[Alliage] [Up] [Help] [Science Tribune]

ALLIAGE


Alliage, numéro 28, 1996


Erreurs fatales



Cent ans d'accidents automobiles



Stéphane Callens




En 1896, il y a juste un siècle, le constructeur automobile Levassor était victime d'un grave accident, et inaugurait une longue liste d'erreurs fatales et routières.
Levassor nous offre une figure de l'apprenti-sorcier. Elle est à la fois modeste - depuis, des millions de personnes ont disparu dans des conditions identiques - et triomphante : par ses résultats, cette figure de l'apprenti-sorcier surpasse de loin les figures d'apprentis sorciers les plus en vue, telles que celles présentées dans l'ouvrage de Michel Rival (1). Les erreurs routières fatales sont multiples et variées dans leurs conséquences désastreuses. Ce pourquoi elles peuvent offrir un bilan inégalable sur un siècle par leur ampleur. Accidents, pollutions, épuisement de ressources rares, réchauffement climatique aux conséquences difficilement évaluables : l'impact de l'innovation de Levassor est considérable. Même les statistiques des conflits armés confirment cette suprématie : la mortalité et les blessures liées à l'usage des véhicules pour des forces armées régulières sont les plus importantes, davantage même que celles liées aux armes de combat. Les inventeurs des gaz de combat, des missiles à longue portée, des bombes thermonucléaires ne peuvent prétendre à cette première place incontestable. La guerre moderne, alors que la puissance destructrice des armes est devenue immense au cours du siècle, laisse, en pratique, les forces armées régulières sous la menace effective d'une disparition accidentelle banale, à l'image de celle inaugurée il y a un siècle par Levassor.


Il y a cent ans, les deux premiers morts de l'automobile

L'accident de la route ne naît pas avec l'automobile, il naît plus précisément lors de la transition des véhicules conçus par Benz à ceux conçus par Panhard et Levassor. La route, avant l'automobile, est bien organisée, avec des solidarités fortement instrumentées au cours du dix-neuvième siècle. Moyens de secours, entraide spontanée ou formules de polices d'assurances sont depuis longtemps en place lorsqu'arrive l'automobile. De fait, les toutes premières automobiles ne perturbent pas ce système. La motorisation des véhicules, comme celle que pouvait réaliser l'ingénieur Carl Benz, les restitue comme des objets qui peuvent encore s'insérer dans le système existant . Levassor apporte la vitesse. Le premier mort recensé de l'automobile est celui qui a inventé ce qui allait devenir l'accélérateur et la boîte de vitesse mécanique. Levassor apporte un esprit sportif, par la participation et l'organisation de courses automobiles.
L'accident de la route naît surtout avec l'organisation des premières courses automobiles et l'augmentation de la puissance et de la puissance massique des véhicules. Cette dernière valeur grimpe vite, par la simple adjonction de moteurs de plus en plus puissants sur des cadres issus des principes de la fabrication des cycles.
Avant Levassor, les véhicules automobiles possèdent un moteur à régime fixe, dans la conception proposée par l'ingénieur Carl Benz. Ils se conforment presque point par point aux règles existant pour la traction hippomobile. Dans la conception de Benz, le véhicule était constitué d'un cadre tricycle ou quadricycle construit selon les usages des fabricants de bicyclettes, et d'un petit moteur à régime fixe à l'arrière. Levassor est l'artisan de la transition vers le "système Panhard" : il adjoint au moteur à régime fixe de Benz un variateur et des pignons baladeurs permettant de modifier le rapport entre le régime moteur et la rotation de l'arbre de transmission. Levassor place le moteur à l'avant, tandis que la propulsion est faite par les roues arrière": c'est le principe du "système Panhard", adopté dès le modèle Panhard et Levassor de 1893. En plaçant le moteur à l'avant, le "système Panhard" permettait d'augmenter la taille du bloc moteur, la cylindrée et le nombre de cylindres du moteur. La compétition amène alors une déformation des véhicules par l'avant : le "système Panhard" permet d'installer de gros blocs moteurs. Cependant, la croissance des motorisations anticipe largement celle des systèmes de freinage": le véhicule de Levassor ne possède que le frein à patin des véhicules hippomobiles. Le ressort dramatique de ce premier accident d'automobile fatal se situe dans cette alliance disparate d'éléments techniques": Levassor ne peut effectuer correctement une manoeuvre d'évitement d'un chien. Grièvement blessé, il décède quelque temps plus tard, au début de l'année 1897.
La course Paris-Dieppe fournit le second de ces premiers morts de l'automobile. Le marquis de Montaignac y salue, comme il se doit, un conducteur qu'il est en train de dépasser. Ce faisant, il délaisse un peu trop sa direction, et accroche légèrement le véhicule doublé. Une nouvelle fois, son comportement est dicté par les règles de la bienséance : le gentilhomme se retourne et se confond en excuses ; il va droit au fossé, et y expire bientôt, mais en ayant eu le temps de jurer qu'il était bien le seul responsable de l'accident. Dans l'espoir de reformuler des règles de courtoisie, apparaissent un peu plus tard les premiers codes de civilité à l'initiative des automobiles-clubs. Mais l'ancien système garantissant un bon niveau de sécurité dans les déplacements a bien disparu. S'achève un dix-neuvième siècle plus heureux pour sa sécurité dans les transports que le vingtième siècle toujours à la peine pour maîtriser un risque routier multiforme.

La récurrence épiméthéenne

Dans la pensée grecque, l'erreur fatale est liée à la pensée à courte vue, pensée personnifiée dans le Titan ƒpiméthée, frère de Prométhée et époux de Pandore. Les deux premiers morts de l'automobile forment le couple épiméthéen de l'automobile : Levassor, l'offre manufacturière et Montaignac, la demande à la recherche de style de vie.
Dominique Lecourt a récemment examiné les fondements imaginaires de l'éthique.(2). Son enquête littéraire tourne autour des personnages prométhéens. Les enquêtes empiriques sur l'ensemble des maux générés par la mobilité routière trouvent une efficacité létale et destructrice, au contraire, associée à des personnages épiméthéens. "Un cercle d'automobilistes pressés", nous dit aujourd'hui un élu régional, à propos de ses collègues de la commission de décision des investissements routiers. C'est bien ce "cercle d'automobilistes pressés" que l'on trouve dans les épisodes les plus sombres de la genèse des maux de ce siècle. Des deux frères, celui à la pensée prévoyante est celui de l'enquête littéraire - il y a une immense littérature autour de l'inventeur qui dispose de l'avenir par un pacte diabolique -, alors que l'enquête empirique ne révèle que des êtres quelconques, indemnes de toute réflexion économique ou scientifique, responsables et capables de décisions sensées et comme tout le monde, d'erreurs fatales. Roland Barthes a parlé des alchimistes de la vitesse, mais il s'agit de l'alchimie commune aux ateliers de réparation automobile, alors même qu'il lui semblait qu'au moment où il écrivait - à la fin des années 50 - s'amorçait la disparition de cette "alchimie de la vitesse". Les 75 morts du Mans, le 11 juin 1955 (une voiture quitte la route et s'écrase dans la foule"; cet événement marque le début d'un renouveau de l'intérêt des autorités publiques en France pour les limites de vitesse) en sonnaient sans doute le glas, mais la décision fut retardée jusqu'en 1972 .
La condition sans éclat des épiméthéens n'interdit pas les grands effets. Cela est conforme à l'enseignement de la pensée mythologique": aux sources de grands désastres, des actes anodins, des coups de coeur - celui d'Epiméthée pour Pandore -, des gestes plus instinctifs que réfléchis.
Le dictateur européen de l'entre-deux-guerres est tout à la fois conducteur intrépide et bienfaiteur à l'autostrade. Tant et si bien que "le mot "conducteur" lui-même a été choisi pour désigner certains dirigeants politiques à l'époque où l'automobile devenait un fait social, il se traduit en effet par Conducator, Caudillo, Duce, Führer." (3). Deux décennies sous la conduite de ce cercle d'automobilistes pressés, et l'Europe fut bel et bien réduite en cendres.
La reconstruction européenne voit agir un nouveau cercle d'automobilistes pressés, les urbanistes au style international. Ceux-ci poursuivent l'édification d'une cité lumineuse gommant toutes les irrégularités de l'environnement urbain. Les célèbres diatribes de Le Corbusier contre les "chemins des ânes" et les "rues-corridors" amènent le saccage de l'espace public par des chaussées spécialisées pour l'automobile. Le Corbusier voulait signer l'acte de décès de la rue": "La rue n'est plus, elle est devenue route de ville, route d'automobile, autostrade." (4). Tout doit être aménagé pour la prise de vitesse des véhicules non guidés, "une nouvelle route pour des vitesses vingtuples à trentuples" (5).


Prométhée reste enchaîné

La répétition de la disparition des premiers constructeurs automobiles a fait naître le premier rapport d'étude. Ainsi, dès 1903, le président du Conseil, Combes, concluait le rapport officiel de la mort de Marcel Renault, décédé dans des circonstances similaires à Levassor, "il n'y a plus d'utilité à retirer de l'accélération de la vitesse... La solution consistera à n'admettre qu'en service des véhicules pourvus de moteurs dont la puissance n'excéderait pas certaines limites se rapprochant des limites de la vitesse légale" (6). Le dernier en date de ces rapports officiels ne diffère pas par ses conclusions, simplement s'y ajoute le propos désabusé du ministre en place": "Quand on parle de la vitesse, il n'y a que des coups à prendre." (7)
La pensée mythologique n'est pas prise en défaut : les personnages épiméthéens font les bêtises, la pensée prométhéenne propose une précaution et doit encaisser les coups. Le prototype divin de Prométhée remonte au dieu Ea des Mésopotamiens, il s'oppose traditionnellement à un dieu de la décimation des hommes, Enlil dans le panthéon mésopotamien, Zeus dans le mythe grec.
Là aussi, la distribution des rôles est conforme au plus ancien fonds mythologique de l'humanité. Ea ou Prométhée est un personnage de ministre ou conseiller, et dans le mythe et la tragédie d'Eschyle, le bon conseil s'efface devant le "bon plaisir" (8). Laissons Zeus s'expliquer, alors qu'un conseiller vient lui proposer une mesure qui aurait permis de sauvegarder la vie de mille personnes par an - il suffit d'abattre les plantations d'alignement qui proviennent du souci de protéger les cavaliers de la pluie.

17 juillet 1970,

Mon cher Premier ministre,

J'ai eu par le plus grand des hasards communication d'une circulaire du ministère de l'ƒquipement - direction des Routes et de la Circulation routière - dont je vous fais parvenir photocopie.
Cette circulaire, présentée comme un projet, a en fait déjà été communiquée à de nombreux fonctionnaires chargés de son application, puisque c'est par l'un d'eux que j'en ai appris l'existence.
Elle appelle pour ma part deux réflexions :
- la première, c'est qu'alors que le Conseil des ministres est parfois saisi de questions mineures telles que l'augmentation d'une indemnité versée à quelques fonctionnaires, des décisions importantes sont prises par les services centraux d'un ministère en dehors de tout contrôle gouvernemental
- la seconde, c'est que, bien que j'aie plusieurs fois exprimé en Conseil des ministres ma volonté de sauvegarder "partout" les arbres, cette circulaire témoigne de la plus profonde indifférence à l'égard des souhaits du président de la République. Il en ressort, en effet, que l'abattage des arbres le long des routes deviendra systématique sous prétexte de sécurité. Il est à noter, par contre, que l'on n'envisage qu'avec beaucoup de prudence et à titre de simple étude le déplacement des poteaux électriques ou télégraphiques. C'est que là il y a des Administrations pour se défendre. Les arbres, eux, n'ont, semble-t-il, d'autres défenseurs que moi-même et il apparaît que cela ne compte pas.
La France n'est pas faite uniquement pour permettre aux Français de circuler en voiture, et, quelle que soit l'importance des problèmes de sécurité routière, cela ne doit pas aboutir à défigurer son paysage. D'ailleurs, une diminution durable des accidents de la circulation ne pourra résulter que de l'éducation des conducteurs, de l'instauration de règles simples et adaptées à la configuration de la route, alors que la complication est recherchée comme à plaisir dans la signalisation sous toutes ses formes. Elle résultera également de règles moins lâches en matière d'alcoolémie, et je regrette à cet égard que le gouvernement se soit écarté de la position initialement retenue.
La sauvegarde des arbres plantés au bord des routes - et je pense en particulier aux magnifiques routes du Midi bordées de platanes - est essentielle pour la beauté de notre pays, pour la protection de la nature, pour la sauvegarde d'un milieu humain.
Je vous demande donc de faire rapporter la circulaire des Ponts et Chaussées, et de donner des instructions précises au ministère de l'ƒquipement pour que, sous divers prétextes (vieillissement des arbres, demandes de municipalités circonvenues et fermées à tout souci d'esthétique, problèmes financiers que posent l'entretien des arbres et l'abattage des branches mortes), on ne poursuive pas dans la pratique ce qui n'aurait été abandonné que dans le principe et pour me donner une satisfaction d'apparence.
La vie moderne dans son cadre de béton, de bitume et de néon créera de plus en plus chez tous un besoin d'évasion, de nature et de beauté. L'autoroute sera utilisée pour les transports qui n'ont d'autre objet que la rapidité. La route, elle, doit redevenir pour l'automobiliste de la fin du vingtième siècle ce qu'était le chemin pour le piéton ou le cavalier : un itinéraire que l'on emprunte sans se hâter, en en profitant pour voir la France. Que l'on se garde de détruire systématiquement ce qui en fait la beauté !

Georges Pompidou

Dans la version mésopotamienne du mythe de Prométhée, la décimation des hommes ne résulte que de leur abondance. Le grand dieu Enlil, comme l'ogre des contes enfantins, pense que cette abondance d'hommes peut pertuber sa sieste, et c'est pour cela qu'il décide de décimer les hommes. De même, ici, la conjuration prométhéenne pour sauver mille vies par an est mise en échec par la volonté de ne pas pertuber le paysage.


Quelle traduction du principe de précaution ?

Le principe de précaution concerne les figures épiméthéennes de la décision à courte vue qui entraîne des conséquences catastrophiques. Plus particulièrement, le changement climatique issu des émissions de gaz à effet de serre fait que la mobilité routière est directement concernée par ce principe de précaution inscrit dans les textes internationaux, et plus encore dans le Traité de l'Union européenne (9).
La traduction du principe de précaution n'est pas dans la situation d'un vide éthique qu'il s'agirait de remplir. "Je suis responsable", disait déjà le marquis de Montaignac en expirant. La mobilité automobile est très exigeante, et sanctionne très durement des erreurs minimes.
Multiplier les appuis normatifs pour des innovations de modération de la vitesse est la porte d'entrée du sentier viable de la mobilité routière face aux risques multiples qu'elle génère. La traduction du principe de précaution peut s'inscrire sans difficultés dans la continuité d'un effort de maîtrise du risque routier accidentel.


1. . Michel Rival, Les apprentis sorciers. Fritz Haber, Wernher Von Braun, Edward Teller, Paris le Seuil, 1996. 2. . Dominique Lecourt, Prométhée, Faust, Frankenstein. Fondements imaginaires de l'éthique, Synthélabo, 1996.
3. . Michel Roche, La conduite des automobiles, Paris, PUF, 1980, p. 121.
4. . Le Corbusier, Sur les quatre routes, Paris, 1941, p. 81.
5. . op. cit., p. 40.

6. . E. Combes, Rapport au président de la République, 13 juin 1903

7. . B. Bosson, dans Robert Namias, Vitesse et sécurité routière, rapport au Premier ministre, La Documentation française, décembre 1994.

8. . Eschyle, Tragédies, traduction Paul Mazan, Paris, Gallimard, 1982, p. 217.
9. . "La politique de la Communauté dans le domaine de l'environnement vise un niveau de protection élevé. Elle est fondée sur les principes de précaution et d'action préventive, sur le principe de correction, par priorité ê la source, des atteintes ê l'environnement et sur le principe du pollueur-payeur" (article 130R du traité de Maastricht).
Cet appel à contribution résulte d'une initiative commune au laboratoire Clersé URA 345 du CNRS, ê l'IFRESI (Institut fédératif de recherche sur les économies et les sociétés industrielles), et à la Communauté Urbaine de Lille.

[Up]