[Alliage] [Up] [Aide] [Help] [Science Tribune]

ALLIAGE


Alliage, numéro 26, 1996


Image-fantôme, fantômes d'images



Florence de Mèredieu*




"Dans le sommeil de la pensée, lorsque toute faculté active de combinaison est suspendue, diverses images ou fantômes viennent assiéger le sens intérieur, s'y succèdent, s'y remplacent et s'y agrègent de toutes les manières et forment des tableaux mobiles, irréguliers, disparates dans toutes leurs parties, sans plan, ni liaison, sans unité de sujet ni d'objet." (Maine de Biran, Fondement de la psychologie)
"Mais la vérité est qu'il faut plus ici pour obtenir le virtuel que le réel, plus pour l'image de l'homme que pour l'homme même, car l'image de l'homme ne se dessinera pas si l'on ne commence par se donner l'homme, et il faudra de plus un miroir." (Henri Bergson, La pensée et le mouvant)

Le récent développement d'espaces et d'environnements virtuels, au sein desquels le spectateur se déplace par prothèses interposées (casques de visualisation, gants interactifs, habit de données, etc.) confronte les artistes (et le public) à un nouveau mode d'appréhension du monde sensoriel. Le rapport que notre corps entretient traditionnellement avec son milieu s'en trouve profondément modifié. Le spectateur demeure sur place, immobile, en n'ayant rien d'autre que l'hallucination, la seule sensation du déplacement ou du toucher. Ce faisant, on n'agit pas sur le réel, mais sur l'appareil perceptif. Et cela, même si une action sur le réel peut accompagner ou suivre ce montage d'éléments hallucinés. Certaines données de la psychiatrie et l'étude de ce que l'on dénomme les "troubles de la perception" paraît donc susceptible de nous fournir plus d'informations sur les phénomènes virtuels que de quelconques réflexions techniques ou esthétiques.

Une longue histoire

Ces dispositifs correspondent, par ailleurs, à un montage d'illusions qui s'inscrit dans la lignée des mirages, fantasmagories et deus ex machina des siècles passés. Il y a ainsi des ancêtres du virtue.l Dans le Château des Carpathes, Jules Verne mit en scène une de ces supercheries : morte subitement, la grande cantatrice La Stilla apparaît aux yeux de son amoureux. Mais au moment où celui-ci se précipite vers l'aimée, il se produit un grand fracas de verre, tandis qu'une silhouette s'enfuit, emportant une boîte. L'apparition de La Stilla n'était qu'un subterfuge, un savant montage réalisé à l'aide d'un portrait, d'un jeu de miroirs puissamment éclairés à l'électricité, d'un phonographe enfin - la voix humaine venant apporter à la scène son ultime touche réaliste.
Icône, double, spectre ou mince pellicule à peine détachée de son modèle, l'image a derrière elle une longue histoire. Dès le départ, elle est conçue sur le mode du simulacre. Ombre. Fantôme. Représentation. Telle est sa fonction. Et ce que l'on pourrait nommer son "instrumentalité". Fantôme parfois dangereux et que l'on soupçonne de tendre au remplacement d'un réel défaillant. Corrélativement à l'abstraction du statut de l'image, une tentation inverse a effectivement toujours existé : celle qui consiste à donner aux images comme une réalité. La querelle des images, qui a agité le VIIe siècle de notre ère, tournait précisément autour du statut purement fantomatique ou, tout au contraire, très réel des images.
Lorsque l'on cherche à faire de l'image une chose, une entité, elle perd son caractère de signe (ou d'instrumentalité) pour devenir une substance. "être hybride, équivoque, l'image mène sa vie inquiète sur le chemin du concept à la perception, tantôt schème et tantôt chose, concept quand elle n'est plus que schème, perception quand elle se réifie."2 Car l'image peut être image-concept ou bien image-objet, matérialisée alors sur des supports divers, bois, marbre, papier, écran vidéo, etc. Bien des confusions viennent de ce que l'on confond abusivement ces deux ordres - du concept et de l'objet.
L'art et la religion, comme sur le fil du rasoir et tels des funambules ou des danseurs de cordes, ont d'ailleurs toujours joué à la lisière de ces deux ordres, mêlant, entremêlant, défaisant et réourlant sans cesse l'écheveau du réel et de ce que l'on s'acharne à dénommer l'imaginaire. Territoire probable des images. Lieu où elles s'épanchent, s'ébattent et - pourquoi pas - acquièrent un semblant d'autonomie. Les fantasmagories de Robertson (XVIIIe siècle), qui donnaient, au moyen de projections lumineuses raffinées, l'illusion de l'apparition de spectres revenus du monde des morts, la photographie spirite, développée au XIXe siècle de manière mondiale et autour de laquelle de mémorables séances eurent lieu jusqu'en Sorbonne, tout cela tend à donner corps et aux spectres et à l'image. D'autant que la photographie - cette image "non faite de main d'homme" et qui constitue l'empreinte lumineuse des corps - , la photographie, depuis 150 ans, relie l'image au réel de manière ombilicale.

Virtualité et membre fantôme

Que cherche-t-on aujourd'hui à déréaliser au moyen du virtuel : le réel ou l'image ? Celui qui croit aux images ou croit à un réel qu'il ne perçoit pas se situe dans le domaine de l'hallucination. Rejoint-on alors l'expérience du "membre fantôme", autrefois décrite comme la sensation de l'appartenance d'un membre amputé et qui fit l'objet de nombreux commentaires dans les écrits des philosophes (Descartes, Merleau-Ponty) et, plus tard, dans les manuels de psychiatrie. Ce sont les points de jonction et de disjonction de cette expérience du membre fantôme, et de celle aujourd'hui rendue possible par la constitution des nouveaux espaces virtuels, qui seraient à étudier. Dans une analyse se situant à l'interaction de l'esthétique et du technologique, du psychiatrique et du philosophique.
Aurait-on désormais affaire à une perception sans stimuli ? à quelque chose qui serait de l'ordre de l'hallucination ? Ou bien à un système de stimuli différés, infiniment éloignés de leurs points d'impact ? - Le virtuel ne correspond nullement à une perception sans stimuli, mais, bien plutôt, à un ensemble de stimuli artificiels auxquels ne correspondrait plus aucun objet ou support proches. On se retrouverait - somme toute - dans l'univers jadis imaginé par Berkeley. Univers qui est celui de l'idéaliste. Et qui tendrait ici à une sorte d'hallucination inversée, d'hallucination déréalisante.
Seraient, dans cette perspective, à analyser les troubles du comportement, des sensations tactiles, thermiques, douloureuses, kinesthésiques ou vibratoires. Car toute perception s'effectue à la rencontre d'une intuition sensible, donnée dans la sensation, et d'un souvenir qui permet l'identification (ou reconnaissance) de cette sensation. Dans le trouble que constitue l'agnosie, la fonction de reconnaissance subissant une atteinte, la perception est réduite au seul apport sensoriel. Le malade sent, mais se voit incapable de reconnaître ou de désigner ce qu'il sent. Dans les mondes dits virtuels, le trouble ne porte pas sur la reconnaissance. Celle-ci serait plutôt en excès. Le trouble porterait plutôt sur la localisation du substrat des sensations, sur l'ubiquité d'un corps qui peut être ressenti ici, tout en étant là-bas. D'où la possibilité d'agir à distance, dans le même temps, et au sein d'un espace qui - autrefois - était considéré comme un autre espace, mais qui tend désormais à devenir le "cyberspace", l'espace global où je me meus par prothèses interposées. D'où la formidable dilatation de ce que les biologistes nomment l'Unwelt, environnement ou milieu au sein duquel un être vivant se meut.
La perception est alors spatialement différée, diluée, étendue à l'extrême, en un subtil réseau arachnéen, lequel permet virtuellement de sentir quasiment à l'infini, de couvrir le globe, par le truchement de ce double, de cette prothèse informatique qui agit et interagit en temps réel. Tout le reste peut bien alors être truqué : peau, parfum, résistance des muscles et du tissu musculaire. Je sens et ressens. De manière cosmique. Mon cerveau, tel un appareil infiniment réticulé, a désormais prise sur le monde entier.

Le retour à une mentalité logique et prélogique

Situés à la fine pointe des technologies avancées, l'image dite de synthèse et les actuels dispositifs virtuels entraînent - paradoxalement - une réactivation de la mentalité magique ou prélogique. Comme dans les cas de fétichisme, il s'agit d'agir - réellement et de la manière la plus efficace qui soit - à distance. Par le moyen de leurres ou de "doubles", éléments de substitution qui servent de chaînes et de relais. C'est ainsi que fonctionnent les robots industriels. Ainsi encore que les pilotes d'avion se guident au sein du monde réel tout en demeurant enfermés dans une coque ou cabine informatique. Le réel et le simulé sont à nouveau imbriqués, comme ils peuvent l'être dans la trilogie mythique (et bien sûr purement fantasmatique) de l'enfant, du fou et du primitif.
Cette confirmation d'un retour à un mode de pensée prélogique, se vérifie dans la description de la performance de Mark Trayle (Spectrum, USA, 1995), récemment présenté à Montréal : "La réalité virtuelle, nous dit la brochure, constitue le sixième sens émergent. à la fin du XIXe siècle, les magiciens et les médiums utilisaient du mobilier spécialement conçu pour accéder au monde spirituel. Aujourd'hui, on utilise des moniteurs vidéo, "datagloves", senseurs à force rétroactive pour voir des apparitions... et cohabiter avec les esprits."
Ce faisant, ce qui est produit sur le plan perceptif est comme un dédoublement de la perception, une prise de conscience de l'étrangeté même de ces mécanismes qui me poussent à voir et à sentir. Le fait que l'objet de perception soit différé, décalé et parfois indéfiniment distancié (puisque dans certains cas cet objet peut se trouver de l'autre côté de la planète) a pour effet de renforcer la prise de conscience de l'événement. Je me vois désormais me voir, comme aurait dit Valéry, je me sens sentir, toucher, palper. Tout se concentre désormais sur la seule sensation. L'objet lui s'est éloigné, infiniment éloigné. Il ne compte plus. L'inquiétante étrangeté qui s'empare de moi provient de ce décalement, de cette distanciation instaurée entre moi et moi. Or ce mécanisme de décollement est, on le sait, une des causes de la distorsion psychologique qui engendre la sensation du déjà vu. En un décollement quasi schizophrénique.
Au-delà donc de Baudrillard et de simulacres qui ne sont même plus défaillants, chercherait-on aujourd'hui à ranimer de minces et faibles fantômes, à redonner souffle et vie à cette pellicule miroitante, odorante et palpable des images ? Le monde n'est qu'apparence. Nietzsche l'a affirmé. Et Berkeley avant lui. Borges depuis l'a confirmé qui mit en scène le rêve d'un homme cherchant à enfanter un homme, lui qui n'était rien d'autre que le rêve de ce que l'on peut supposer n'être qu'un fantôme...
Comment peut-on ainsi passer du pur virtuel - ou de qu'il faudrait nommer le pur mental - à une presque hallucination. Le phénomène de l'adhésion ou de la croyance est ici absolument nécessaire. Là encore se manifeste une toute-puissance de la pensée magique. "L'image, écrivait ainsi Jean Delay, ne devient par sa seule force perception que lorsque fait défaut tout l'appareil de distinction du réel et de l'imaginaire. L'hallucination (réserve faite pour l'hallucinose) appartient, non à la pathologie de la perception, mais à celle de la croyance."3
Que l'on cherche aujourd'hui à amenuiser l'image jusqu'aux limbes du presque rien, du faux-semblant, en deçà d'un quelconque seuil de perceptibilité, qu'inversement on cherche à la statufier et chosifier grossièrement, tout cela reste affaire de croyance, de magie et de foi !

Cette simulation qui a besoin du réel

L'actuel développement des univers de synthèse n'a, en effet, rien à voir avec ce que pourrait être un univers de limbes. Univers peuplé de formes et d'ectoplasmes sans référent. Univers spectral proprement inimaginable. On a besoin ici du réel pour asseoir la simulation, de corps non simulés faits de chair, d'os, de muscles, pour étayer la virtualité des robots qui nous remplacent ou prolongent nos capacités perceptives. L'image de l'homme, comme le disait Bergson, a besoin de l'existence préalable de l'homme ! Pas de fantômes sans référence à un monde réel. L'univers du virtuel n'apparaît donc que comme une extension du réel, celui-ci demeurant la référence ultime de toute simulation. Le terme même est d'ailleurs assez clair. Il ne s'agit pas de produire ou d'inventer, mais de reproduire et simuler un modèle déjà en place. Lors du dernier essai effectué à Mururoa (en septembre 1995), l'argument ultime des représentants du nucléaire militaire français, entrés cependant dans la phase des essais simulés, tint dans la nécessité de quelques tirs réels pour alimenter les simulations en cours.
C'est, de même, en référence à ce que fut la réalité de son membre que fonctionne l'amputé, atteint de l'illusion du membre fantôme. Celui-ci n'est ressenti et ne fonctionne, en effet, que dans les étroites limites spatiales et perceptives qui furent celles du membre amputé. L'hallucination, que l'on sache, ne déborde pas ici ces limites. Elle ne s'octroie pas quelque existence superfétatoire. Ou alors, on sortirait de la systématique du membre fantôme pour entrer dans l'ordre de l'hallucination pure : présence et perception de membres qui n'ont jamais existé. L'illusion du membre fantôme pourrait ainsi n'apparaître que comme une forme de mémoire persistante et comme une distorsion de la temporalité, le passé demeurant intact au coeur d'un présent cependant modifié.
La jouissance de l'image tient donc actuellement dans un perpétuel va-et-vient entre le virtuel et le réel, et réside dans la perception du caractère ténu, "irréel" des attaches qui relient et délient le virtuel au réel. Lorsque mon image rencontre à distance, mais sur le même écran, l'image de l'autre, je jouis certes de la virtualité de cette caresse qui s'effectue, mais est-ce en rattachant cette image au corps réel que je sais exister à distance et qui ressent la même chose que moi : une perception décalée, différée, et, pour une part, imaginée et fantasmée ? Puisqu'il me faut imaginer et croire, non en la réalité perceptive et sensorielle de ce contact - bel et bien effectué - , mais en la réalité de l'être ou de l'objet correspondants.

Un système sensoriel monté en écho

Il y a là comme une fine distorsion du système même du voyeurisme. Celui-ci n'est plus désormais rattaché à la seule vue, cette vue qui tient à distance et fait de tout contact une perception différée ou décalée. Ce sont tous les sens qui deviennent désormais voyeurs et comme décalés, dédoublés, coupés d'eux-mêmes ou montés en un système d'échos. Tous les sens ! Et, en particulier, le toucher, sens du contact par excellence ! Mais qu'est-ce qu'un toucher "différé" ? Ecartelé et comme disjoint de lui-même ? Là encore, on songe à cet autre trouble dénommé en psychiatrie "écho de la pensée". Car l'image toujours renvoie à une autre image, et ici la sensation à une autre sensation, l'espace et l'objet à un autre espace, un autre objet, qui ne sont rien d'autres que leurs propres simulacres ou substituts. Circuit sans fin et sans fond. Entreprise schizoïde s'il en fut. On peut bien sûr imaginer alors un univers où des humains - réels - n'entreraient en contact les uns avec les autres que par le truchement d'images, d'écrans, appareils, réseaux, logiciels - windows et internet. Quelle serait, en ce cas, l'univers perceptif, la phénoménologie de ces presques fantômes ?
Dans l'environnement interactif de Mignonneau et Sommerer (Croissance interactive des plantes, 1993), c'est un vrai cactus que je palpe, un lierre tout aussi réel dont j'effleure et caresse les feuilles. Les plantes qui apparaissent alors sur l'écran géant placé en face de moi sont, cependant, d'un tout autre ordre, visuel et non plus tactile. Et d'une visualité artificielle, les couleurs étant "autres", fluorescentes, factices. Le dessin sur l'écran se révèle, de même, purement linéaire, alors que la forme que je palpe est pleine et volumineuse. Le 3D de l'écran n'est donc qu'un leurre. Bien sûr, et parce que je sais que des capteurs assurent une relation de cause à effet entre ces deux ordres, le réel (tactile) et le numérique (visuel), j'éprouve un sentiment de plaisir à la liaison incongrue de ces deux ordres. Le toucher des plantes vraies demeure ici bien réel. Il n'est aucunement simulé. Ce qui n'est pas le cas de ces autres environnements où je déplace ou touche à distance des objets ou des êtres. Dispositifs spécieux, où l'amour se fait à distance, et non pas - comme dans un peep show - dans une proximité tactile, visuelle, spatiale à peine différée, mais dans un espace et un champ d'éloignement qui font de mes perceptions celles d'un mutant... ou d'un fantôme.


Notes
1. En ce qui concerne la notion même de virtualité et sa critique, cf. notre analyse, "Autour de la notion de virtualité", in Esthétique des arts médiatiques, tome 2, Montréal, Presses universitaires du Québec, 1995.
2. Jean Delay, Les maladies de la mémoire, Paris, PUF, 1942, p. 79.
3. Ibidem, p. 79, note 2.



légendes des illustrations

*Télévision, la lune (Installation vidéo, images 3D et projections lumineuses) de Nil Yalter et Florence de Mèredieu, 1992-1995 :
Que reste-t-il du réel lorsque l'on a perturbé son double ou son décalque en y introduisant la poussière du nombre, l'algorithme du calcul, l'anamorphose enfin qui le distord et destitue de ses assises premières ? Un fantôme, sans doute, à la lisière du perceptible. Crevant cependant l'obscurité, à la façon de toutes les apparitions.

* Robertson :
Le fantôme ici, oserait-on dire, est vrai. La chair purement spectrale de l'image renvoie à la croyance, à cette chair autrefois visitée et connue de défunts qui furent haïs, aimés, touchés, palpés...

* La Stilla, (Jules Verne), Les machines célibataires, p. 36 :
Fantôme, spectre, l'image se donne ici dans toute sa densité charnelle. Hallucinatoire, elle provoque l'émoi, hérisse le corps de sensations multiples. Où donc est la vérité ? Dans le corps ou dans l'image ? Dans la réalité de l'apparition ou bien dans le faux-semblant de la sensation de celui qui croit ?

* Auteur de nombreux articles et essais sur les arts plastiques, la photographie, la vidéo et les nouvelles images, a publié dernièrement : Histoire matérielle et immatérielle de l'art moderne, Bordas, 1994.


[Up]