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ALLIAGE


Alliage, numéro 27, 1996


La chronique du Savant flou


Zéphyrin Xirdal




Scientifiques, encore un effort pour vous cultiver ! Ce n'est pas un conseil du Savant flou, mais du vice-chancelier de l'université de Cambridge, qui, inquiet de la mauvaise image publique des étudiants en ingéniérie, vient de les exhorter à apprendre à jouer d'un instrument de musique, à danser ou à chanter, à faire du théâtre, plutôt que de passer tout leur temps libre dans les espaces virtuels, à jouer avec leurs ordinateurs (d'après New Scientist, no2016, 1996).

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Pour ceux qui craindraient que le monde de la communication électronique devienne le lieu de débauches virtuelles, tout autant que pour ceux qui le souhaiteraient, une salubre expertise technique de Gérard Klein : "Les médias ont fait un sort avantageux au cybersexe, c'est-à-dire à la possibilité d'échanger des stimulations érotiques à travers les réseaux à l'aide de harnachements plus ou moins futuristes. Disons, tout puritanisme mis à part et au risque d'en décevoir quelques-uns, qu'il relève pour l'instant de la fiction, malgré les "démonstrations" de quelques exhibitionnistes. Un calcul simple permet de le montrer : la peau humaine fait environ 2 mètres carrés, soit 2 millions de millimètres carrés ; en moyenne, chaque millimètre carré est doté d'une dizaine de terminaisons nerveuses environ, et beaucoup plus dans les zones sensibles. La fabrication d'un vêtement qui permettrait la transmission d'une caresse acceptable pose donc quelque problèmes, sans même parler du traitement des données." (Le Monde/Télévision-Radio-Multimédia, semaine du 22 au 28 janvier, p. 28)

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Le flamboyant Francis Galton, l'un des promoteurs, à la fin du siècle dernier, de l'utilisation systématique de la statistique, était atteint d'arithmomanie aiguë. Tout lui était prétexte à évaluation numérique. Il publia même une étude sur l'efficacité de la prière, fondée sur la statistique des durées de vie des membres du clergé anglican, censés faire l'objet pour leur santé de prières particulièrement nombreuses et intenses ; les conclusions de Galton furent négatives. Rien de flou chez ce savant... Voici sa contribution au rapprochement des sciences mathématiques et des arts plastiques : "Le nombre de coups de pinceau nécessaire à l'exécution d'un tableau n'est pas sans intérêt ; c'est pourquoi, je me permets de rapporter deux expériences personnelles. Il y a quelques années, je fis faire mon portrait par Graef, un artiste allemand bien connu. Trouvant fort ennuyeux de poser sans rien faire, je m'amusai à compter le nombre de ses coups de pinceau par minute. Il était fort méthodique et il fut aisé d'en calculer la moyenne ; comme je ne savais que trop le nombre d'heures durant lesquelles j'avais posé, en multipliant cette moyenne par le nombre de minutes, j'obtins le résultat désiré, à savoir vingt mille. Un an et demi plus tard, je fus portraituré à nouveau par le regretté Charles Furse, dont la méthode était complètement différente de celle de Graef. Il m'observait avec attention, mélangeant tranquillement ses couleurs, puis, se précipitant sur le portrait, y posait ses touches si rapidement que je dus en évaluer le nombre, faute de pouvoir les compter. Toujours est-il que le résultat final, à ma vive surprise, fut le même, soit vingt mille." Et Galton d'ajouter, avec une bizarrerie toute britannique : "Aussi grand que soit ce nombre, il est inférieur à celui des mailles d'une paire banale de chaussettes tricotées. Les miennes comprennent plus de cent rangs [de] cent deux mailles en moyenne pour chaque rang - ce qui fait plus de vingt mille mailles pour les deux."

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A propos d'humour anglais, le Savant flou a vivement apprécié celui d'un film consacré au Loch Ness et projeté sur Arte en mars. On put y voir deux sortes de monstres - en l'occurrence, d'une part, les témoins assez déjetés des "apparitions", telle cette jeune femme se déclarant "élue" par sa vision de Nessie et la comparant à celle de son accouchement, et d'autre part, une forme de vie effectivement nouvelle découverte au fond du lac par des scientifiques parfaitement respectables, à savoir une espèce, inconnue jusque-là, de nématodes, vers de vase de quelques dixièmes de millimètres. Suivait un autre film anglais non moins loufoque, qui, sous le titre "Higher mathematics made fun" (Andrew McCarthy, 1991), montrait une folle et véritable expérience de catapultage à quelques dizaines de mètres de hauteur d'un piano enflammé à travers un pré de la verte campagne anglaise.

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A-t-on assez vanté la rapidité de l'évolution technique moderne et le renouvellement incessant des procédés industriels contemporains... Un exemple : il n'aura fallu que cinquante ans à Renault pour renouveler sérieusement la motorisation de ses véhicules légers : le même moteur "Cléon Fonte" a fidèlement servi, avec des modifications mineures, durant un demi-siècle, depuis la Juvaquatre (1946) et la Quatre chevaux, jusqu'à la Clio de 1996.

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En revanche, le Savant flou a pu admirer, dans l'un des restaurants que fréquentent les cadres de la technopole de Sophia-Antipolis, une réalisation de technologie vraiment avancée. Il s'agit de toilettes automatisées, où l'on commande à distance, d'un geste de la main et sans contact potentiellement contaminant, l'abaissement (ou le relèvement) de la lunette, le déclenchement de la chasse, etc. Mais pourquoi s'arrêter en si bon chemin et tolérer le contact de la position assise ? Un système de sustentation sur coussin d'air, genre Hovercraft, s'impose. à la turque...

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Thomas Alva Edison naquit le 11 février 1847 à Milan, Ohio, et y vécut jusqu'à l'âge de sept ans. Sa maison natale est actuellement un musée consacré à l'inventeur du phonographe, de l'ampoule électrique et de tant d'autres innnovations liées à la révolution de l'électricité. Mais en ces temps de dificultés budgétaires, le musée a failli fermer ses portes, faute d'avoir pu payer les mille dollars de sa facture annuelle... d'électricité.

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Les célébrations devenues communes des retrouvailles entre la science et la culture, les apologies d'une "convergence" entre mathématiques et poésie, ou entre physique et arts plastiques, suscitent toujours chez le Savant flou une certaine gêne - surtout quand ces revendications de respectabilité culturelle émanent de ses collègues... Il a trouvé une expression autorisée de cette réticence chez Italo Calvino : "Quand j'entends un scientifique déclarer ses inclinations "poétiques", je dois dire que mon mouvement initial est de défiance ; l'un des premiers points fermes de notre éducation intellectuelle (ou en tout cas de la mienne) veut que la science se présente en fait avec son visage le plus austère et le moins orné ; si, des résultats de ses impassibles procédures, surgit ce que je pourrais considérer comme une suggestion poétique, je la salue comme bienvenue, mais à la condition que la découverte m'en revienne ; si c'est la science elle-même qui me déclare : "regarde comme je suis poétique !", je ne peux me défendre d'une réaction de refus." Dans le numéro 9 de la série Riga, entièrement consacré à Italo Calvino, Marcos y Marcos, Milano, 1995).

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"Les savants partagent avec les enfants, dont ils ont souvent l'âme simple et retorse, ces qualités sympathiques dont l'une est la dévotion à l'idée et l'autre la sincérité dans la mauvaise foi...", Paul Claudel, in L'oeil écoute (OEuvres complètes, t. 17, p. 168, Gallimard, 1960). Le Savant flou, craignant de se voir encore accusé d'être antiscientiste a priori (c'est pourtant bien a posteriori qu'il l'est), se hâte d'indiquer qu'il a trouvé cette citation dans les notes de cours au Collège de France de Maurice Merleau-Ponty, La nature (le Seuil, 1995).

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