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ALLIAGE


Alliage, numéro 24-25, 1995


Un musée de la science méditerranéen ?



Jorge Wagensberg




Quelle est la dimension méditerranéenne du Musée de la science de la fondation "la Caixa" à Barcelone ? Voilà une question qui engage rien moins que trois niveaux hiérarchiques de la matière" : la matière intelligente (le visiteur), la matière culturelle (la "méditerranéité") et la matière civilisée (la science). Permettez-moi de m'essayer à trois définitions préalables.
Nous entendrons par civilisation, la part de la culture tendant à l'universalité, c'est-à-dire à s'émanciper des groupes humains qui l'ont créée, et de leurs histoires . Presque toute la "bonne" science, une grande partie du "bon" art et, me risquerais-je presque à ajouter, une certaine "bonne" religion, relèvent de la civilisation, car ils tendent à être valables et précieux pour n'importe quel être humain. Disons que l'élément de matière civilisée est unique : c'est l'humanité en soi. Il arrive parfois que l'on force le langage et que l'on parle, par exemple, de civilisation orientale ou occidentale. Mais je crains que ce ne soit un abus. En termes de civilisation, il n'existe qu'une notion d'individualité naturelle : l'humanité.
Nous entendrons par culture, une connaissance, transmissible par voie non génétique, qui appartient et sert de préférence au groupe humain qui l'a produite. Un tel groupe se reconnaît dans une histoire ou un projet collectif. L'élément de matière culturelle pourrait peut-être s'appeler nation. Tout art (bon ou mauvais) part d'une culture, toute culture est imbue de connaissance révélée (des intuitions qui donnent une cohésion au groupe et l'identifient) ; de même, certaines sciences (pas beaucoup, trois ou quatre tout au plus) sont de nature culturelle par excellence, comme la cuisine. La planète compte des milliers d'individualités culturelles, toutes diverses, toutes intéressantes au plus haut point. La notion est indéniablement l'une d'entre elles.
Nous entendrons par matière intelligente, la part de la matière capable de construire de la connaissance (ou représentation de la réalité) en échangeant des informations avec l'environnement. L'élément ici est un individu biologique. Beaucoup sont humains, mais pas tous. Il semblerait qu'aucun individu végétal ne soit intelligent. Comme chacun sait, il existe des milliards d'individus intelligents sur la planète.

Un musée des sciences est un espace dont la vocation est de transmettre (aux visiteurs) des stimulus favorisant la connaissance scientifique, qui se veut universelle. L'un des principes de sa méthode, l'objectivisme, vise à garantir cette universalité : l'acte d'observer effectué par un sujet ne doit pas affecter l'objet qui le subit. Cependant, l'objet même de la science est parfois inévitablement culturel. En d'autres termes, le simple choix des contenus d'un musée des sciences explicite déjà un aspect banal de la dimension culturelle de la science et semblerait devoir être un des éléments différenciateurs d'un musée. Autrement dit, un musée des sciences à Naples devrait donner une place de choix au Vésuve et à Pompéi ; à Barcelone, en revanche, il s'intéresserait aux marais du delta de l'èbre ou aux mines de sel de Cardona ; et tous deux pourraient mettre en valeur, par exemple, la faune marine ou la forêt méditerranéenne. Ce schéma, aussi raisonnable que clair, donnerait du caractère et de la personnalité à un musée et ne déplairait pas aux visiteurs étrangers... Néanmoins, je suis loin d'être un fervent partisan de ce point de vue. Pour deux raisons. Primo : si nous admettons que, dans un musée, priorité soit donnée au stimulus, nous devons accepter ce fait que la stimulation par l'inconnu et l'exotique est plus efficace que la stimulation par le proche et le familier. Secundo : si nous admettons que la vérité scientifique tire plus de profit d'une critique impertinente que d'un orgueil légitime, mais limité, nous devons accepter l'idée que la qualité et la rigueur de l'offre sont supérieures si son objet nous est extérieur. Dans notre musée, l'exposition "L'Amazonie, le dernier paradis", qui atteindra le million de visiteurs en novembre de cette année, en fournit un bon exemple. Pour traiter de la diversité biologique et de l'impact de l'homme sur l'environnement, nous aurions pu nous intéresser à n'importe quel paysage de notre environnement, et Dieu sait qu'il en aurait besoin. Mais je peux affirmer que l'effet aurait été moindre ; d'ailleurs, moyennant ce détour, par un curieux ricochet, un vif intérêt a été suscité pour les questions écologiques locales. Cette initiative du musée, via l'Amazonie, a stimulé et sensibilisé le public en lui expliquant ce qu'est la forêt tropicale. Notre hypothèse de travail est qu'ainsi l'on arrive à ce que le visiteur s'intéresse spontanément, aux questions d'intérêt local, lesquelles sont normalement l'objet de maints préjugés. Il n'est pas étonnant que les pays de la zone amazonienne, qui nous ont énormément aidés à mettre au point notre exposition , s'y intéressent aujourd'hui. Avec la dernière salle que nous avons ouverte, consacrée aux insectes piégés dans de l'ambre, nous arrivons à des conclusions identiques. Cela ne veut pas dire, bien sûr, que les contenus méditerranéens soient interdits ou marginalisés. Cela veut dire, tout simplement, qu'ils ne sont pour nous, ni exclusifs, ni prioritaires - sauf s'ils le méritent. Je citerai notamment à ce propos l'atelier d'éducation environnementale Toca, toca ! (Touche, Touche !), où les visiteurs peuvent toucher des animaux vivants (pour apprendre à les toucher, pour apprendre qu'il n'y a rien de répugnant dans la matière vivante), et où une section est exclusivement consacrée aux animaux méditerranéens. Je pense ici plus spécialement à l'espace No toques, no ! (Non, ne touche pas !), où l'on met en garde les visiteurs contre les rares espèces de nos contrées qu'il est dangereux de toucher.

Tous ceux qui visiteront notre musée noteront qu'il a néanmoins une forte dimension méditerranéenne (barcelonaise, catalane, espagnole, européenne... ?). Car, bien que la nature ne soit pas inscrite aux programmes des écoles et des universités, la plupart de nos visiteurs sont méditerranéens, la plupart de nos muséologues sont méditerranéens, et la plupart des industriels qui nous aident à faire chaque jour un bout de musée, le sont aussi. Et nous voulons expressément qu'il en soit ainsi. Mais cette dimension n'a rien à voir avec les contenus scientifiques, ni même avec la culture à laquelle appartiennent les chercheurs qui élaborent les connaissances scientifiques correspondantes. (Comme stimulus scientifique, il est, par exemple, fortement déconseillé de chanter la gloire des succès ou des créateurs nationaux.) Cette dimension méditerranéenne concerne la manière dont ces stimulus sont transmis : les facteurs culturels jouent un grand rôle dans la communication. La transmission de toute connaissance constitue, de fait, un mode très particulier de ce que, d'une manière générale, nous pourrions appeler art. C'est la façon de conduire le visiteur dans les salles et de s'adresser à lui, la rédaction des textes, le type d'humour utilisé (très important !), l'esthétique implicite et explicite de chaque objet, du mobilier ou de l'ambiance, c'est l'éclairage, le son, les odeurs. Et ce sont également les références culturelles clairement visibles, ou audibles. On retrouve dans notre musée un tableau dalinien réalisé avec 12 402 mouches qui sert à transmettre l'idée de pixel, le modernisme (tout le bâtiment central), Pablo Casals (le son si particulier de l'artiste résonne dans l'atelier haute tension), le pin (cette odeur de résine dans l'exposition d'ambre), etc. Ainsi, le stimulus adressé à l'individu (qui ne doit pas froisser son intelligence) appartient à la civilisation, mais il voyage et est reçu dans un milieu culturel. Je crois, au fond, que la civilisation, qui nous appartient à tous, est un moyen, très utile et peu exploité, d'apprendre à apprécier les cultures des autres.


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