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ALLIAGE


Alliage, numéro 28, 1996


Chronique




Cette chronique, que l'on trouvera dans chaque numéro, est née de la rencontre d'un astrophysicien, Daniel Kunth, et d'un linguiste, Jean-Claude Guillon. Cette rencontre les a amenés à une réflexion sur les mots qui ont trait au ciel, leurs origines, leur devenir, et aussi sur la façon de nommer les objets célestes. Le lecteur lira ici tantôt le point de vue de l'astrophysicien, tantôt celui du linguiste.


Les mots tombés du ciel



Jean-Claude Guillon




Je pisse aux étoiles avec l'assentiment des grands héliotropes
Arthur Rimbaud


Dans tous les domaines de la connaissance, de la culture, des sciences ou des techniques, on utilise des mots en leur conférant un sens plus ou moins précis, plus ou moins consensuel. Ces mots sont, pour nous, un donné, un dû, et l'on se soucie peu, à juste titre, de leur histoire et de leurs origines. Pourtant... ils en ont une, d'histoire, qu'ils soient héritage, ou emprunt. Ils voisinent, et pas seulement dans les rubriques des dictionnaires, ils trahissent leurs origines, ils se maquillent, se déguisent, désertent, procréent, fondent des familles.
Tout le monde s'accordera pour reconnaître une ressemblance entre les mots astre, astronome, astrologue, astronaute, etc., et dira qu'ils appartiennent à la même famille. Mais faut-il à cette famille rattacher désastre?
Y a-t-il un rapport entre cosmologie, cosmonaute, cosmopolite et cosmétique ?
Sidéral a-t-il une parenté avec sidérurgie?
Et malotru, qu'a-t-il à voir avec le ciel?
C'est ce genre de questions que nous essayons d'aborder dans cette chronique, en réunissant les mots ayant trait au "ciel", c'est-à-dire servant ou ayant servi à nommer les objets célestes et les activités de ceux qui les observent et les étudient. Non pour en faire une liste, mais pour tenter d'établir les rapports qu'ils entretiennent, les réseaux qu'ils ont tissés, leur provenance et leur histoire, à savoir leurs filiations, leurs descendances et leurs avatars incongrus.


Notre Père qui êtes aux Cieux

Au début était la lumière, c'est-à-dire Dieu. La plus ancienne dénomination indo-européenne de la divinité est liée à la lumière. Il s'agit du mot-racine *dei (a),"briller". âlargi, en *deiwo et en *dyew, il servait à désigner le ciel lumineux, considéré comme divinité, foudre et tonnerre, par opposition aux hommes, bien terrestres, eux.
Cette racine, oh combien ancienne (c'était à peu près il y a sept mille ans, vers le cinquième millénaire avant Jésus-Christ, quelque part vers le Danube), se transforme au cours des siècles, change légèrement de forme, mais le sens originel est conservé ou élargi. On peut la suivre à la trace dans les langues qui perpétuent l'indo-européen. Pas toutes. On la retrouve en latin, donc dans les langues romanes (fr., esp., ital., etc.), en celtique, en balte, en sanskrit. D'autres langues n'ont pas suivi. Le germanique a innové, l'anglais dit god, l'allemand Gott. Le slave s'écarte aussi avec bogu (avec un accent grave inversé sur le u) le russe bog, emprunté sans doute à l'iranien, et le grec, theo-s.
Peu importe, l'opposition entre l'homme terrestre et le dieu céleste, tout à la fois ciel et divinité suprême, est très nettement attestée à cette époque.
En grec, la vieille racine indo-européenne est devenue dios avec le sens de "brillant", et surtout Zeus (qui prend la forme dios quand il est complément de nom). Quant au Jupiter des Romains c'est le Zeus pater, le *ju-pater, le père des dieux, Dieu le père.
En latin, la même racine est présente sous la forme Deus, "dieu". Le français en découle. La première forme française est Deo. On lit à la première ligne des Serments de Strasbourg, (premier texte écrit en français ancien, très ancien, 842), Pro deo amur... c'est-à-dire "Pour l'amour de Dieu...". C'est seulement au XIIe siècle que se stabilise la forme moderne Dieu (après être passé par l'étape Deu).
D'autre part, la même racine, toujours elle, a servi à désigner aussi bien la lumière du soleil, (indépendamment de toute idée de divinité) que la durée d'une journée.
Le mot latin dies (dies irae, "jour de colère") deviendra di en ancien français. On lit, toujours dans les Serments de Strasbourg, d'ist di en avant, c'est-à-dire, "à partir de ce jour", "dorénavant" en quelque sorte. Mais dies est très vite concurrencé par un autre mot en provenance lui aussi de cette même racine latine, frère ennemi, l'adjectif diurnum, "qui se passe le jour", "quotidien", "journalier". Il s'emploie comme un nom, un peu comme lorsque nous disons un jeune au lieu d'un jeune homme, et signifie "jour", "journal", voire à Rome, "registre où sont consignés les actes du Sénat". Les deux mots sont synonymes, concurrents et comme souvent, c'est celui qui a le plus de corps qui l'emporte, l'autre disparaît. Donc dies, devenu di, ne subsiste que dans la finale des noms des jours de la semaine, lundi, mardi, etc. et dans midi. Diurnum, est plus chanceux, il devient jorn, (prononcé djorn), puis jor, puis jur, puis, en 1274, notre moderne jour. Il est surprenant, à si longue distance, que le français contemporain ait conservé les deux sens originels, lumière et durée, dans les emplois actuels du mot jour:
La lumière
Il fait jour
Cette idée se fait jour
Le jour se lève

La durée
a) entre le lever et le coucher du soleil
Le jour le plus long
Le point du jour
Le jour se lève
Les jours allongent
b) de 24 heures
Dans trois jours
Pendant trois jours
Jusqu'à la fin de mes jours
L'italien a prolongé diurnum devenu giorno, dont nous avons hérité avec éclairé a giorno. L'espagnol a préféré dies devenu dia. Sic transit gloria verba.

Bien plus tard, en 1425, dernier avatar français du *deiwo indo-européen d'il y a sept mille ans, notre langue fabrique savamment le mot diurne à partir du latin diurnum. Mais à cette époque, les mots n'évoluent pratiquement plus, et diurne reste diurne. Le sens premier, très astronomique, est "ce qui s'accomplit en vingt-quatre heures". Puis, par opposition à nocturne, il se restreint au sens de "pendant qu'il fait jour".
On pense souvent que le grec theo, qui est à l'origine de nombreux mots en français à partir du XVIe siècle, théologie, théocratie, etc., est la forme grecque de notre Dieu. Il n'en est rien. Dieu et, théo- ont pratiquement le même sens et une forme voisine, pourtant, ils n'ont aucune origine commune. Ces ressemblances sans parenté sont fréquentes.
Voilà des mots, Dieu, jour, diurne, qui viennent d'une racine unique et très ancienne. Ils font partie de ces mots qui ont la vie dure, tels que *pater "père, paternel" ou *dem (maison), qui se perpétue dans domestique, madame, domicile, dominer, et dans le tout nouveau domotique. Mots qui viennent de loin et qui ont une belle descendance.

Ce n'est pas le cas de notre pauvre ciel. Il vient du latin caelum, et il n'y a pas grand chose à dire de caelum, si ce n'est qu'il est d'une origine incertaine. Peut-être faut-il le rattacher à caedere "couper". Césures du ciel, ces régions qu'observent les augures, ces zones que parcourent astres et planètes. Ce n'est guère convaincant. Le mot est entré en français au XIIe siècle. Malgré ses deux pluriels ciels et cieux, il n'a pas grande histoire et n'a engendré que arc-en-ciel, qu'on ne sait jamais mettre au pluriel, céleste, qui qualifiait l'empire de la Chine, et céruléen, qui existait déjà en latin, caeruleus, pour dire "azuré". Ajoutons célesta, qui désigne un tout petit piano de seulement quatre octaves (utilisé par Béla Bartok dans un concerto) et aussi ce registre de l'orgue qui produit des sons doux et voilés, musique des anges. Restent les prénoms. Il y eut un saint Céleste (quel cumul!), repris par le pape Céleste V à la fin du XIIe siècle. Mais ce prénom est plus célèbre par son féminin, Célestine, scandaleuse entremetteuse espagnole (Fernando de Rojas, 1499) et Céleste, qui redevient à la mode. Céleste enchante aussi bien les enfants qui lisent Babar que les sérieux lecteurs de Proust qui savourent le langage un peu bizarre de la célèbre Françoise, cuisinière de Marcel, autrement dit Céleste Albaret. L'auteur de La recherche... disait à propos d'un autre personnage qu'il avait ăun sourire héroïquement contraint, tristement tendre, céleste et désenchanté╚.
Les trois sens que le mot ciel avait en latin se retrouvent en français.
1- Séjour des dieux - Notre père qui êtes aux cieux... Aide-toi le ciel t'aidera, Fasse le ciel que..., Ciel, mon mari! Juste Ciel.
2- Voûte céleste- partie visible limitée par l'horizon. Utilisé en météorologie avec divers qualificatifs: ciel bas, ciel lourd, ciel serein, ciel menaçant.
3- Plafond- terme technique imagé: ciel de lit, mine à ciel ouvert, c'est-à-dire sans voûte.
Nos voisins anglais, sans doute plus méfiants des métaphores, utilisent trois mots différents: heaven, sky, ceiling pour chacun de ces sens. D'où la drôlerie de Sky, my husband...

Quant au poétique firmament, on a beau presser le citron du ciel (si la terre est bleue comme une orange, pourquoi le ciel ne serait il pas bleu comme un citron?), on ne peut que dire qu'il est entré en français au XIIe siècle dans le sillage du latin d'église. Il reprend le sens du latin classique, "soutien, appui", pour donner l'image d'une voûte céleste qui soutient fermement les étoiles. Il est, le firmament, comme la ferme, pièce maîtresse de la charpente qui soutient toute la toiture de la maison.

A suivre...
Dans le prochain numéro:
Et la lumière fût...

(a)- Les mots précédé d'un astérisque sont des mots reconstruits par la comparaison de plusieurs langues. Il représentent un état de langue supposé, à une époque pour laquelle il n'existe pas de traces écrites de cette langue. Ils ne sont dons attestés dans aucun texte.

Nous recommandons aux lecteurs qui souhaiteraient en savoir plus:
- Le Dictionnaire étymologique de Bloch et Wartburg, aux éditions des Presses universitaires de France.
- Le Dictionnaire étymologique de Jacqueline Picoche, aux éditions Le Robert.
- Et surtout le très précieux Dictionnaire historique de la langue française d'Alain Rey, paru récemment aux éditions Le Robert.


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