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ALLIAGE


Alliage, numéro 26, 1996


La chronique du Savant flou


Zéphyrin Xirdal




Le grand astrophysicien Subrahmanyan Chandrasekhar, récemment disparu, a sans doute été l'un des scientifiques les plus marquants de ce siècle. Après avoir apporté nombre de contributions originales à la science contemporaine, il a passé les dernières années de sa vie à relire les Principia de Newton, et à en donner une version lisible par les chercheurs contemporains : non pas une simple traduction du latin en anglais, mais une véritable interprétation, reformulant les démonstrations et les résultats de Newton dans le langage et le formalisme de la physique actuelle [S. Chandrasekhar, Newton's Principia for the Common Reader, Oxford University Press, Oxford, 1995]. Au-delà de la mise en évidence enfin accessible du sidérant génie newtonien, il y a dans le geste de Chandrasekhar la reconnaissance que la science la plus contemporaine a besoin de (et intérêt à) se ressourcer dans son passé. Cette ressaisie active de l'histoire est, bien sûr, une constante de la création culturelle : la reprise de Vélasquez par Picasso (Les Ménines) ou Bacon (Portrait du pape Innocent V), la copie d'un autoportrait de Titien par Manet, les variations de Brahms sur un thème de Bach ou de Liszt sur le Don Giovanni de Mozart, n'en sont que quelques exemples parmi les plus connus. Le Savant flou ne peut que se réjouir de voir la science suivre le chemin de ses aînées en culture.

Est-ce pure coïncidence si, au même moment, a fait son entrée à Westminster Abbey, à côté de la tombe de Newton justement, non pas la dépouille d'un autre grand savant, mais une formule ? Vient, en effet, d'être inaugurée en grande pompe une plaque portant "La première équation mathématique admise à Westminster Abbey", comme l'a dit Sir Michael Attiah, président de la Royal Society. Il s'agit en l'occurrence de l'équation de Dirac (1930), qui sous-tend la physique quantique relativiste et qu'Alliage a le grand plaisir d'offrir à ses lecteurs non-physiciens : XXX (la rédaction s'excuse auprès des lecteurs sur le serveur web, les lettres grecques ne sont pas encore présentes sur internet)
pour qu'ils la rangent au côté de E=mc2 (dont elle n'est qu'un avatar) dans leur collection de formules magiques autant que scientifiques. Paul Adrien Marie Dirac (1902-1984) fut le lointain successeur de Newton à Cambridge, et le prédécesseur de Stephen Hawking, l'un et l'autre, à des titres différents, fascinés par les implications théologiques de leurs recherches. Mais Dirac, lui, était, comme l'écrit Nature, un "obdurate atheist", et nul ne sait comment il aurait réagi à cet hommage...

On a peut voir à nouveau le pendule de Foucault balayer l'espace au Panthéon et tenter de démontrer à qui en douterait encore que la Terre tourne sur elle-même1. Il vaut la peine de noter que cette fameuse révolution de la Terre, qui fut au centre de celle des idées, et concentra bien des affrontements entre science et religion, ne peut être vraiment (dé)montrée que dans les lieux de culte. Les Lumières ne suscitèrent pas l'édification des vastes voûtes nécessaires, et c'est au Panthéon, ex-Sainte-Geneviève, ou dans la cathédrale de Reims, sur le terrain même de son adversaire, que la science du cosmos dut aller exhiber ses preuves. Juste retour des choses d'ailleurs : ce pendule qui, au Panthéon, a pris la place de l'encensoir de Sainte-Geneviève, fait écho aux lustres de la cathédrale de Pise dont les oscillations mirent l'esprit de Galilée en mouvement. Qui sait de quelles constructions, matérielles ou mentales, que nous devons aujourd'hui à l'imaginaire humain, depuis les formes les plus pauvres de sa crédulité aux expressions les plus nobles de sa spiritualité, la raison demain fera usage ?

En décembre 1995, un joueur du Loto a décroché un gros lot exceptionnel de soixante-dix millions de francs. Au lieu de soigneusement remplir sa grille à partir d'un savant calcul utilisant la date d'anniversaire de sa petite amie, ses mensurations et son numéro de téléphone, il s'en était remis au système informatique de choix des numéros. "C'était son jour de chance", commente lapalissement Nice-Matin, avant d'ajouter plus subtilement : "d'autant que c'est l'ordinateur de la Française des jeux, avec un bulletin "système Flash" qui a trouvé plus que lui [sic] les bons numéros du tirage". "Trouvé" - comment exprimer plus clairement la croyance en un destin déjà écrit, qui sous-tend évidemment la confiance des joueurs dans un hasard qui n'en est plus un : l'ordinateur a trouvé les bons numéros, avant que le tirage ne les révèle...

Dans le déballage d'arguments plus ou moins fondés autour des risques associés aux derniers (dans tous les sens du mot, souhaitons-le) essais nucléaires français, on n'a peut-être pas prêté attention à une lettre de C. S. Shapiro, du Lawrence Livermore National Laboratory (Nature 378, 223, 16 novembre 1995) concernant la prétendue détection de traces de césium-134 autour de Mururoa, en particulier pendant la mission Cousteau de 1987, montée en épingle par Greenpeace. Il se trouve que les explosions nucléaires ne produisent pratiquement pas de césium-134, au contraire des réacteurs. C'est même l'un des traceurs qui a permis de détecter l'accident de Tchernobyl et d'en suivre les effluves. Et Shapiro suggère que le césium-134 de 1987 pourrait bien, lui aussi, provenir de Tchernobyl - et non de Mururoa, dont il n'aurait fait que contaminer les échantillons... Comme quoi la radioactivité n'est pas la seule pollution qu'amènent les retombées !

à propos de Greenpeace, on se rappelle la campagne menée autour de la plate-forme pétrolière Brent Spar que la Shell voulait couler en mer du Nord avec ses quelques dizaines de tonnes de résidus pétroliers, et les catastrophes écologiques annoncées à cette occasion. Avant de faire piteusement amende honorable, Greenpeace aurait pu comparer l'échelle de l'opération en cause aux dizaines de millions de tonnes de navires, dont nombre de transports pétroliers, coulés dans l'océan pendant la seconde guerre mondiale, sans trop de dommages - sur le plan écologique... Il est vrai que les estimations et comparaisons de volume ne font guère partie du bagage usuel de culture scientifique. Pour commencer à combler cette lacune, le Savant flou vous propose un petit exercice : à supposer que l'Eternel, à juste titre las des iniquités de l'humanité, décide de s'en débarrasser à nouveau par noyade, de quel volume d'eau aurait-il besoin ? Le lecteur est invité à élaborer sa propre réponse avant d'aller chercher la solution ci-dessous.1

D'autres particules qui ont fait beaucoup de bruit pour presque rien, ce sont les "anti-atomes" du Centre européen de recherches nucléaires. Une demi-douzaine de ces objets détectés, c'est trop ou pas assez. Trop pour montrer qu'ils n'existent pas, ce qui, en vérité, eût été la seule nouvelle vraiment bouleversante pour les physiciens, puisqu'aussi bien personne ne doutait de leur mise en évidence. Pas assez pour en tirer les renseignements détaillés que permettront des mesures plus fines, mais encore à venir. Quelques jours après, c'étaient de nouvelles galaxies lointaines que le télescope spatial Hubble détectait dans les profondeurs de l'espace et projetait directement dans les gazettes. On se sera fait une idée du sérieux avec lequel sont traitées ces informations en lisant à la une du Monde à propos de ces galaxies que "leur âge est calculé en années-lumière". Si le rédacteur de l'article confond ainsi les temps et les distances, c'est sans doute qu'il fait de la copie au kilomètre... Décidément, cela ne vaut rien à la science d'être ainsi sous presse.

Les incendies "mystérieux" de Moirans nous ont valu une belle flambée de pseudo-science. On ne sait pas ce qui est le plus réjouissant finalement : la naïveté avec laquelle tant de chercheurs y sont allés de leur petite théorie - fuites du réseau électrique, micro-ondes dans le béton armé, mouvements telluriques et poches de gaz, ou même anomalie radioactive - , ou le cynisme avec lequel les autorités judiciaires et policières ont laissé se propager ces explications aussi fantasmatiques que "scientifiques", alors qu'il était évident pour ces autorités dès le début que s'il y avait à Moirans des fumées sans feu, il n'y avait pas de feux sans briquet. "Toutes les explications rationnelles ont été écartées", écrivait un journaliste, évoquant l'abandon des pistes physiques. On ne saurait mieux reconnaître la minceur de la conception ambiante d'une rationalité que l'on limite aux phénomènes naturels. Comme si le geste d'un pyromane n'avait pas ses raisons, qu'au demeurant les sciences humaines connaissent au moins aussi bien que les sciences physiques connaissent les phénomènes de la combustion.

Un court-métrage télévisuel d'Alfred Hitchcock, Lamb to slaughter, a retenu toute l'attention du Savant flou par sa démonstration d'un contribution inédite de la technique électroménagère à l'art criminel. C'est avec un gigot d'agneau surgelé que l'héroïne assomme son mari, et, si l'on ose dire, le refroidit. Elle le fait ensuite cuire (le gigot) et l'offre aux enquêteurs avant qu'ils fouillent en vain la maison à la recherche de la contondante arme du crime qu'ils viennent d'avaler.

Les Japonais, dont l'intérêt pour l'art moderne est bien connu, ont entraîné des pigeons à distinguer entre des tableaux de Picasso et de Monet, et, plus généralement, entre des oeuvres cubistes et impressionnistes. Il paraît que ça marche (Shigeru Watanabe & al., Journal of Experimental Analysis of Behaviour, printemps 1995). Mais est-ce si nouveau ?

"Les savants partagent avec les enfants, dont ils ont souvent l'âme simple et retorse, ces qualités sympathiques dont l'une est la dévotion à l'idée et l'autre la sincérité dans la mauvaise foi...", Paul Claudel, in L'oeil écoute (OEuvres complètes, t. 17, p. 168, Gallimard, 1960). Le Savant flou, craignant d'être encore accusé d'être antiscientiste a priori (c'est pourtant bien a posteriori qu'il l'est), se hâte d'indiquer qu'il a trouvé cette citation dans les notes de cours au Collège de France de Maurice Merleau-Ponty, La nature (le Seuil, 1995).

-. Encore que le profane s'étonnera sans doute, et à juste titre, de voir le plan du pendule effectuer un tour complet en 33 heures, et non 24, en tout cas sous nos latitudes... Cet aspect du phénomène est en général soit pudiquement écarté, soit erronément traité par la plupart des exposés de vulgarisation. Le Savant flou lance ici un défi à ses collègues : expliquer le plus clairement et le plus économiquement possible l'effet de la latitude sur la rotation du plan d'oscillation du pendule de Foucault. Alliage publiera avec plaisir les réponses reçues.
-. Un corps humain, pesant 50 kilogrammes en moyenne (au plus : l'humanité est faite de plus d'enfants que d'adultes !) et ayant une densité voisine de celle de l'eau, a un volume de 50 litres. Le volume total des 8 milliards d'êtres humains (comptons large) est donc de 400 milliards de litres, soit 400 millions de mètres cubes, soit encore le volume d'un parallélipipède ayant une base carrée de 2 kilomètres de côté et une hauteur de 100 mètres. C'est à peu près la taille d'un lac de montagne. Le Déluge fut une méthode anti-écologique au possible, très dispendieuse en eau.