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ALLIAGE


Alliage, numéro 24-25, 1995


Science, culture, religion, et coopération méditerranéenne


Edgard Pisani




Si l'on se place au plan des personnels (enseignants, praticiens, chercheurs), la différence est bien moins grande qu'on l'imagine : femmes et hommes du Sud occupent, chaque jour plus nombreux, des responsabilités et des positions significatives dans les systèmes d'enseignement et de recherche du Nord, en Europe comme au Canada et aux Etats-Unis. Marqués par leur naissance et ses héritages, ils se moulent dans nos modes de pensée, démontrent leurs compétences, leur capacité d'adaptation. Ils marquent insensiblement les systèmes auxquels ils s'intègrent, sans réel esprit de retour

Ainsi se creuse la différence entre les systèmes scientifiques. Le Nord, plus riche, consacre à la recherche un pourcentage significatif de son PNB, qui est élevé - trente à quarante fois plus que ne peut le faire le Sud. Mais il se nourrit du Sud et l'étudie. C'est moins pour faire progresser la connaissance des problèmes de celui-ci que pour approfondir celle des siens propres. Tout cela est grave et dangereux mais, en Méditerranée, ce n'est peut-être pas l'essentiel.

La mise sur le marché d'outils intelligents, d'outils d'intelligence, donne l'illusion d'un progrès collectif dans les champs des techniques, des sciences, des technologies. En fait, elle accroît la dépendance et la fuite des cerveaux. Le Sud ne manque ni d'expertise, ni d'outils, ni de capacité intellectuelle. Il souffre drastiquement d'une absence de cohérence systématique, à défaut de laquelle les transferts technologiques n'ont guère de réelle capacité fécondante : c'est collectivement qu'un pays crée, même lorsque l'inventeur est un individu isolé ou une équipe ; bien plus que de moyens, le Sud manque surtout de méthode.

Mais il y a plus grave : un certain refus, sinon un refus total, dans une certaine conception de la religion musulmane, de facteurs qui ont favorisé l'épanouissement scientifique de l'Occident ; la révérence dont on entoure le Texte révélé interdit tout esprit scientifique et refuse de faire sa place à la méthode expérimentale. Ce qui n'est pas écrit n'existe pas, n'a, en quelque sorte, pas droit à l'existence. Les Galilée se taisent, meurent ou s'en vont. Il est bien des pays, voire des universités, où, sans crainte de schizophrénie, on enseigne avec la même docte certitude les sciences islamiques et les sciences expérimentales, mettant ainsi à parité le révélé, qui est fixe, et l'expérimental qui ne cesse de se renouveler.

La culture pourrait bien être en un certain sens, en Méditerranée, le fruit d'un jeu dialectique entre le Révélé et le découvert. Pourvu que le Révélé puisse être constamment relu d'un regard nouveau. Pourvu que la connaissance expérimentale ne prétende pas atteindre à ce qui n'est pas de son domaine. Ainsi commencerait une authentique coopération méditerranéenne dans le domaine des sciences, des techniques, de la culture et de la politique.


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