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ALLIAGE


Alliage, numéro 27, 1996


Les langues des sciences dans le discours électronique


Geoffrey Nunberg



Dans le cadre du Forum européen de la science et de la technologie, mis sur pied par la Direction générale de la science, de la recherche et du développement (DG XII) de la Commission européenne, s'est tenue en novembre 1994 à Paris, au centre Alexandre-Koyré, une conférence "Sciences et langues en Europe". à partir d'une réflexion historique sur les formes linguistiques de la science européenne (du rôle du latin à l'émergence des langues nationales), ont été abordés les enjeux actuels, tant épistémologiques que politiques, de la question. Les actes de cette conférence viennent de paraître : Roger Chartier & Piero Corsi éds., Sciences et langues en Europe, centre Alexandre-Koyré (EHESS), 1996. On trouvera ci-dessous la contribution de Geoffrey Nunberg, que l'auteur et les éditeurs ont bien voulu nous confier.

Il semble inévitable, lorsque l'on aborde les effets de la technologie sur le plurilinguisme, d'évoquer les systèmes de traduction automatique. En effet, l'échec de ces systèmes représente l'une des plus grandes déceptions des premiers jours de l'intelligence artificielle, une déception si grande que ce projet fut presque totalement abandonné pendant plus de dix ans. à tel point que la plupart des chercheurs du domaine ne parlent désormais plus de "traduction automatique", et préfèrent parler moins ambitieusement de "traduction aidée par ordinateur". à titre d'exemple, notre centre de recherches, à Grenoble, développe des dictionnaires "contextualisés", c'est-à-dire des dictionnaires bilingues informatisés capables de fournir des traductions intégrant le contexte linguistique. Supposons que vous traduisiez du français en anglais la phrase : "Il a tenu le coup." Vous cliquez sur le mot coup et le système vous proposera la traduction : "He held up". Vous n'êtes pas obligé de passer par les longues entrées pour les mots coup et tenir. Des systèmes tels que celui-ci simplifieront énormément le travail du traducteur, mais restent bien évidemment très loin du rêve d'une traduction purement automatique. Il serait imprudent d'annoncer que la traduction automatique, celle de la science-fiction, ne se réalisera jamais, mais ce n'est pas pour demain.
Il n'y a donc pas de deus ex machina, ou devrais-je dire de machina ex deo. La majorité des scientifiques du monde continueront à se battre avec ce qu'on pourrait appeler la questione della lingua scientifique. Et j'ai le regret de vous dire que ce fardeau ne sera porté quasiment que par les seuls scientifiques non-anglophones. Certes, l'étude des langues étrangères a légèrement augmenté ces dernières années au Etats-Unis, mais elle reste très faible par rapport aux autres pays développés. Quelques chiffres le montrent aisément : chaque année, seuls quinze pour cent des élèves du secondaire y étudient une langue étrangère. Même à l'université de Stanford, nous ne pouvons demander à nos nouvelles recrues de connaître une langue étrangère, et pour l'obtention du diplôme, l'étude d'une langue est limitée à une seule année. Le problème devrait être abordé aux niveaux élémentaires, mais là, on rencontre souvent une résistance administrative. Ainsi, un responsable de l'éducation pour l'Etat du Texas a-t-il pu déclarer : "If English was good enough for Jesus, it's good enough for me."
Si nous cherchons à préciser les effets des nouvelles technologies, ce n'est donc pas en les considérant comme des technologies permettant l'écriture ou la lecture dans une langue étrangère, mais plutôt comme des technologies de communication ayant le pouvoir de transformer les sphères discursives.

Langue, science et idéologie

Jusqu'à maintenant, la questione della lingua scientifique s'est limitée au discours de la sphère publique des sciences ; c'est-à-dire le discours appartenant aux communications formelles des revues, colloques et congrès. Il est le seul à franchir les frontières linguistiques. Il est d'ailleurs de la nature même des moyens de communication publique d'empêcher les agents de négocier entre eux le choix de la langue, comme ils le feraient dans un dialogue face à face.
La question de la langue scientifique est restée largement une question de langue de publication. Elle s'est posée différemment pour chaque communauté, selon qu'il s'agit de langues strictement vernaculaires comme le grec et le danois, ou de langues véhiculaires secondaires comme l'allemand et le français. Cependant, ces décisions sont toujours prises selon les lois qui gouvernent l'économie des échanges linguistiques, pour employer l'expression de Bourdieu. On peut noter à ce propos que le fonctionnement du marché linguistique est beaucoup plus complexe que ce que pourraient laisser paraître les chiffres bruts. En effet, si l'on cherche, par exemple, les citations de l'Index Medicus concernant le domaine des maladies tropicales, on constate que 6,5 % des citations sont en français et 80 % en anglais (ces 6,5 % étant le pourcentage le plus élevé pour le français dans la littérature médicale). Mais il ne s'ensuit pas qu'un chercheur français doive s'attendre à ce que son audience soit multipliée par douze s'il publie son article en anglais, l'efficacité du marché linguistique diminuant avec sa dimension et sa dispersion. Par conséquent, un chercheur danois qui publie un article en anglais dans the Journal of the Danish Medical Association - c'est son titre officiel - ne peut pas s'attendre à ce que son article soit lu ou même accessible à un chercheur australien. De plus, le nombre des lecteurs pour un article scientifique particulier n'augmente pas en proportion directe avec les lecteurs potentiels dans une langue, comme c'est le cas pour les produits littéraires. C'est particulièrement vrai pour des champs comme la mathématique ou la physique, où la plupart des lecteurs sont aussi des auteurs. Par conséquent, si l'on veut connaître l'audience moyenne d'un article de mathématique, il suffit de diviser le nombre d'articles que lit en moyenne un mathématicien par le nombre d'articles qu'il écrit. Ce nombre restera constant, même si le nombre des mathématiciens passe de mille à dix millions, quand bien même augmenterait la déviation standard. Il en ressort qu'il n'est nullement certain qu'un article publié en anglais aurait une plus grande audience s'il était publié en français. En astrophysique, par exemple, toutes les revues de prestige sont en anglais, la communauté scientifique internationale étant étroitement soudée, et virtuellement tous les chercheurs sont obligés de publier en anglais. Il faut donc avoir en tête que le calcul portant sur ces considérations de marché dépend de façon à la fois directe et indirecte de la nature du véhicule.
De pures considérations de marché sont suffisantes pour expliquer l'existence d'une importante littérature scientifique dans une langue comme le japonais, qui représente 12 % des publications récentes en chimie. Etant données la taille et l'importance de la communauté travaillant en chimie au Japon, de toute évidence cette littérature ne vise que la consommation domestique. En fait, les revues japonaises publient de plus en plus d'articles écrits en anglais, mais le nombre de chercheurs et de revues a tellement augmenté que l'impact de l'anglais est masqué. Dans le monde francophone ou germanophone, la situation est plus complexe. Ces communautés attachent une importance idéologique à l'usage de leur langue dans les échanges scientifiques, de sorte que le choix est finalement chargé de signification culturelle.
En France, cette idéologie prend ses racines aux dix-septième et dix-huitième siècle, lorsque les théoriciens du langage se sont mis à évaluer les avantages du vernaculaire, par rapport au latin, et à d'autres langues. à cette époque, des écrivains, comme Diderot et Rivarol, ont énoncé la doctrine de la "clarté" naturelle de la syntaxe française. Cette doctrine a joué un rôle important dans la construction de l'identité nationale française. Et comme l'a récemment montré Harold Mah, ce fut en réaction à cette doctrine que Fichte élabora sa propre doctrine de l'identité germanique. Les positions autour du rôle de l'anglais ont évolué de façon analogue. On pense tout d'abord au travail des membres de l'Académie royale au dix-septième siècle, puis aux lexicographes et aux rhétoriciens du dix-huitième siècle, comme Samuel Johnson et les Ecossais Hugh Blair et George Campbell - et aussi à Joseph Priestley, qui écrivit ses Rudiments de la grammaire anglaise en 1761. En France, cependant, cette doctrine a été explicitement, invoquée, au vingtième siècle, pour justifier l'usage du français dans le discours scientifique, ce qui n'a guère été nécessaire pour l'anglais.
Cette rhétorique appartenait au "culte de la science", apparu à la fin du dix-neuvième siècle. Comme l'a signalé Christophe Charle, ce culte a fait partie d'une véritable stratégie discursive.1 Il permettait de consolider la classe scientifique. Il justifiait, vis-à-vis d'un public non-initié les dépenses considérables engagées dans la recherche scientifique. Il visait à attirer les mécènes. Et, ce qui est peut-être plus particulier au cas français, il renforçait l'idéologie officielle positiviste et scientiste. Tout ceci explique pourquoi l'opinion cultivée de cette époque concevait le rayonnement de la science comme témoignant de la grandeur de la nation et de sa langue.
Or, j'ai l'impression que très peu de scientifiques français soutiennent actuellement cette doctrine, à la différence de certains critiques, non sans influence sur le plan culturel. Ainsi, alors que Rivarol invoquait la clarté du français pour justifier, après coup, son universalité, des contemporains continuent d'insister sur cette clarté pour recommander le français comme langue de communication, même lorsque cette universalité n'est plus de mise. Le plus tenace de ces critiques est Maurice Druon (hélas!), qui explique pourquoi, à son avis, les médecins écrivent le meilleur français :
"Lorsqu'il m'arrive de consulter une revue médicale, je suis fréquemment saisi, et heureusement saisi, par la précision descriptive, par l'ingéniosité des images, par le caractère parfaitement pertinent et démonstratif du propos, en un mot, par la qualité de l'écriture...".2
D'où il s'ensuit que les scientifiques français, non seulement peuvent, mais doivent s'exprimer en français. Et Druon de renchérir :
"...Je m'indigne de voir certaines revues scientifiques, éditées en France et bénéficiant de subventions publiques, publier tous les articles, y compris ceux des collaborateurs français, en anglais !... Qu'est-ce donc qui conduit certains esprits à une telle démission ? Croient-ils vraiment que de s'exprimer dans une langue étrangère, qu'ils maîtrisent forcément moins bien que la leur, va les faire prendre davantage en considération ? S'ils ont accompli vraiment une grande découverte, même annoncée en français, elle ne restera pas inconnue ! Et s'ils ont vraiment une importante communication à faire, elle sera connue de toutes manières, et elle sera versée au crédit de leur culture et de leurs pays."3
Je ne veux pas m'occuper ici de la validité de cette conception. Mais je m'intéresse, dans ce passage, à la manière dont la conception du discours scientifique est liée à une culture de l'édition imprimée. Druon laisse entendre que les auteurs scientifiques écrivent pour connaître une renommée sur le plan littéraire. La science ne semble être ainsi qu'une affaire de "grandes découvertes" et d'"importantes communications", dont le but est de se faire "prendre en considération", et dont les triomphes sont à l'honneur de la patrie. Pour notre propos, l'important est de noter l'identification des supports de la culture scientifique et de la culture littéraire, ce qui présuppose qu'on peut considérer une revue scientifique comme un livre, un objet physique, et cela comme un signe ostensible du rayonnement de la culture qui le produit.

L'électronique et la fin de la publication ?

Que devient ce type d'idéologie lorsque le discours scientifique est transféré au domaine électronique ? Je ne croit pas que le livre soit menacé de disparition. Toutefois, l'édition scientifique pourrait connaître une transformation radicale, pour plusieurs raisons. Une revue sous forme électronique réduit les coûts d'impression, de distribution et de stockage, comme le décalage entre acceptation et parution des articles. Elle permet la recherche et la classification automatiques, elle offre de nouveaux moyens expressifs, comme les diagrammes dynamiques. Et elle est destinée à un public déjà équipé des nécessaires ordinateurs, imprimantes, et connexions aux réseaux.
Ceci ne signifie cependant pas que les revues scientifiques imprimées disparaîtront. Il y aura toujours place pour des revues générales comme Science et Nature, qui ne respectent pas les frontières entre disciplines, et qui exigent un support matériel pour réunir un contenu aussi varié. Mais la majeure partie des publications scientifiques sera transférée sur un support électronique. Prenons, par exemple, un projet en cours de réalisation à la bibliothèque de l'université de Californie à San Francisco. La bibliothèque s'est mise d'accord avec l'éditeur Springer-Verlag pour effectuer la répartition électronique des revues en plusieurs sous-disciplines. Une liste de résumés et de premières pages est affichée sur un serveur, de telle sorte qu'un chercheur peut transférer le texte à son ordinateur, soit pour le lire sur l'écran, soit pour l'imprimer sur place. Ce projet propose, en même temps, un modèle économique de diffusion.
Cette transformation a d'importantes répercussions sur l'édition scientifique. Entre autres, un article n'est plus contraint d'occuper un espace matériel limité, son auteur peut y inclure une description détaillée de sa méthode, ou toutes les données brutes qui justifient ses analyses. Ou, plus important pour nous, un article peut être publié dans plusieurs langues à la fois. Dans ce cas, il reste à voir si les scientifiques donneront leurs articles en plusieurs langues, et si les gouvernements subventionneront ce supplément de travail. Toutefois, il est peu probable que l'on retourne au bilinguisme qui prédominait à l'époque de Descartes et de Boyle, mais il devient possible pour un article de jouer simultanément un rôle dans les communautés scientifiques anglophone et francophone ou germanophone.
Si la publication multilingue devient usuelle, la plupart des revues scientifiques internationales contiendront majoritairement des textes en anglais. Mais il faut tenir compte que la notion de revue-livre n'est plus pertinente. Il restera des éditeurs, maisons d'édition traditionnelles, ou bibliothèques de sociétés professionnelles, ou encore de nouvelles entités, comme le Projet sur le Génome humain, qui commencent déjà à s'approprier un rôle d'intermédiaire. Mais la rédaction ne sera plus aussi étroitement liée, comme c'est le cas aujourd'hui, à la diffusion. Celle-ci sera transférée vers l'utilisateur, muni de nombreux moyens nouveaux lui permettant de rechercher des articles dans les bases de données en fonction de multiples paramètres.
Dans un tel contexte, il est difficile de s'imaginer comment un critique comme M. Druon pourra continuer à s'indigner des "revues éditées en France" dont les textes sont écrits en anglais, tout simplement parce que les revues en tant que telles ne seront plus accessibles au public. Elles n'auront, en effet, plus de lieu de provenance identifiable, puisque éditées partout, et partout accessibles. Elles n'occuperont plus de place sur les rayons des bibliothèques ni dans les boîtes aux lettres. En fait, elles n'apparaîtront, ni ne sortiront. Elles ne feront que fournir des articles à ceux qui les cherchent. Il restera, bien sûr, possible de demander tous les articles récents de la Revue française des maladies respiratoires, mais rien ne privilégiera ces contiguïtés, le nom de l'éditeur ne représentant plus qu'un des paramètres d'une demande. Cependant, il deviendra également possible de ranger ensemble les "littératures" francographes, germanographes, etc., sans se rendre compte de leur sources. Et cette transformation rend plus efficace le marché linguistique, puisque un article n'est plus inaccessible car publié en Australie ou en Algérie.
Bref, la revue n'est plus un livre parce qu'elle n'est plus une publication, au sens précis du dix-huitième siècle. Les notions de distribution, de diffusion, sont remplacées par une série d'échanges bilatéraux. Dès lors, il devient difficile de concevoir ces échanges sur le modèle du discours littéraire. Et si les travaux scientifiques sont considérés comme une réussite de la culture nationale, cela n'aura plus aucun rapport avec le médium linguistique dans lequel ils s'expriment.

Les formes nouvelles de la communication scientifique

Je m'empresse d'ajouter que ceci ne diminue nullement l'importance, voire l'urgence, des questions de langue. Je veux seulement dire que ces questions se déplacent vers d'autres domaines, dans la mesure où les réseaux électroniques peuvent transmettre de nombreux autres types de communication. Et ces formes nouvelles affectent la question des langues, dans la sphère aussi bien privée que publique. Il y a, par exemple, des forums électroniques, ce qu'on appelle les listes tempérées, et d'autres services interactifs. Ces services véhiculent des échanges d'annonces, comptes rendus, résultats préliminaires, discussions théoriques, notes techniques, potins, etc. (Ils évoquent une version moderne du Journal des Sçavans de Sallo, sauf qu'ici, les participants peuvent bien sûr se répondre les uns aux autres.)
Finalement, il est important de noter que le réseau n'est pas seulement un moyen de communication entre des lieux de travail, mais qu'il est lui-même un lieu de travail. Les nouvelles technologies des MUDs et des MOOs permettent à des chercheurs éloignés de travailler en collaboration dans un espace virtuel où ils partagent les mêmes objets computationnels, tandis qu'ils peuvent communiquer par des moyens vidéo ou audio. Si vous êtes à la recherche de quelque chose de particulier dans la base de données d'une bibliothèque numérisée, vous pouvez appeler un bibliothécaire qui pourra avoir la même représentation visuelle des données que vous, à la différence des bibliothèques traditionnelles, où le bibliothécaire doit toujours se déplacer pour consulter les informations. (Ce dernier cas décrit un projet que nous avons mis en place au Xerox Palo Alto Research Center.)
Ces formes de dialogue étendent la portée des échanges informels entre scientifiques, lesquels n'avaient place, auparavant, qu'au sein d'institutions comme les universités et les laboratoires. Pour la première fois, la questione della lingua se pose dans le domaine des échanges informels. à première vue, cela semble diminuer encore le statut des langues vernaculaires, dans la mesure où le discours des réseaux est dominé par l'anglais, de manière plus forte même que dans les communications formelles. Cela reflète en partie la supériorité numérique de la communauté anglophone dans le monde électronique. Ainsi, en juillet 1994, on dénombrait plus de deux millions d'adresses dans le réseau Internet aux Etats-Unis, et quatre cent mille autres dans les autres pays anglophones. On peut comparer cela aux cent soixante-dix mille que l'on trouve en réunissant l'Allemagne et l'Autriche, aux vingt-trois mille de l'Italie, ou aux soixante-dix mille de la France. Et même si vous y ajoutez la moitié du Canada, de la Belgique et des adresses suisses, le total pour les pays francophones ne s'élève qu'à cent soixante-dix mille.
Ces écarts seront moins marqués à l'avenir, mais l'anglais restera la lingua franca de l'Internet. Et en un sens, le handicap des non-anglophones y est plus marqué et affecte même des chercheurs qui n'aspirent pas à être publiés dans une revue internationale. Lorsque vous vous interrogez à propos d'un élément de programme ou d'une référence bibliographique, vous voulez vous adresser à la communauté scientifique la plus large possible. Or, ceci soulève de nouvelles sortes de difficultés linguistiques. L'anglais que l'on trouve sur le réseau est, d'une certaine manière, plus difficile que celui qui est exigé pour des communications formelles. Cela tient non seulement à ce qu'il contient un vocabulaire et une syntaxe plus relâchés, mais aussi à ce qu'il repose sur les normes de la conversation, beaucoup moins explicites et universelles que celles qu'exigent les conventions des articles. Ainsi, le ton de nombreuses discussions de groupes peut-il frapper un Européen par son côté brusque et même rébarbatif : "What a stupid thing to say." Si un Européen veut répondre, il ressentira le besoin de ressources linguistiques qui ne sont pas fournies par les cours d'anglais du lycée Henri IV.
Mais le réseau offre aussi de nouveaux moyens d'intégrer les communautés scientifiques de langue vernaculaire, par le biais de discussions et de collaborations ignorant la géographie. Et plus important encore, ces moyens délaissent les voies balisées des communications institutionnelles, particulièrement importantes pour les chercheurs les plus marginalisés dans le système actuel, que ce soit par l'éloignement physique ou par le statut institutionnel. (Aux Etats-Unis, par exemple, ce sont largement les chercheurs des universités de moindre importance qui ont pris la direction dans l'organisation des "newsgroups" et des forums électroniques, dans le domaine des humanités et des sciences sociales.)
N'en déplaise à M. Druon, ce n'est pas en écrivant les articles formels que les non-anglophones sont le plus pénalisés. Ces publications ont une rhétorique, qui ne puise pas dans les structures les plus profondes de la langue. En revanche, c'est seulement dans sa langue maternelle qu'on peut vraiment évaluer les questions d'épistémologie et de méthodologie sous-jacentes à la pratique de la science. Cela fait partie du discours de la synthèse, discours qui ne peut se dérouler que dans le vernaculaire. Jusqu'à maintenant, les scientifiques ont débattu de ces questions principalement en cours ou à la cafétéria. Ce sont précisément ces formes d'échanges que le forum électronique facilite en permettant des discussions informelles sur des questions épistémologiques, dans la langue vernaculaire et au niveau national. Et comme le discours scientifique de la sphère publique à la fin du dix-septième siècle, ces discussions sont menées avec une relative indifférence au rang et au rôle institutionnel des participants. Il s'agit d'un domaine où, comme dit John Dryden, le droit de la parole est fondé sur "le bon sens et la saine raison".4 C'est donc ici, peut-être, que les langues vernaculaires ont le rôle le plus important à jouer, non dans les publications officielles de la science internationale, mais en formant la culture de la science nationale. Et ce rôle augmentera dans les années à venir.

Notes

1. Christophe Charle, La République des universitaires, Seuil, 1994.
2. Maurice Druon, Lettre aux Français, Juillard, 1994.
3. Ibid..
4. "Essay on Satire", dans Essays of John Dryden, William P. Ker ed., Oxford, 1926.

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