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ALLIAGE


Alliage, numéro 28, 1996


Le racisme scientifique



Jean-Claude Salomon



Cinquante ans après la fin de la seconde guerre mondiale, on commence enfin à mieux comprendre ce que furent certaines composantes de l'Allemagne nazie. Des travaux récents décrivent le comportement des scientifiques avant et pendant le régime hitlérien (1) (2). On voit combien les théories raciales nationales-socialistes eurent besoin d'obtenir l'aval d'une majorité des anthropologues, des ethnologues et des généticiens allemands, pour établir solidement dans les esprits "la supériorité de la race germanique".
Pendant ces cinquante années, la génétique humaine a fait des découvertes qui ôtent toute validité au concept de race dans l'espèce humaine. Et malgré cela les revues médicales et biologiques américaines publient fréquement des articles dans lesquels le racisme scientifique jouit d'une actualité indiscutable. Cette constatation est grosse de dangers potentiels.

Le racisme est un phénomène social, hélas présent dans la plupart des pays. Il varie selon les lieux et les circonstances. Sans doute sa croissance dans la plupart des pays développés est-elle liée à la crise économique, sociale, morale et politique qu'ils traversent. Le racisme scientifique en constitue une forme particulière, en prétendant donner à l'existence des races des fondements biologiques et anthropologiques, permettant de légitimer toutes comparaisons entre les races différentes, et d'entériner les différences sociales en les fondant sur la "nature des choses". Si les critères de comparaison gagnaient une véritable légitimité scientifique, ils permettraient de mesurer et d'évaluer, de façon matérielle et irréfutable, la supériorité ou l'infériorité de tels ou tels caractères raciaux. L'antiracisme n'exclut pas toujours l'existence objective des races. Prêt à admettre l'existence de la race jaune, de la race noire et de la race blanche, l'antiraciste, fort d'une critique historique et morale du racisme et de l'égalité proclamée des hommes, refuse souvent toute comparaison globale entre races. Cet antiracisme courant admet les différences entre les races, mais refuse d'attribuer ces différences au caractère héréditaire de la couleur de la peau, soulignant l'importance des facteurs culturels, il ne critique pas le racisme scientifique, du moins pas radicalement.

Le racisme scientifique est né à la fin du XIXème siècle. Conforté par l'interprétation tendancieuse du darwinisme, qualifié de darwinisme social, il a connu son apogée sous le régime national-socialiste : la majorité des anthropologues et des généticiens demeurés en Allemagne de 1933 à 1945 ont appuyé de leur autorité la conception d'une Europe divisée entre des sujets de race nordique, alpine ou méditerranéenne. La contamination par les sujets de race juive, affaiblissant la race nordique, était l'élément de base de l'antisémitisme nazi. Ainsi "prouvée" la supériorité de la race nordique sur les autres races, la nécessité de sa sauvegarde justifiait les lois de Nuremberg et tout ce qui s'ensuivit.

Depuis cinquante ans, la génétique a considérablement accru notre connaissance de la diversité biologique des hommes à l'intérieur de l'espèce humaine. En même temps, et quelles que soient les populations considérées, il a été démontré que cette diversité des caractères, à l'intérieur de chaque population, dépasse et de beaucoup celle existant entre populations différentes. Au point qu'aujourd'hui il est impossible, à partir des seuls caractères physiques ou génétiques, de dessiner un profil biologique propre à un groupe défini, fondé sur la couleur de la peau, l'appartenance religieuse, la langue maternelle, le pays ou la région d'origine, les noms patronymiques, etc.

D'une population à l'autre la répartition statistique des caractères génétiques peut varier, rien de moins, mais rien de plus. Bien entendu, une population longtemps isolée et constituée de peu d'individus, court le risque, lié à l'endogamie, de voir réduire sa diversité génétique. Ceci n'a rien à voir avec aucun des critères raciaux de la science nazie, non plus qu'avec la couleur de la peau.

En s'aidant des marqueurs génétiques, des études linguistiques et de bien d'autres disciplines, la paléontologie humaine s'efforce de retracer, pour les populations contemporaines, l'histoire des migrations et des brassages. Par exemple, la répartition actuelle d'une maladie génétique monogénique, l'anémie à hématies falciformes, permet de retracer la migration des hommes partis d'un foyer dense et persistant en Afrique orientale vers l'Afrique de l'Ouest, puis le passage, lors de la déportation des esclaves, de cette maladie vers l'Amérique, où on la retrouve parmi les descendants des esclaves. L'anthropologie ne laisse à aucun moment la place à l'existence physique des races. On ignore absolument la couleur de la peau des hommes de Néanderthal ou de Cro Magnon. Ni l'histoire, ni la préhistoire, ni la géographie ne témoignent de la réalité objective des races.

Cependant, aujourd'hui, presque toutes les études épidémiologiques publiées par les grands journaux médicaux et biologiques américains, utilisent, au milieu d'un appareil scientifique rigoureux, une catégorie aussi radicalement non scientifique que celle de "races" caucasienne, hispanique, orientale, noire et indienne, qui sont aussi étrangères à la science que les "races" nordique, alpine et méditerranéenne de l'anthropologie germanique des années trente.

Cependant, l'Association Américaine pour la Recherche sur le Cancer (American Association for Cancer Research) demande régulièrement à ses membres, par un questionnaire annuel, de préciser leur origine raciale ou ethnique, au motif de permettre à l'association de mieux administrer les programmes de soutien aux minorités. Libre à chacun d'apprécier la sincérité ou l'hypocrisie de cette justification.

Dans un article consacré à l'inégalité devant la mort, et son évolution de 1960 à 1986, aux Etats Unis, article publié par Georges Pappas et coll. dans le célèbre New England Journal of Medicine, les auteurs posent le problème en ces termes : "Nous avons calculé le taux de mortalité pour les sujets âgés de 25 à 64 ans, en relation avec la race, le sexe, le revenu et la situation de famille" (3). Comme dans la plupart des pays où de telles études ont été menées, les auteurs américains mettent en évidence une relation statistique très forte entre la mortalité par classe d'âge, le niveau socio-économique et le niveau d'éducation. Cette relation évolue avec le temps vers une aggravation des écarts de mortalité en fonction des écarts économiques et éducatifs. La couleur de la peau, quand les paramètres socio-économiques et éducatifs sont évalués, s'avère un critère épidémiologique dénué d'intérêt. Néanmoins, la plupart des études américaines analysant les facteurs de risque (4) ne prennent pas en compte les niveaux de revenu, d'éducation, ou la profession exercée, alors qu'elles n'omettent pas la "race" (blanche ou caucasienne (!), noire, hispanique (!), orientale ou asiatique, indienne) (5). Qui connaît l'histoire et la sociologie des Noirs d'Amérique du Nord, constatera la grande superposition entre pigmentation cutanée, modestie des revenus, et faible niveau éducatif. La couleur de la peau, caractère génétique, recouvre et cache la pauvreté et l'exclusion, caractères sociaux. Ceci n'est ni nouveau, ni original. La substitution du mot "ethnie" au mot "race", trop associé au racisme, ne change rien à l'affaire. Au contraire, l'usage extensif du terme "ethnie", qu'on se garde habituellement de définir, ajoute à la confusion, éloigne de la rigueur scientifique. Que cette confusion soit tellement présente dans des revues par ailleurs si rigoureuses, confère une scientificité forte à ce qui n'en a aucune, et valide le terme de "race". D'autres journaux d'aussi grande notoriété que le New England Journal of Medicine : l'American Journal of Medicine, le Journal of the American Medical Association (JAMA), publient aussi régulièrement des articles entachés de racisme scientifique.

Bien entendu, aucun des articles incriminés n'explique les critères scientifiques de l'appartenance à l'une des "races" mentionnées. Comment du reste pourraient-ils y parvenir ? Où se situent, dans cette classification, les sujets aux ascendants blanc et noir, ou blanc et jaune, ou noir et jaune ? Les métis n'existent pas dans ces recherches où ne figurent que des sujets de "race pure". Qu'est-ce que la race hispanique, à laquelle ne semblent appartenir ni les Castillans, ni les Aragonais ?

Il y a une grande cohérence dans cette expression du racisme scientifique. A tel point qu'on voit de façon occasionnelle des publications européennes reprendre les termes de la classification raciale américaine. Tant est forte sur l'Europe l'influence des idées américaines et la pénétrance du darwinisme social. Même la barbarie des conquistadores est remise en question. Dans un article paru en 1992 dans la revue Science, Black compare la diversité génétique d'une portion du génome des Amérindiens avec la même portion du génome de diverses populations d'autres continents. La portion du génome étudié : le locus HLA, contrôle la fonction immunitaire. La faible diversité des Amérindiens pour cette zone du génome expliquerait la fragilité immunitaire et la sensibilité extrême aux maladies infectieuses et parasitaires des peuples amérindiens, et rendrait compte de l'effroyable mortalité dont ils furent victimes après la conquête, mortalité qui a réduit la population de 50 ou 60 millions de personnes à 5 millions environ, en un siècle. La part jouée par la barbarie des conquistadores étant alors ramenée à peu de choses (6). Evidemment, on compare les survivants actuels des Amérindiens, avec les peuples des autres continents, mais on ignore tout de la diversité génétique de l'époque précolombienne qu'on ne sait pas mesurer rétrospectivement. La fragilité immunitaire précolombienne est souvent mentionnée, mais non prouvée. L'irruption des conquérants à la fin du XVème siècle a sans doute apporté des micro-organismes pathogènes dans le Nouveau Monde, et en a ramené aussi. Sans pour autant que les populations européennes en aient été réduites de 90%. Les meurtres et les mauvais traitements ont sans doute réduit la population amérindienne de façon considérable, brisant les cultures, anéantissant les civilisations et émiettant les peuples, favorisant l'isolement de petites populations, la progression du taux d'endogamie et la réduction probable de la diversité génétique que l'on observe aujourd'hui, conséquence du désastre démographique, et non cause de ce désastre. Cause ou plus probablement conséquence, on n'en saura probablement jamais rien. Néanmoins, en acceptant de publier cet article, malgré l'énorme faute méthodologique, transposant 500 ans en arrière un phénomène vraisemblablement assez récent, les rédacteurs de la revue "Science" ont choisi de conforter la thèse d'une élimination des Amérindiens unis par la "race" dans une commune fragilité immunitaire. Premier exemple historique de la mondialisation des échanges et de la disparition des moins aptes.

Demeure la question majeure. Pourquoi les Nord-Américains expriment-ils si ouvertement leur racisme scientifique ? Pour répondre convenablement à cette question, mieux vaut postuler qu'ils ne sont pas socialement plus racistes que les Européens. Si les "problèmes raciaux" sont souvent aigus aux Etats Unis, l'Europe en abrite bien autant, même s'ils sont différents. Là-bas comme ici, derrière chaque phénomène "racial" se cache un problème social. Jamais l'Europe, où se trouve Auschwitz, ne sera en position de donner des leçons sur ce sujet. Selon les époques, les Américains (d'origine européenne) ressentent plus ou moins intensément leur responsabilité historique dans l'éviction des Indiens ou dans la traite des Noirs. Déjà, à la fin du XIXème siècle et au début du XXème, des anthropologues éminents comme William Du Bois et Franz Boas cités par Baker (8) combattirent en Amérique le racisme scientifique. Aux Etats Unis, la société, qui associe et juxtapose des communautés, reconnaît l'existence de minorités et leur statut souvent défavorable. En cherchant par des mesures positives à améliorer les statuts de ces minorités, les autorités sont amenées à identifier ceux qui s'en réclament. C'est une nécessité administrative. A la différence de Richard Hernnstein et Charles Murray (9), on se gardera ici de juger du bien-fondé de ce mode d'action et de son efficacité. Dans "The Bell Curve" ces auteurs rouvrent le débat sur les différences de QI entre les noirs et les blancs américains Comme leurs trop nombreux prédécesseurs dans cette ligne de pensée, ils ne mettent en cause ni la validité de la mesure du QI, ni l'ambiguité du concept d'intelligence, ni les critères d'inclusion dans chaque groupe des sujets qualifiés de blancs, de noirs, d'hispaniques... Sur ce dernier point, disons simplement que les biologistes sont obligés de réfuter toute validité à cette démarche. Si les races existent pour les sociologues, ou pour les responsables politiques, elles n'ont aucune existence pour les généticiens; il n'y a pas de "races biologiques". Et pourtant on constate bien dans les publications scientifiques la transposition des éléments d'une classification raciale vers le domaine du savoir scientifique.

La science allemande, avant et après l'arrivée au pouvoir des nazis, s'accomodait sans aucune critique de ce type de transposition. Son histoire commence à être connue ce qui permet d'appréhender le racisme scientifique et le risque de voir fonder "en vérité" les politiques raciales et leur cortège de malheur.

On peut à la fois admirer la médecine et la biologie américaines, et dénoncer le risque que le racisme scientifique devienne subrepticement celui des hommes de science, et pas seulement en Amérique bien entendu. Beaucoup d'entre eux furent, il n'y a pas si longtemps, les complices discrets, mais complices malgré tout, de la "purification ethnique" la plus criminelle du monde contemporain. Il faut sans attendre étudier l'attitude des scientifiques sud-africains pendant la période de l'apartheid. Il faut aussi analyser avec soin dans quelle mesure la mode américaine aurait, en ce qui concerne le racisme scientifique, réussi à s'implanter dans d'autres pays scientifiquement développés.

Dans un tel débat, les scientifiques dans chaque pays doivent prendre toute leur place parmi les citoyens clairvoyants, s'ils ne veulent pas que la société puisse un jour leur faire grief d'avoir trahi, par négligence, par indifférence, par incohérence ou par lâcheté, leur mission sociale impérative. Il y aura sans nul doute matière à débat et des points de désaccord. La question posée reste simple : avec ce que nous savons aujourd'hui de la diversité des hommes, vu à travers le prisme de toutes les disciplines concernées, le terme de "race" a-t-il, ou n'a-t-il pas de signification scientifique? Sachant que dans le temps présent, sans l'appui d'une référence scientifique, le racisme ne peut devenir aujourd'hui la doctrine officielle d'aucun état. C'est pourquoi les hommes de sciences solidaires en Europe, en Amérique, en Afrique, en Asie et en Océanie doivent en débattre, et sans tarder prendre fermement position sur ce point (10).

Notes:
1. - La Science sous le Troisième Reich, (sous la direction de Josiane Olf Nathan, collection "Science Ouverte", Seuil, Paris, 1993

2. - Benno Müller-Hill, Science nazie, science de mort, Odile Jacob, Paris, 1989.

3. - Gregory Pappas et coll. "The increasing disparity in mortality between socioeconomic groups in the United States, 1960 and 1986". New England Journal of Medicine 329, 103-109, 8 juillet 1993

4. - Dans neuf numéros du New England Journal of Medicine parus consécutivement en 1994, nous avons retrouvé la mention de la "race" des sujets dans six articles différents.

5. - Charles Cleeland et coll. "Pain and its treatment in outpatients with metastatic cancer". New England Journal of Medicine 330, 592-596, 3 mars 1994
David Moliterno et coll. "Coronary-artery vasoconstriction induced by cocaine, cigarette smoking, or both". New England Journal of Medicine 330, 454-459, 17 février 1994
Dennis Jensen et coll. "A controled study of ranitidine for the prevention of recurrent hemorrage from duodenal ulcer". New England Journal of Medicine 330, 382-386, 10 février 1994
Claudia Steiner et coll. "Surgical rates and operative mortality for open and laparoscopic cholecystectomy in Maryland". New England Journal of Medicine 330, 403-408, 10 février 1994.

6. - Francis Black "Why did they die" Science 258, 1789, 11 décembre 1992

7. - En regardant les cinq dernières références bibliographiques de cette courte liste, on constate que la préoccupation de classer les sujets humains selon la "race", se retrouvent dans des maladies très diverses. Répètons que le New England Journal of Medicine n'est en rien particulier de ce point de vue. On pourrait même le considérer comme une revue courageuse, qui n'hésite pas à publier des travaux mettant directement en cause le système de santé des Etats Unis. Et pourtant!.

8. - Lee Baker "The location of Franz Boas within the African-American struggle" Critique of Anthropology 14, 198-217, juin 1994.

9. - Richard Herrnstein et Charles Murray, The Bell Curve, 1994

10. - Sans distinction de ... race Mots, les langages du politique, numéro 33, décembre 1992, pp 1-398; edit Université de Paris XII-Val de Marne et Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques.

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