaissance, immense mise en mouvement des hommes, où elle jouera un formidable rôle d'amplificateur. Aujourd'hui, l'on pourrait se poser la question:" A quelle mutation sociale, à quelle révolution sociale correspond cette vague sans précédent d'inventions que sont le téléphone, la radio, la télévision, l'informatique et les réseaux informatiques?" La fin du XIXe et le XXe sont à la fois les siècles de la mondialisation des échanges, et ceux qui connaissent les plus formidables mutations dans les modes de vie, dans l'organisation familiale: on est passé de modes d'organisation familiale relativement monolithiques, à une très grande diversité aujourd'hui. Mais aussi, on ne le souligne pas assez, le XXe siècle est celui des grandes guerres mondiales faites avec des moyens très puissants. Les réseaux de communication sont nés dans un contexte strictement militaire, au point que l'on peut soutenir que l'informatique et les réseaux de communication n'auraient pas connu un tel développement, si l'informatique avait simplement suivi les lois du marché. Or, l'informatique s'est bien développée, en dehors des lois du marché, dans un contexte de financements industrialo-militaires, à la fin des années cinquante, à la fois aux Etats-Unis et dans l'ex-URSS. Internet, dont on parle aujourd'hui beaucoup comme préfiguration des autoroutes de la communication, est une invention militaire: les deux astuces techniques qui sont à la base d'Internet ont été mises au point par des militaires pour des besoins militaires. D'ailleurs, nous avons eu, en grandeur réelle, un exemple de l'efficacité de l'astuce technique qui est à la base d'Internet, avec la guerre du Golfe. Cette astuce est que l'information trouve son chemin ôelle-mêmeö à travers un réseau: si elle bute sur un obstacle, sur une partie du réseau qui est détruite, elle prend un autre chemin. L'armée irakienne avait construit son réseau de communication militaire sur cette base, et c'est pour cela que la période de bombardements aériens a été aussi longue. A la grande surprise des Alliés, le système de communication des militaires irakiens a résisté aux bombardements partiels. Il a fallu de longues semaines pour détruire à peu près exhaustivement le réseau de communication militaire avant de déclencher l'offensive terrestre. Dernier élément historique: les techniques de communication ont été liées à des bouleversements dans nos univers de significations. Elles ont toujours été discutées, investies symboliquement, contestées, elles ont toujours suscité des débats sur leur rôle dans nos sociétés. A titre emblématique, je citerai seulement, un exemple fort mais parlant, l'opposition des intellectuels grecs à l'écriture comme technique de communication. Socrate n'écrivait pas; Socrate, comme intellectuel, avait une argumentation sur la place des techniques de communication dans la société. Il disait que retranscrire le savoir, écrire le savoir, correspond à une perte fondamentale. Ce n'est plus le savoir qu'on aura dans l'écrit, c'est ôl'illusion du savoirö. Socrate défendait des méthodes interpersonnelles de discussion, de débat dialectiques, ne faisant appel, volontairement, ni à l'écrit, ni à la rhétorique, autre technique de communication que certains intellectuels de l'Antiquité ont violemment contestée. L'écriture, qui nous semble aujourd'hui quelque chose de banal, dont on a parfois l'impression qu'elle s'est imposée au nom de sa fonction d'utilité, n'a pas pénétré aussi facilement dans la société.

La particularité de toute technique de communication est d'être à la fois puissance et perte. Je ne suis pas là, mais ma voix résonne aux oreilles de quelqu'un qui est très loin. C'est une puissance fantastique de communiquer à distance; puissance mais aussi perte, car il est bien évident qu'en communiquant à distance, il y a une perte dans le message. Ce couple permanent en matière de techniques de communication, puissance/perte, a toujours été interprété, et selon que l'on insiste sur l'un ou l'autre des termes, soit comme une bénédiction, un progrès pour l'humanité, soit comme une malédiction, proche de la chute. Avec les autoroutes de l'information, nous sommes au cIur de ce débat, si lourdement chargé de sens. De ce point de vue aussi, nous sommes les héritiers d'une longue histoire.

Bénédiction, malédiction

Dans une deuxième partie, il nous faut quitter l'histoire et revenir aux autoroutes de la communication. Avant même de pouvoir poser sur elles un regard clair et lucide, on est obligés de faire la part des investissements dont le réseau est aujourd'hui l'objet sur ce double registre de la bénédiction et de la malédiction. L'image du ôvillage planétaireö, si on y réfléchit, n'est pas seulement une illustration, elle est lourde de sens. Cette image forme dans l'univers mental de chacun une sorte d'oxymore, par l'association incongrue du village et du planétaire. Voilà une promesse formidable. Nous aurions les deux à la fois: le village où nous étions bien, ensemble, où nous n'étions pas séparés; le planétaire, c'est ce que l'on souhaite, l'étendue, l'universalité, le progrès. L'image du village planétaire renvoie au fait que les autoroutes de l'information sont construites sur la base d'une promesse: si nous acceptons demain de basculer l'essentiel de nos activités de communication dans un réseau informatique mondial, alors, notre société connaîtra un progrès comme elle n'en a jamais connu, nous pourrons enfin construire une nouvelle société, harmonieuse, que certains appellent la société de communication. Il s'agirait d'une ôrévolutionö. L'importation du mot révolution du vocabulaire politique dans le vocabulaire technique n'est évidemment pas dénuée de signification. Depuis deux mille ans, depuis Platon, Thomas More, etc., on construit des utopies, on propose de reconstruire la société selon des normes, de l'organiser rationnellement. Ce thème, la bénédiction grâce aux techniques, rencontre un certain succès, gênant si l'on veut informer lucidement. Succès, en raison, il est vrai, d'un désenchantement du politique, cette promesse annonce ce que le politique ne réalise plus: une nouvelle société, une révolution, un changement, une nouvelle harmonie, de nouveaux rapports sociaux, une société moins inégalitaire. Succès aussi grâce, ou à cause, des inquiétudes qui se manifestent devant les déchirures actuelles du lien social. Le thème du village planétaire vient au fond calmer cette blessure: nous allons de nouveau pouvoir être ensemble, si jamais nous l'avons été. C'est un mécanisme mythique à double détente.

Les acteurs de cette promesse sont essentiellement de trois ordres: politiques, utopistes, acteurs économiques. On sait à quel point l'administration démocrate américaine actuelle, avec à sa tête le vice-président Al Gore, a joué un grand rôle, dans ce mélange curieux entre technique et politique. Clinton ayant été élu pour changer la société américaine, mais n'ayant pas de programme politique de changement, se trouve, en quelque sorte, soulagé de cette tâche par Al Gore et son équipe qui, eux, proposent un changement en profondeur de la société américaine, non pas des institutions politiques, mais grâce à la technique. Voilà pour les politiques.

La tribu des passionnés et des enthousiastes, passionnés par la micro-informatique, ce sont souvent des jeunes mais aussi des moins jeunes: Steve Jobs, utopiste des années 70, Bill Gates, et parmi les nouveaux utopistes, celui qui est peut-être le plus connu en France sur le plan de l'édition, Nicolas Negroponte, dont je vous recommande la lecture si vous voulez connaître l'argumentation en faveur des autoroutes de l'information, en termes de bénédiction.

La troisième catégorie d'acteurs, les acteurs économiques, dont les intentions ne sont pas totalement dénuées d'intérêts, voyant bien évidemment dans les autoroutes de données de belles sources de profits ultérieurs. La bénédiction domine. En France, quelques intellectuels, spécialistes en malédiction, accréditent l'idée selon laquelle les autoroutes de l'information vont transformer en profondeur la société, mais pour l'affecter d'un signe négatif. Pour ne citer que deux cas, Paul Virilio, selon qui notre monde va de plus en plus vite, et va aller si vite grâce aux autoroutes de l'information, qu'il va ôimploserö, et Baudrillard, qui défend depuis longtemps déjà l'idée selon laquelle nous ne sommes plus dans le réel, que nous avons totalement perdu pied, à cause des techniques de communication, et que nous sommes complètement dans l'univers de la représentation.

Bénédiction, malédiction, on peut supposer que rien ne se réalisera. On parle depuis longtemps de ces autoroutes de la communication. Ceux qui sont familiers des textes des années quarante, de la cybernétique, de la première informatique, des romans de science-fiction, savent qu'on y a déjà parlé des autoroutes de la communication, avant même que l'on ait inventé les techniques correspondantes. Dans certains cas, cela a même servi de guides à l'invention des techniques. Un seul exemple, un livre magnifique dans le sens de la bénédiction, Face aux feux du soleil, d'Isaac Asimov. Ce livre, écrit en 1955, décrit une société qui a été réorganisée autour des autoroutes de la communication. Ce qui est intéressant, c'est qu'Asimov n'est pas un écrivain, c'est un scientifique grand vulgarisateur, persuadé que la science porte le progrès de l'humanité et qui veut convaincre l'opinion qu'il faut faire dans nos sociétés beaucoup plus de place à la science. C'est sa mission et c'est ce qui l'amène à défendre le thème des autoroutes de la communication. Dans son roman, il décrit une société où les gens vivent strictement seuls, mais ôcommuniquentö tout le temps. Ils vivent seuls, mais entourés de machines qui leur permettent d'être en lien permanent avec toutes les personnes habitant la même planète. Toutes ces personnes ont intériorisé l'impossibilité de rencontrer autrui, en quelque sorte dans leurs gènes, puisque quand ils rencontrent quelqu'un à moins de vingt mètres, ils se mettent à rougir, à vomir, à avoir une réaction de rejet de l'autre. En revanche, dans cette société, on se rencontre tout le temps, de façon virtuelle. Quand on veut prendre un repas avec quelqu'un, la table se coupe en deux, et vous avez l'image virtuelle de l'autre qui s'invite chez vous, ce qui satisfait à la loi de ce monde d'impossibilité de la rencontre physique, et de possibilité d'une communication permanente. Toute notre problématique de la bénédiction technique est là: pour Asimov, l'intérêt fondamental de cette société, la raison pour laquelle il la met en scène, est qu'il n'y a ni meurtre individuel, ni violence sociale. Ce qui hante Asimov et les promoteurs des techniques de communication des années quarante et cinquante, c'est comment empêcher la société de se déchirer elle-même, comment empêcher le retour des guerres. La réponse donnée, réponse utopique bien sûr, est un modèle de lien social. Celui que nous propose Asimov est, aujourd'hui, celui qui structure l'imaginaire des techniques de communication.

L'auteur-clé de cette présentation de la communication comme alternative à la barbarie, c'est Norbert Wiener, l'inventeur de la cybernétique, en 1942-1948. Par son influence sur un certain nombre de pères fondateurs de l'informatique, Norbert Wiener a construit l'argumentaire actuel des nouvelles technologies de la communication, et c'est un défi, pour quiconque lisant ces textes, de trouver un seul argument nouveau aujourd'hui. En 1978, le rapport Nora-Minc, reprend point à point les arguments de Wiener, et celui-ci n'y est jamais cité! Dans certains rapports, aujourd'hui, sur ôl'homme numériqueö, il n'y a pas un seul argument nouveau par rapport à Wiener. Son argument de base est mathématicien: nos sociétés sont guettées par l'entropie. La guerre, les ruptures du lien social, le racisme, le fascisme, le nazisme sont des manifestations d'un phénomène: l'entropie. Wiener a une vision mathématique et théologique de l'entropie, qui représente pour lui le diable. D'où mes notions de bénédiction et de malédiction. Quel est le contraire de l'entropie? L'information! Il arrive à la conclusion simple que le recours majeur, pour nos sociétés, c'est l'information. Il faut réorganiser nos sociétés, affirme Wiener en 1948, autour des grands moyens de communication. Et il va beaucoup plus loin en disant: mais au fond, qu'est-ce que l'homme? C'est un être d'informations. Il prend l'exemple de la cellule qui informe ses descendants ù je rappelle qu'en 1948, on ne parle pas encore de génétique, et que c'est l'importation d'une métaphore informationnelle dans la biologie. Ainsi, l'auteur inconnu qui influence le plus notre modernité est Norbert Wiener, avec cet argument: pour sortir de la barbarie, pour sortir du conflit, il faut développer l'information. Mais il ajoutait aussitôt: à la condition que l'information circule librement et qu'elle ne soit pas une marchandise. Petite phrase, grands effets. C'est un anarchiste, ce n'est pas un libéral. Il va influencer les fondateurs de la microinformatique, Asimov, les pirates informatiques, les enthousiastes des tribus Internet d'aujourd'hui. Wiener est aussi farouchement antimilitariste, il décide, par exemple, à partir de 1944, de ne plus donner aucun de ses résultats aux militaires. Pour lui, tout scientifique doit pouvoir contrôler le plus en aval possible le résultat de ses travaux cette proposition étant inacceptable aujourd'hui, il se retire. Cette position un peu utopique oublie un troisième terme médian, entre conflit et accord, entre barbarie et communication. Conflit ou communication, c'est une fausse alternative.

Des effets sociaux incertains...

La troisième partie concerne les effets concrets que l'on peut attendre, sur la base des expériences actuelles, de ces futures autoroutes de la communication. Peut-être n'y aura-t-il jamais de réseau informatique mondial, peut-être n'y aura-t-il jamais d'autoroutes de la communication. Nous n'en savons rien. Il y a de bons arguments pour soutenir qu'Internet n'est pas forcément une bonne préfiguration de ce réseau informatique mondial. Un certain nombre de problèmes ne sont pas réglés sur le plan technique, on oublie trop souvent de le dire. Aurons-nous, demain, des usages pour une autoroute de la communication? C'est cette question que se posent les industriels: y a-t-il un marché pour un câble qui porterait cinq cents chaînes de télévision? Un expert malicieux a calculé qu'il faudrait quarante-cinq minutes pour zapper, ce qui donne une idée des difficultés dans ce domaine. Rien ne dit que le visiophone, prolongement logique du téléphone, correspond à un réel usage. Cette question:" Y aura-t-il oui ou non des autoroutes de l'information?" nous permet de rompre avec le climat ambiant, qui nous dit que c'est inéluctable.
Entre un objet et sa fonctionnalité, il y a tout un monde. Quand une personne a un magnétoscope, doté de multiples fonctions, elle peut être très contente, tout en sachant qu'elle ne se servira que de 90% de ses possibilités. Pourquoi? Parce qu'entre l'objet et sa fonctionnalité, il y a autre chose: un univers de significations, difficilement maîtrisable. Dans le domaine des nouvelles technologies plus que dans d'autres, le pouvoir des marchands est extrêmement limité. On ne sait pas très bien ce qui va fonctionner ou non, le marché tranchera. Certains objets ont une fonctionnalité, mais n'auront peut-être pas d'usage et ne seront pas développés. Par exemple, quelle résistance n'y a-t-il pas eu à construire des fax! Le fax est une technologie rustique, datant pratiquement de la fin du XIXe siècle, c'est un bricolage de techniques, maîtrisées depuis très longtemps par un certain nombre d'entreprises, mais qui ont eu du mal à se développer. Or, le public s'est emparé du fax. On peut dire que c'était un peu prévisible, en raison de l'intercession minimum du média: la rature, que vous entrez, ressort à la sortie. Ce n'était pas difficile de prévoir le succès du fax, seulement, on a imaginé qu'il n'y aurait pas de marché, et finalement il y a eu un marché considérable.
Sur Internet, on n'a pratiquement aucune fonctionnalité nouvelle, parce que le fait de pouvoir communiquer avec n'importe qui dans le monde, on peut déjà le faire par téléphone. Les messageries, les réseaux sur Internet, sont investis sur le plan symbolique. Cela ne durera pas longtemps, on ne prend pas de grand risque à le prévoir. C'est cela que les marchands ne savent pas prédire: on peut prédire une fonctionnalité, on peut prédire un objet, mais la dimension de l'investissement du sens qu'on leur donne est difficilement prévisible. Souvenons-nous de l'imprimerie, ce sont les Chinois qui l'ont inventée, ils ne s'en sont jamais servi. On a attendu que les Jésuites reviennent au XIXe siècle en Chine, pour y réintroduire l'imprimerie. Les Chinois ont inventé un certain nombre de techniques fondamentales entre le IXe et le XIIIe siècle, dont ils ne se sont pas servis. Pourquoi? Parce que ces techniques n'avaient pas de résonance symbolique dans leur société.

...mais majeurs

Ce projet d'autoroute de la communication aura malgré tout trois effets probables. Le premier, très actuel, bien que les autoroutes de la communication n'existent pas, et même si elles ne se réalisent pas, découle de l'inéluctabilité avec laquelle elles sont présentées dans les médias par certains hommes politiques, ou vulgarisateurs. Nous aurions sous nos yeux une révolution technique en cours, qui transformerait notre vie en profondeur sur au moins cinq points, qui sont pour l'anthropologue essentiels: travail, loisirs, relations, savoir, et sexualité (il y a aussi, et plus qu'à la marge de ce thème, tout un discours sur la sexualité virtuelle ou l'irruption des techniques de communication dans le domaine de la sexualité). Cette présentation des choses pose un problème de fond. N'y a-t-il pas une contradiction entre les valeurs démocratiques de notre société et le fait d'affirmer, par ailleurs, qu'une révolution, qui va transformer en profondeur tous les aspects de notre vie, est inéluctable? Cela signifie que vous n'avez rien à en dire, vous n'avez rien à en décider. On voit comment se met en place quelque chose de l'ordre du substitut au politique. Le rôle politique en démocratie étant de soumettre à l'opinion, à la discussion, les changements importants que doit connaître une société. Aujourd'hui, en sommes-nous arrivés à un point où tous les changements importants que va connaître notre société échappent à la décision politique, au débat démocratique? On accrédite l'idée que les grands changements se font en dehors de l'espace démocratique. Je crois qu'il y a là véritablement plus qu'une contradiction, un affaiblissement des valeurs de la démocratie, et par rapport auquel la réponse, à la fois simple et complexe, est: les citoyens, les politiques doivent avoir leur mot à dire sur les transformations.

Si les citoyens étaient amenés à se prononcer plus souvent sur les grands projets techniques qui structurent notre société, l'appel, la demande d'information citoyenne en matière de culture scientifique serait évidemment importante. Dans une société qui ne considère pas que les grands choix techniques doivent être débattus, l'opinion est démobilisée, et la demande légitime d'information se limite à des préoccupations personnelles. Mais si la culture scientifique avait une dimension citoyenne, son statut et ses institutions auraient un rôle plus important. Mon propos se retourne. Les acteurs n'ont-ils pas aussi un rôle à jouer pour que les grands choix techniques soient l'objet d'une information et d'une consultation publiques? Peut-être y a-t-il là une dynamique nouvelle pour le mouvement de culture scientifique?

Deuxième effet, sur le lien social. Je vais donner quelques propositions générales et une proposition un peu provocatrice. De l'histoire des techniques de communication, il ressort que les sociétés humaines ont, semble-t-il, toujours gardé, malgré la poussée innovatrice dans le domaine des techniques de communication, un équilibre entre communication directe et indirecte. Entre communication directe d'homme à homme, face à face, et communication indirecte, communication médiatisée. Quelles que soient les puissantes techniques inventées dans le domaine de la communication médiatisée, il semble qu'on ait toujours gardé cet équilibre, comme si cet équilibre avait un sens profond.

Mais l'insistance actuelle mise sur l'idéal de rester chez soi pour pouvoir communiquer avec le monde entier, sur une société que l'on pourrait décrire rapidement comme ôfortement communicante et faiblement rencontranteö ne risque-t-elle pas de déséquilibrer le lien social dans un sens que nous ne contrôlerions pas? A cette remarque, on peut bien sûr associer le développement important des valeurs individualistes dont le discours d'accompagnement des autoroutes de la communication est porteur, comme le développe l'ouvrage de Nicolas Negroponte. Sachant que ce n'est pas inéluctable, il dit:" Il faut convaincre les gens, il faut argumenter." C'est pour cela que son livre est très intéressant. Il argumente que ces techniques permettront à l'homme de se développer en tant qu'individu, de se détacher du social, de se désynchroniser par rapport au social. Negroponte donne de nombreux exemples:" Quelle horreur, nous lisons tous le même journal! Grâce aux autoroutes de la communication, à des petits dispositifs intelligents qui feront le tri, je pourrai avoir chaque jour, suivant l'heure de la journée, suivant mon état d'humeur, suivant mon degré de fatigue, suivant mon intérêt, un journal composé uniquement pour moi." Le traducteur français, qui est malicieux, a traduit le nom de ce journal par Mon monde. Ce Mon monde montre à quel point le système de valeurs qui est derrière cet enthousiasme est, aussi, discutable. Souhaitons-nous une société individualiste, une désynchronisation de l'individu par rapport aux grands mouvements collectifs, dont certains disent, vous le savez, qu'ils ont été aussi porteurs des grands progrès de l'humanité? Voulons-nous une société désynchronisée ou une société dans laquelle la place de l'individu et la place du collectif sont équilibrées?

Le mot essentiel serait: surprise. Grâce à l'interactivité, nous allons pouvoir construire des films, choisir le degré de violence, le degré de sexualité, le type de public, en choisir la fin. D'un côté, c'est très bien, l'augmentation de la maîtrise, de notre environnement, on se prend à rêver. De l'autre, ne pas choisir la fin des films a une force et une puissance incroyables, qui est la surprise: ce que je donne au monde, le monde m'en donne plus, c'est ça le mouvement collectif, la communication, c'est ça les relations aux autres. Il faut que nous puissions être surpris par les autres. Ce que nous dit l'interactivité va plutôt dans le sens d'un accroissement de la maîtrise de l'individu sur son environnement que dans celui de la recherche d'une vie en société meilleure pour tous, c'est ce qui nous ramène, directement, au problème de l'exclusion et des exclus. Ce sont des choix idéologiques, dont on doit pouvoir discuter. Ne considérons pas les autoroutes de la communication comme inéluctables, ne les considérons pas comme un phénomène météorologique, c'est quelque chose sur quoi l'on doit avoir prise, il y a des options fortes derrière, dont nous devons pouvoir discuter collectivement, quel que soit le résultat qui ressortira.

Le dernier point quant à cet effet sur le lien social, un peu provocateur, est une intuition: j'ai le sentiment que pour cet homme d'Asimov, cet homme de l'autoroute de l'information qui reste chez lui, qui ne peut pas rencontrer les autres, le prix de la communication universelle est l'impossibilité de la rencontre physique. Est-ce que ce prix n'est pas, comme Asimov nous le dit très bien, un rejet de l'autre? L'idée selon laquelle l'autre est d'autant mieux pour moi qu'il n'est pas là, mais qu'il est quelque part dans le réseau, c'est un autre-ailleurs, c'est l'apologie d'un autre-ailleurs. Il est bien de dialoguer, de communiquer avec les autres quand ils sont ailleurs. Alors, cet autre-ailleurs me rappelle ce qui est au fondement, non pas du racisme, mais de la xénophobie, consistant à dire: l'autre, l'étranger, j'en veux bien, mais chez lui, pas chez moi. Il y a une grande difficulté avec cette intuition: nous avons rangé la xénophobie dans un coin de notre cerveau, où elle est associée à des choses extrêmement négatives, et nous avons rangé les nouvelles technologies dans un autre coin de notre cerveau qui est celui de la lumière et des choses positives; quand on soumet cette intuition, on voit qu'il y a parfois une difficulté à connecter les deux zones du cerveau. Quand on lit cette apologie du ôrester chez soiö, ôles autres pourront enfin faire ce que je veuxö, qui est le leitmotiv du ôCybersexö, on peut se demander quel est l'intérêt d'avoir des ôrelationsö sexuelles avec une créature virtuelle. La réponse est que ce partenaire fait enfin ce que je veux. Pas besoin de commenter beaucoup, on voit bien qu'il y a là, peut-être, la traduction d'une difficulté du rapport à l'autre. Je ne dis pas que les nouvelles technologies de communication sont porteuses d'une nouvelle xénophobie mais comme toute technique, elles ont tendance à amplifier des aspects négatifs et des aspects positifs de notre société. Or, on sait que la xénophobie, aujourd'hui, est l'un des grands problèmes de notre société.

Enfin, ce réseau informatique mondial pourrait avoir un effet sur les inégalités. L'une des précédentes révolutions techniques en matière de communication a été l'écriture, puis l'imprimerie. Cette révolution technologique, l'accès à l'écrit n'est pas terminée; il y a en France, pour ne citer qu'elle, cinq millions de personnes qui sont déconnectées par rapport à l'écrit, qui ne savent ni écrire, ni déchiffrer, même si elles ont quelques rudiments d'écriture et de lecture. Or, on sait très bien que dans notre société, l'accès à l'écrit est un élément déterminant pour l'accès à la citoyenneté, à l'égalité sociale. La précédente révolution technologique n'est pas terminée qu'on nous propose déjà la suivante. Me découvrant conservateur malgré moi, ce qui est un sentiment étonnant, je me demande si la nouvelle révolution technologique ne va pas, elle aussi, engendrer les exclus des manipulations techniques que nécessite l'accès au réseau? Je ne suis pas certain que ces manipulations techniques soient universellement partageables, j'ai toujours défendu l'idée que l'appétence pour l'informatique n'était pas forcément universelle et qu'on ne pouvait donc pas généraliser des procédures informatiques sous peine d'exclure une partie importante de la population. Le risque est clair: à une première vague d'exclus, on va en superposer une deuxième. Autre source d'inégalité: grâce aux autoroutes de la communication, nous aurons un meilleur accès au savoir, c'est un point qui nous touche tous. Personne ne peut nier qu'on a là des outils utilisables qui sont source de progrès, mais peut-on vraiment dire: grâce aux nouvelles technologies de communication, on va résoudre le problème de l'inégalité au savoir? Cet argument est fondé, à mon sens, sur une série de confusions. D'abord, entre savoir et loisir: je suis frappé de voir à quel point fleurit l'un des slogans publicitaires pour vendre aux parents des cédéroms éducatifs destinés à leurs enfants:" Ils pourront apprendre en s'amusant. On sait pourtant que, quels que soient nos efforts, il y a une marge antinomique assez forte entre savoir et amusement.

Notre démocratie est pervertie par le syndrome populiste: on considère que ce qui plaît au plus grand nombre a la plus grande valeur, un exemple en est l'audimat. Cela conduit, dans tout un ensemble de secteurs, à mettre du loisir partout. A la télévision, tout est loisir. Un débat politique de fond sur un sujet grave doit être une mise en scène, un loisir. Mais la sauce loisir, comme le sucre dans l'alimentation aux Etats-Unis, ça nappe tout, mais cela n'aide pas à affiner le goût. Le dernier venu au loisir, c'est le savoir. Là, on crée l'illusion que si l'enfant n'accède pas au savoir, c'est que celui-ci est rébarbatif, rebutant: en transformant sa présentation, l'enfant y accédera. L'accès au savoir est une mobilisation globale de l'être, ce n'est pas un secteur que l'on mobilise comme ça, et l'on sait très bien comment les enseignants, les pédagogues, jouent sur toutes les palettes de l'enfant. Le savoir, c'est une mobilisation de l'être. Dans l'apprentissage il y a, à la fois, de la pénibilité, et on ne la supprimera pas, et de l'intérêt, de l'excitation, parfois de l'abattement. Il ne faut pas réduire l'acte de savoir à une seule dimension, qui, comme par hasard, serait la dimension la plus commerciale. De plus, se creuse une inégalité, puisque l'enfant qui sait déjà, lui, avec ce type de système progressera encore plus, et celui qui ne sait pas, même en s'amusant, n'y arrivera pas.

Autre confusion, et pas uniquement théorique, entre information et connaissance. L'accès à des banques de données, à des banques d'informations, les deux termes pouvant être équivalents ici, n'est pas forcément l'accès à la connaissance. L'information n'est pas la connaissance. Après tout, dans chaque collège, dans chaque lycée, dans chaque grande ville universitaire, chaque élève, chaque étudiant a déjà à sa disposition des bibliothèques immenses. Donc, la question de l'inégalité de l'accès au savoir n'est pas tellement celle de l'accès à l'information que celle du désir de savoir. C'est évidemment un thème inépuisable, mais savoir et désir de savoir ne sont pas la même chose. Si nos sociétés consacrent autant de moyens à ce qu'il y ait une médiation humaine dans l'ensemble des processus éducatifs, c'est qu'elle joue un rôle essentiel dans le désir et l'accès au savoir. Que fait un enseignant, sinon susciter du désir de savoir? Pour le reste, on peut toujours se débrouiller, mais la communication d'une expérience de savoir est, évidemment, irremplaçable. Les autoroutes de la communication ne proposent que des outils qui viennent en complémentarité d'un travail humain, et ne peuvent en aucun cas prétendre être une substitution éducative. Dans les années cinquante, on disait:" Vive l'usine sans ouvriers, grâce à la robotisation, on dit aujourd'hui:" Un bon système éducatif, c'est un système sans enseignants, parce qu'ils freinent la classe où les élèves travaillent tous ensemble. A propos du multimédias, on dit:" C'est très bien, chaque élève pourra apprendre ôà son rythmeö." Ce qui est une désynchronisation de l'élève par rapport à la classe, au mouvement collectif. Je crois que l'amplification des inégalités, qui existent déjà, est probablement l'un des plus grands dangers que l'on court, si l'on ne contrôle pas le développement de la communication à distance, et si l'on continue à la rêver sur le registre de la bénédiction.


J'ai simplement voulu souligner deux aspects complémentaires. Le premier, dont nous sommes tous convaincus, est l'importance des techniques de communication dans notre société, dont nous ne devons pas sous-estimer l'impact. Corrélativement, en raison d'un trop grand enthousiasme, nous sommes sous-informés sur les enjeux réels. Ne faut-il pas se dégager des discours trop idéologiques? Ces réseaux risquent d'être de formidables manipulateurs du lien social, en permettant aux gens d'être cantonnés chez eux, en redistribuant la façon dont nous vivons en société. Il y a eu, dans les sciences de la vie, compte tenu de leurs immenses progrès, et dont on connaît le côté bénéfique par ailleurs, mise en place de règles pour que certaines limites ne soient pas franchies, notamment dans les manipulations génétiques. Manipulations génétiques par les sciences de la vie, manipulations du lien social par les nouvelles technologies de l'information. Est-ce que nous ne gagnerions pas à ce que se mettent en place des commissions, appelons cela comme on voudra, d'éthique, de réflexion, peu importe, qui réfléchissent aux enjeux sociaux, permettant éventuellement de guider le politique? Mais il faut d'abord que le politique cesse, même s'il donne parfois l'illusion d'intervenir, de se désinvestir par rapport aux transformations effectives que risquent de provoquer les réseaux informatiques et quand je dis le politique, ce n'est évidemment pas uniquement les hommes politiques, mais bien sûr, les citoyens, dans la mesure où ils peuvent être informés. Si les autoroutes doivent effectivement changer quelque chose en profondeur demain, cela ne doit pas être sans nous, mais avec nous.


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