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ALLIAGE


Alliage, numéro 26, 1996


Une gravure cosmogonique médiévale - ou pas ?



Joseph Ashbrook



L'image que nous proposons est certainement familière à nombre de lecteurs. Suivant la tradition antique, elle présente un large paysage sous la Lune et le Soleil, circonscrit par la sphère des étoiles fixes. Dans le coin gauche, là où Terre et Ciel se rejoignent, un personnage rampant, vêtu du manteau et des accessoires du pèlerin, passe sa tête à travers la sphère, et s'étonne des prodiges extérieurs. Cette illustration est souvent reproduite dans de nombreux ouvrages destinés au grand public. Cependant, deux faits étranges entourent toutes ces reproductions : les sources de la gravure originale ne sont que rarement mentionnées, voire pas du tout, et les légendes ont une curieuse tendance à varier - le plus souvent, elles sont d'ailleurs le fruit de l'imagination de l'auteur.

Ainsi, par exemple, le luxueux livre de Donald H. Menzel, intitulé Astronomy, reprend notre image accompagnée de cette description : "La conception médiévale du ciel : un globe serti d'étoiles, à travers lequel un voyageur fortuné pouvait passer la tête, et, contempler la magnificence du Ciel. Les roues imbriquées l'une dans l'autre sont celles décrites par Ezéchiel ; elle correspondent, en fait, à un phénomène de parhélie, dû à la présence de cristaux de glace dans l'atmosphère." Comparons cette légende avec celle donnée par Louis McNeice dans Astrology, en 1964 : "Certains astrologues font d'Uranus le patron des cieux, (...) d'autres le mettent en rapport avec le génie mécanique. Une gravure sur bois allemande du seizième siècle montre que ces deux idées étaient liées bien avant la découverte de la planète Uranus : un homme curieux sort sa tête hors de la voûte de l'Univers, et peut voir les mécanismes qui régissent les mouvements des étoiles." Au printemps 1976, à l'université d'Erlangen, en Allemagne de l'Est, s'est tenue une belle exposition d'instruments, de livres et de gravures astronomiques, en l'honneur des cinq cents ans de la mort de l'astronome Regiomontanus, en 1476. Parmi les objets proposés, on retrouvait cette même gravure sur bois, sans indication quant à sa provenance ; mais on nous affirmait qu'elle représentait le modèle cosmique du cardinal Nicolas de Cuse (1401-1464).

D'où vient donc cette oeuvre ? En 1957, un historien de l'astronomie allemand, Ernst Zinner a écrit un article intitulé "Une célèbre gravure allemande ancienne", où il faisait part de sa perplexité. Il se disait convaincu qu'elle avait bien été gravée entre 1530 et 1550, mais n'en trouvait aucune trace antérieure à son apparition dans un livre scientifique populaire datant de 1906-1907. L'auteur de ce dernier, W. Foerster, donnait enfin ses sources : il avait trouvé l'image dans l'Astronomie Populaire de Camille Flammarion, publié en 1880. En se référant à cet ouvrage célèbre, Zinner s'aperçut que la gravure n'y figurait pas ! Manifestement Foerster avait commis une erreur ; la piste était brouillée, malgré la remarquable connaissance qu'avait Zinner des ouvrages d'astronomie anciens. L'homme qui reprit le fil du problème, Arthur Beer, était un astrophysicien et un historien des sciences allemand, qui exerçait à Cambridge. Il découvrit que Flammarion avait effectivement publié la mystérieuse gravure, mais dans un autre livre intitulé l'Atmosphère, Météorologie populaire (1888). Beer put alors proposer en 1958 une solution à l'énigme. Parallèlement, la même solution fut proposée en 1974 par Bruno Weber, responsable des livres rares à la bibliothèque centrale de Zurich, en Suisse. Il semblerait qu'il ne connaissait pas la priorité de Beer, puisqu'il ne mentionne pas l'article de ce dernier dans sa contribution.

La première phase de la solution du problème a consisté à comprendre que la gravure ne datait pas du seizième siècle. Le regard averti des historiens de l'art n'a pas manqué de remarquer certaines incongruités dans la composition, comme celles qui apparaîtraient si un artiste contemporain copiait des éléments caractéristiques sur divers originaux d'époques différentes. Selon Weber, on constate également les signes éloquents de l'utilisation d'une technique moderne. Observez, par exemple les collines traitées en pointillés dans le paysage. La gravure du seizième siècle ne pouvait permettre un tel effet, puisque le bois était gravé au couteau. En revanche, il est caractéristique de la gravure sur bois au burin, une technique introduite par Thomas Bewick, aux environs de 1800. Par conséquent, si la gravure date du dix-neuvième siècle, Beer et Weber s'accordent à penser que l'artiste est probablement Camille Flammarion lui-même. La variété des activités de cet éminent vulgarisateur français de l'astronomie, durant une vie bien remplie (1842-1925), vient étayer cette hypothèse.
La longue carrière de Flammarion fut éblouissante. Ses nombreux livres et articles éloquents sur des sujets scientifiques et philosophiques ont fait de lui l'un des auteurs les plus lus en France. à l'age de vingt-trois ans, il fonda une revue d'astronomie, qu'il publia pendant soixante ans. Il fut le père du mouvement français des astronomes amateurs, par la création du périodique L'Astronomie en 1882, et par celle de la Société astronomique de France en 1887, qui sont tous deux encore florissants de nos jours. Son oeuvre scientifique comprend une célèbre somme abrégée en deux tomes sur toutes les observations télescopiques de Mars réalisées depuis le milieu du dix-septième siècle. à l'observatoire qu'il avait fondé en 1883 à Juvisy, au sud de Paris, Flammarion menait non seulement un travail astronomique, mais aussi des nombreuses études géophysiques et météorologiques de différents types. Ainsi, il a photographié systématiquement les nuages et les phénomènes de halo, accumulant mille cinq cents clichés en plus de trois décennies. Il accomplit une demi-douzaine d'ascensions scientifiques en ballon, et, en 1897, fit oeuvre de pionnier dans l'utilisation astronomique de la cinématographie. à chaque printemps, de 1871 à 1925, il dessinait les arbres bourgeonnants de l'avenue de l'Observatoire à Paris.
Car Flammarion avait des dons d'artiste. Son biographe, E. Touchet, témoigne : "Ses dessins des planètes étaient très fidèles. Ses représentations étaient sobres et véridiques ; il donnait moins de détails qu'il n'en voyait effectivement, mais ces détails étaient toujours justes." Lorsqu'à douze ans il s'installa à Paris, il fut placé en apprentissage chez un graveur. Il est presque certain, indique Weber, que de nombreuses illustrations de ses ouvrages astronomiques ont été gravées d'après ses propres dessins, et probablement sous sa direction. Rien n'empêche donc de penser que Flammarion était en mesure d'exécuter l'image que nous présentons. Mais, afin de démontrer définitivement qu'il l'a réellement exécuté, Weber a trouvé le moyen, de reconstituer de façon très plausible comment Flammarion en eut l'idée.
L'astronome français, savant universel, dévoreur de livres dès l'âge de quatre ans, en possédait douze mille à sa mort. Cette collection était riche en gravures des quinzième et seizième siècles, car, comme tous les vrais bibliophiles, Flammarion cherchait à se rendre aussi indépendant que possible des bibliothèques publiques. Il raconte un épisode de sa jeunesse où il se trouvait dans une vente aux enchères de livres au moment où fut mis en vente une copie vénitienne de 1553 de l'Almageste de Ptolémée, reliée en parchemin décoré à l'or : "Quelqu'un d'autre annonça cinq francs. Après avoir compté tout l'argent que j'avais sur moi, je criais : "dix sept francs et cinquante centimes !". Mon concurrent, décontenancé par cette somme étrange, a dû penser que j'étais commissionné par une librairie. Quoiqu'il en soit, le livre me revint."

C'est à partir de ces faits que Weber pensa que Flammarion avait bien connu la Cosmographia de Sebastian Münster (1550), ouvrage d'astronomie très répandu au seizième siècle. La première illustration de ce livre présente également un paysage vallonné sous la Lune et le Soleil, et circonscrit par une sphère mouchetée d'étoiles, bien que la composition soit sensiblement différente. Seul le pèlerin qui pointe sa tête à travers la sphère manque ; il y a à l'extérieur des anges et des démons au lieu des roues et autres éléments. Jusqu'ici tout va bien. Mais d'où Flammarion a-t-il tiré cette idée du pèlerin rampant ? Weber fait remarquer que l'indice est fournit par la légende que Flammarion lui-même donne pour l'image dans son ouvrage de 1888 : "Un missionnaire du Moyen-âge a atteint l'endroit où le Ciel et la Terre se rencontrent..." Weber poursuit en citant une légende courante à l'époque médiévale, qui raconte comment saint Macaire de Rome fut l'un des rares mortels à avoir voyagé au-delà du point où le Ciel rencontre la Terre. Cette même légende est contée dans son intégralité par Flammarion dans son livre Les mondes imaginaires, publié en 1865.
La conclusion à laquelle aboutirent Weber et Beer, selon laquelle Flammarion lui-même a dessiné cette image, paraît inéluctable. Il est quasiment certain que l'on a affaire à un mixte entre l'illustration de la Cosmographia et la légende de saint Marcaire, comme l'argumente en détail Weber. Nous ne pouvons cependant pas la considérer comme un faux, mais plutôt comme une imitation concertée. La création artistique de l'astronome français continue en tous cas de nourrir nos imaginations.

Sources : Cet article, publié dans Sky and Telescope, mai 1977, pp. 356-357, doit beaucoup au compte-rendu de Bruno Weber dans le Gutenberg Jahrbuch, 1973, pp. 381-407, dont est tiré la copie de la gravure de Flammarion. L'article de E. Zinner se trouve dans Börsenblatt fûr den Deutschen Buchhandel, édition de Francfort, 18 mars 1957. Il m'ont tous deux été communiqués par Owen Gingerich, qui a également attiré mon attention sur le travail d'A. Beer.

Traduit de l'anglais par Julie Brumberg-Chaumont