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ALLIAGE


Alliage, numéro 24-25, 1995




Identités culturelles et production locale : la Méditerranée créatrice



Augusto Perelli & Abdelkader Sid Ahmed




La Méditerranée occidentale constitue une zone de contact entre plusieurs familles culturelles : le monde arabo-islamique, le monde de la francophonie, le monde hispanique et le microcosme italien. Chacune se sent membre d'un environnement qui dépasse le cadre méditerranéen. Le Maghreb fait partie de la famille arabo-musulmane, tout comme la France se place dans un univers francophone plus large. C'est dire que les relations culturelles dans cette région ont des prolongements à l'échelle mondiale. Il n'y a aucune symétrie entre ces familles : l'ensemble francophone est fortement centralisé ; l'ensemble hispanique paraît plus intéressé par son intégration à l'Europe que par ses membres ; la famille culturelle arabe, durant les quatre ou cinq dernières décennies, s'est caractérisée par la création d'un espace culturel unifié.
On peut observer que la culture est un moyen au service d'objectifs politiques et économiques, et non un espace de communication autonome. On peut parler de lois du marché amplifiant les disparités, approfondissant les malentendus, dressant des barricades. Il y a là, sans doute, l'une des raisons majeures de la résurgence, de part et d'autre, des différents intégrismes qui occupent la scène aujourd'hui.
Les industries culturelles constituent tout à la fois un danger de déculturation, mais aussi une chance de développement culturel nouveau. Dans l'optique purement économique, le renforcement du niveau culturel d'une société est l'une des conditions de base de la création d'un environnement favorable à l'accroissement de la productivité de ses diverses ressources. Les nombreux travaux réalisés au cours des années 80 ont montré que les différences en dotation de ressources ne rendent plus compte des avantages comparatifs et donc de la compétitivité des nations.1 Les obstacles sont connus, facteurs culturels et éducation portant une responsabilité non négligeable.2 "La participation à la vie culturelle et son corollaire, le développement d'activités culturelles endogènes, sont liés à l'accélération de la dynamique sociale et au progrès technologique qui ont élargi l'accès aux produits de l'esprit", remarque le comité des experts de l'Unesco. Dans ce contexte, quelles valeurs donner au concept de développement local, alors que les développements technologiques et économiques récents soulignent la contradiction croissante entre des politiques culturelles endogènes et les moyens modernes de diffusion ?
Il s'agit, en fait, de reconnaître à l'identité culturelle et à certaines formes de production locales leur statut à part entière de facteurs de développement, tout en intégrant les apports fécondants issus d'autres aires culturelles, notamment dans les domaines scientifique et technique. à cet égard, les principes énoncés par l'Unesco en 1977 restent d'actualité : refus de l'ethnocentrisme culturel et de la modernisation à outrance, préservation des styles originaux de développement, mise en place des moyens de participation des populations au développement, les représentations culturelles devant s'intégrer à la recherche d'une cohérence des différentes sociétés dans le respect de la diversité culturelle.

De la culture de l'efficacité à l'efficacité de la culture

Dans une large partie de l'opinion, il y a antinomie entre globalisation et cultures. En d'autres termes, il existe actuellement un certain nombre d'outils permettant au Sud de prendre le Nord à son propre jeu, en démontrant et en exploitant ce que la dimension culturelle peut et doit apporter au nouveau paradigme de l'économie globale de l'information. Le potentiel de cette efficacité de la culture est particulièrement important dans le cas des échanges qui traversent la Méditerranée occidentale.
Les pressions internationales vers une plus grande harmonisation des modes de transactions portent en elles la menace d'une standardisation des cultures et d'une normalisation des modes de pensée. Vue du Sud, cette menace est vivement ressentie. Cette vision, toutefois, ne représente qu'un versant d'une réalité plus complexe et moins calamiteuse. Dans un tel schéma, c'est bien l'information qui apparaît comme l'élément stratégique-clé qui sépare désormais les gagnants des perdants du "nouvel ordre mondial". Or, et c'est là l'événement sans précédent qui caractérise la situation actuelle, à mesure que la valeur stratégique de l'information et de ses technologies sous-jacentes (informatique et télécommunications) augmentait, leur coût ne cessait de diminuer, sous le double effet des progrès techniques et de la concurrence acharnée que se livraient les producteurs. Autrement dit, le monde se trouve actuellement dans une situation qui est l'exact négatif de la situation traditionnelle des pays en développement. Dans le traditionnel cercle vicieux du sous-développement, un pays est contraint d'exporter des matières premières dont les cours ne cessent de se déprécier, alors que ce dont il a le plus besoin, les biens d'équipement, devient de plus en plus cher. L'émergence d'une économie globale de l'information représente une possibilité de rompre ce cercle vicieux, par le biais d'une coordination entre techniques de production de masse et demande grandissante du "sur mesures". Elle a permis à l'Italie du Nord de devenir l'un des centres mondiaux de la production artisanale, à la Catalogne de s'ériger en pôle mondial du stylisme, et à Paris de rester la capitale de la haute couture. C'est cette évolution qui doit être mise à profit au Maghreb afin que le "fertile détour" revalorise le patrimoine et la production culturels du Sud de la Méditerranée. Il faudra pour cela une vision, une volonté, et une pleine conscience de la force que représente la dimension culturelle d'une économie. L'histoire récente de certaines régions de la Méditerranée occidentale confirme en effet que rien n'est économiquement durable sans être culturellement ancré.
La bataille devra être menée sur les fronts de l'offre et de la demande. L'offre au Maghreb est aujourd'hui confrontée à la nécessité de satisfaire deux objectifs a priori contradictoires : atteindre la masse critique, et maintenir la diversité et la créativité de sa production culturelle originale. Sur le terrain de la demande, les pays du Maghreb (et la coopération culturelle en Méditerranée occidentale) ont besoin d'un accès aux consommateurs de culture, et d'une valorisation du produit culturel.
Ces actions permettraient de dépasser la dépendance socioculturelle renforcée au cours des années 80 dans le Bassin méditerranéen, au Nord comme au Sud. Au-delà de l'abandon des productions agricoles traditionnelles, du pillage de l'environnement, de l'exode des populations, ce processus a eu pour conséquences l'expropriation et la dévalorisation des savoir-faire populaires, non seulement de l'expression artistique et culturelle classique, mais également de la créativité dans les activités de production.

La Méditerranée créatrice

La Méditerranée a une relation particulière au patrimoine, notion souvent passéiste. Aujourd'hui, c'est un processus d'un autre ordre qui est à l'oeuvre dans le mouvement de la Méditerranée créatrice. Une renaissance.
C'est une relation différente au patrimoine dont il s'agit, qui vise à le transformer, à le métamorphoser. Dans quel contexte ? Quatre forces paraissent aujourd'hui encercler l'ensemble méditerranéen : l'occidentalisme, prolifération de signes dépourvus de sens, sorte de globalisme instituant l'équivalent d'un "village mondial" ; l'euro-centrisme, mouvement de repli continental après l'effondrement des régimes communistes, forteresse à bâtir contre le reste du monde et notamment son Sud ; sur la rive Sud de la Méditerranée, l'islamisme, usage politique du religieux, réinventant la tradition et se proposant d'islamiser la modernité, s'est imposé comme la principale force d'opposition ; enfin, le nationalitarisme, affirmation d'une identité particulière et localisée, processus de fragmentation au nom d'identités collectives repliées sur elles-mêmes. à cet égard, il est opportun de préciser les règles indispensables au dialogue des cultures, la première étant de reconnaître l'autre en tant qu'Autre, la deuxième de définir avec lui un sens commun.
Un retournement est-il possible ? La Méditerranée créatrice est une utopie, au sens d'une vérité prématurée, tant il est vrai que la Méditerranée évoque des images de décombres dans la situation présente et de ruines de la grandeur passée. Un exemple frappant est fourni par l'artisanat : obstacle au modèle productiviste, ou objet d'une vision idéaliste et conservatrice ? "Dans le cas de l'artisanat, ainsi que dans d'autres domaines de la production culturelle, il est toutefois possible de formuler l'hypothèse qu'on est en train de sortir de la grande tendance à la reproduction des modèles venant du Nord."3 L'artisanat peut contribuer au développement social économique et culturel des régions méditerranéennes défavorisées. Au plan social, il est source d'emplois, mais également d'accroissement du niveau de vie des artisans, en majorité paysans. Au plan économique, il est source de rentrées de devises. Au plan culturel, un puissant témoignage d'identité culturelle, car l'artisanat ne se développe que si ses produits sont consommés par les autochtones. En aval, on retrouve des activités de pointe, formes supérieures de l'artisanat, dont l'importance économique et culturelle en termes d'image et de valeur ajoutée n'a plus à être soulignée : mode, stylisme, décoration, etc.
En conclusion, malgré les nombreux obstacles, il est donc impératif que l'économie s'ouvre à la culture et que celle-ci intègre les logiques techniques et économiques en s'appuyant sur les forces de changement social.

La créativité locale : un outil du développement

Dans le cadre du développement régional en Méditerranée, le modèle italien a, depuis quelque temps, retenu l'attention de nombreux économistes, sociologues et géographes. L'étude des expériences italiennes pourrait fournir des éléments de réflexion à la recherche de perspectives pour lutter contre la marginalisation du pourtour méditerranéen.
La plupart des productions caractérisant les "aires-systèmes" italiennes4 sont apparues au cours du siècle dernier, même si certaines activités artisanales (céramique, textile, marbre, etc.) sont là depuis les temps les plus anciens, l'introduction des machines ne s'étant produite qu'au cours des premières années de notre siècle. Cependant, le véritable essor industriel de ces aires date des années cinquante, pendant lesquelles le développement a été extensif, grâce à la disponibilité de travailleurs qualifiés (dont les aires étaient traditionnellement riches) et aux coûts d'installation limités : il n'était pas rare que des ouvriers deviennent entrepreneurs. Elles se caractérisent par un grand nombre de petites entreprises concurrentes sur un seul marché - déjà très spécialisé - , parmi lesquelles il n'existe donc pas d'interrelations productives importantes : autrement dit, il s'agit de ce que certains auteurs ont appelé "aires de spécialisation productive".
Dans les années soixante et soixante-dix, on assiste, d'une part, à l'introduction de technologies exigeant de gros capitaux (capital intensive) et de l'autre, à la division du processus de production en un grand nombre de phases, souvent sous-traitées, d'où la multiplication des entreprises. Sauf dans des cas très particuliers, comme celui de l'orfèvrerie, les différentes aires se transforment en systèmes caractérisés par une importante division du travail, par des relations aussi bien infra-sectorielles et concurrentielles qu'inter-sectorielles et coopératives.5 Dans les années soixante-dix, certaines régions, comme celles produisant la chaussure, la céramique ou du mobilier, sont parmi les pôles industriels monoproductifs les plus développés au monde.

Les relations entre activités de production des aires-systèmes et de l'agriculture des mêmes régions sont assez complexes : les activités artisanales ont permis de résoudre le problème du chômage saisonnier des travailleurs agricoles, qui ont abandonné le travail de la terre. La transformation de la force de travail des aires a conduit à une profonde évolution socio-économique ; l'introduction d'activités à forte qualification professionnelle et artistique a provoqué non seulement la redécouverte de techniques oubliées, de connaissances marginalisées quoique vivaces dans la mémoire collective, mais a provoqué un phénomène immigratoire qui a contribué largement à l'évolution culturelle de ces régions : on assiste, de ce fait, à un développement socio-économique caractérisé par de fortes anomalies, dont les traits les plus marquants semblent :
- création d'une nouvelle classe d'entrepreneurs, locaux ou immigrés, qui ont fait du savoir-faire le capital de leur entreprise ;
- profonde transformation du rôle de la famille, dans un pays caractérisé par des taux exceptionnels d'épargne familiale (aujourd'hui encore le plus élevé au monde), devenue à la fois lieu de perpétuation des savoir-faire, de la division domestique du travail, d'accumulation du capital, et petite entreprise au sens propre du terme ;
- formation de PME familiales qui, tout en gardant leur compétitivité, ont travaillé en commun à la création de services collectifs ;
- recherche d'innovations technologiques, et de marchés internationaux, souvent très réceptifs, d'où l'abandon des productions traditionnelles en faveur d'autres plus standardisées.
Dans certains cas, comme celui du meuble d'art de la région de Vérone, cette tendance a remis en question le lien entre production et formation, suscitant une rupture assez forte entre les savoir-faire et l'orientation de la production. Le fossé s'est creusé entre une formation d'artisans très spécialisés mais destinés au chômage, et une structure productive de masse standardisée. Dans ce contexte, la force de travail a été remplacée, petit à petit, par des travailleurs immigrés non qualifiés, et l'élargissement du marché accompagné d'une perte croissante de la qualité des produits. Il s'agit d'un cas limite, mais indicatif d'une tendance que l'on cherche, d'ailleurs, à inverser, en s'appuyant non seulement sur la force de la tradition productive, mais d'abord sur sa capacité d'adaptation aux nouvelles exigences de la société contemporaine.
Ceci confirme les considérations avancées par plusieurs auteurs, qui affirment que le développement des aires-systèmes italiennes serait dû, en fin de compte, aux forces du marché, de la concurrence, et à la compression des coûts sociaux.6 Dans ce cadre, comme plusieurs fois au cours de l'histoire, l'Etat, ou les institutions locales, ont joué un rôle de soutien, intervenant comme mécanismes de régulation de certaines variables économiques complémentaires, tels impôts, ouverture du marché, négociation internationale du prix des matières premières, etc. Cependant, la crise mondiale a frappé, mais au lieu de promouvoir des stratégies communes pour lui faire face, les entreprises ont aggravé leurs rivalités. De ce point de vue, les institutions peuvent jouer un rôle important de planification du développement des secteurs prioritaires, de soutien à la recherche, de mobilisation de l'épargne, de gestion d'une politique du commerce extérieur.

L'importance de la tradition

Selon l'économiste Sebastiano Brusco : "Les référents principaux, pour comprendre et interpréter ce qui s'est passé, ne sont pas les experts en politique industrielle, programmant les politiques pour les régions marginalisées, mais Hirschmann et Braudel".
La référence à la Méditerranée, espace culturel, est l'un des facteurs les plus importants qui expliquent, entre autres, le succès des aires-systèmes. Les ateliers, actifs autour de l'église, du marché, des foires d'antan, sont, de toute évidence, les précurseurs des productions récentes ; beaucoup d'éléments qui en faisaient jadis des productions de qualité, très recherchées dans toute la Méditerranée, sont encore présents dans la plupart des produits "sophistiqués" d'aujourd'hui. C'est vrai pour la grande majorité des productions méditerranéennes, au Nord comme au Sud, développées ou marginalisées, qui ont constitué un important tissu de "résistance" à la pénétration des produits ou des modes de production importés. Comme la céramique, qui a résisté à la porcelaine, originaire d'Europe centrale, non seulement en survivant, mais en étant capable d'assimiler certains modes de fabrication de la porcelaine européenne.
Dans la région de Modène, typiquement agricole, il a été possible de relancer d'anciennes productions de céramique, suivant la tradition de Faenza (les faïences, justement), ville proche de Modène, avec le soutien du pouvoir local (ducs de Modène), qui a su résister à la tentation d'introduire dans la vie quotidienne les nouvelles porcelaines, pourtant très à la mode, et s'engager dans la production de faïences traditionnelles.
C'est dans l'effort pour soutenir la production locale que se situe l'heureuse combinaison de facteurs concourant au succès de l'invention du carreau, prototype d'une production destinée à devenir la base d'une croissance économique exceptionnelle, si l'on pense que depuis les années soixante, dans l'aire de Sassuolo, petit village ancien de la province de Modène, on fournit 25 % de la production mondiale de céramique, tous secteurs confondus : savoir-faire d'artisans actifs, large disponibilité de ressources et matières premières locales, et créativité locale traditionnellement appliquée à la production de faïence, "recyclée" dans des nouvelles productions, tels les carreaux. Ces derniers ont profité, pour leur large diffusion, des changements de modes de vie, vers la fin du XIXe siècle, qui requéraient des produits adaptés aux nouvelles demandes d'hygiène, de décor et de prix, trois exigences auxquelles répondaient positivement les carreaux.

L'importance de l'innovation

Dans les productions largement fondées sur le savoir-faire, l'innovation technologique joue un rôle aussi important que le stylisme. Une fois encore, l'exemple le plus intéressant nous est offert par la fabrication de la céramique, où le cycle de production, sa concentration spatiale, la division du travail de plus en plus aiguë, largement sous-traitée, s'accompagne d'une constante évolution technologique ayant la particularité de concerner non seulement les grandes entreprises (au-dessus de vingt employés), mais toutes les phases du diffus tissu de production. Ainsi, l'introduction de la technique de monocuisson a-t-elle donné la primauté, au niveau mondial, à la région de Sassuolo, qui commence à exporter, outre ses produits finis, de nouveaux systèmes de production.
D'autres productions ont profité d'une extraordinaire combinaison de facteurs, où l'innovation a joué un rôle fondamental. Dans un petit village au nord de Vérone, San Ambrogio di Valpolicella, lieu d'origine du fameux "rouge de Vérone", aujourd'hui quasiment épuisé, à la fin des années soixante-dix, la production du marbre a connu un nouvel essor. Depuis dix ans, une grande quantité de marbre, venant du monde entier, débarquée dans le port de Carrare, en Toscane, puis transférée en Valpolicella par la route, est coupée en "feuilles", beaucoup plus minces qu'autrefois, grâce à l'introduction d'une technique nouvelle, mise au point sur place, et travaillée par une main-d'oeuvre venue d'Afrique noire (comme presque tout le marbre, d'ailleurs). La fabrication de dalles de revêtement a relancé la production de marbre traditionnelle, en réintroduisant des activités pratiquement disparues (restauration de monuments historiques, marqueterie ou construction de monuments funéraires).

L'importance du temps et de l'espace

Plusieurs auteurs ont souligné l'importance du facteur espace dans le succès des aires-systèmes de production. Que la littérature économique les appelle "systèmes de production localisés" indique bien la spécificité du lieu de production. La joaillerie de Valenza Po, autre petit village agricole de la plaine du Pô, quinze cents ateliers, occupant dix mille personnes, réalise aujourd'hui 50 % de la production mondiale de joaillerie, là où, au début du siècle, il n'y avait qu'un village agricole de six mille habitants, et une dizaine d'ateliers fournissant des bijoux inspirés de la mode parisienne de l'époque. Situation surprenante, si l'on considère que l'Italie importe la totalité de ses besoins en or et en pierres précieuses, et que la seule tradition présente sur place depuis le siècle dernier appartient à une petite entreprise d'argentiers d'Alexandrie. Ici, les facteurs habituels semblent avoir joué un rôle mineur : la créativité locale, forte capacité d'innovation plutôt que recours à la tradition, s'associe à la forte concentration spatiale des activités, permettant, entre autres, d'implanter une école de formation en joaillerie, vite devenue fameuse, réalisant une liaison très étroite entre formation et production, et la mise en place de certains services à la petite entreprise, devenus bientôt un exemple suivi par d'autres aires-systèmes du pays, afin d'obtenir de meilleures conditions dans des secteurs stratégiques pour d'importantes économies : négociation du prix de l'or et des pierres précieuses, achat de technologies, organisation d'importantes foires de la joaillerie, obtention de crédits à des taux largement favorables, présence des ateliers sur le marché mondial, ce qui permet aujourd'hui à des unités de production ayant une taille moyenne de six à dix employés, d'exporter du Japon aux Etats-Unis.
Un processus de développement se déroule dans le temps, qui joue un rôle primordial. D'autres exemples, comme le développement récent de la Catalogne, de certaines régions marocaines et de nouveaux pays industriels, témoignent de l'importance de la continuité temporelle. La dimension temporelle correspond à la reconnaissance de comportements spatialement différenciés. Autrement dit, l'histoire, la culture, les institutions d'un territoire sont importantes pour en comprendre l'évolution économique.

Le rôle stratégique de la formation

Les écoles de formation ont joué un rôle majeur dans le succès des aires-systèmes. Tout au long de l'histoire, l'étroite liaison entre production et formation a été déterminante pour assurer le transfert de certaines innovations artistiques ; le cas le plus frappant est celui de la joaillerie, où le facteur "mode" a largement contribué non seulement au succès de la joaillerie italienne dans le monde, mais à l'exportation du label made in Italy. La formation est peut-être le terrain d'une nouvelle base de politique de coopération en Méditerranée. D'importantes expériences ont déjà été menées, permettant, par exemple, aux artisans de San Ambrogio d'ouvrir des chantiers-écoles pour la restauration de monuments en marbre dans la Médina d'Alger, ou d'accueillir de jeunes artisans méditerranéens à l'école de joaillerie de Valenza. Cependant, il s'agit d'actions sporadiques à impact très limité, alors que les conditions existent, de part et d'autre du Bassin méditerranéen, pour en faire le centre d'une très importante activité de coopération.
Ces conditions, que l'on retrouve dans l'énorme diffusion des savoir-faire populaires dans toutes les sociétés méditerranéennes, ont été sacrifiées en faveur d'un modèle d'industrialisation massive, qui a largement échoué mais a provoqué des effets pervers, aussi bien sur le déclin et l'abandon des activités agricoles que sur la marginalisation de la créativité locale. Celle-ci apparaît de nos jours submergée, dans beaucoup de pays, par l'importation massive de produits médiocres, provenant notamment d'Asie orientale, ou réduite à un simulacre d'anciennes traditions à l'intérieur de productions locales destinées au folklore, pour les touristes. Et pourtant, même dans ces conditions, les savoir-faire sont encore présents un peu partout dans nos pays, attendant une possible relance.

Le rôle des institutions dans l'économie locale

Bien que les aires-systèmes performantes soient caractérisées, aussi bien en Italie, qu'en Espagne, au Maroc et en Tunisie, par un esprit d'entreprise individuel ou en association, l'histoire de ces régions montre l'importance du soutien des pouvoirs publics dans les activités de production, par le biais d'actions spécifiques : libéralisation des frais de douanes, détermination du niveau des impôts, soutien aux exportations, etc. Fonction devenue stratégique en raison d'une concurrence internationale de plus en plus acharnée du fait de la mondialisation de l'économie.

Les autres domaines de la production culturelle

Il y a d'autres domaines où la Méditerranée donne vie à une identité et produit une appartenance. Elle est devenue signe de reconnaissance pour un nombre croissant d'acteurs, individus, groupes et institutions. La Méditerranée créatrice est une constellation de formes qui participent à une présence et une esthétique. Il y a des signes tangibles de ce processus à l'oeuvre, de cette renaissance en cours ; l'expression musicale, par exemple. par l'appropriation de répertoires anciens pour redonner de nouvelles formes. Ce même phénomène se retrouve dans le domaine industriel avec le stylisme. Un mouvement semblable existe également en architecture, en littérature, dans les arts plastiques, dans la création d'images où l'on voit émerger des cinéastes qui revendiquent leur méditerranéité. En fin de compte, la Méditerranée créatrice est une perspective de recomposition susceptible de donner un autre visage aux futurs de la culture en Méditerranée.

La rive Sud : une identité retravaillée

Des deux côtés de la Méditerranée, les esprits semblent être travaillés par la même problématique, quoique de manière différente, des rapports entre tradition et modernité. Un affrontement majeur se produit entre deux attitudes principales que l'on peut qualifier respectivement de "relativisme culturel" et d'"universalisme". Pour le relativisme culturel, le monde est une juxtaposition d'univers culturels parallèles et irréductibles, aux identités culturelles quasi immuables. Ce genre de position semble être à l'oeuvre dans les courants qui se réclament de certains intégrismes, mais aussi dans ce qu'on appelle le post-modernisme. D'autres penseurs défendent l'idée que toutes les cultures tendent vers un universel commun, dont la raison et l'éthique seraient les fondements, les différentes cultures étant des réalisations ou des expressions locales de ces mêmes idéaux fondateurs.
Dans le Maghreb, comme dans tout le monde arabe, le libéralisme a été un bref intermède entre les sociétés traditionnelles (avant le colonialisme au Maroc, pendant le colonialisme en Egypte), durant lequel le rationalisme semblait reprendre de l'influence avant le retour à des formes de "culturalisme". L'affirmation de la personnalité distincte du monde arabe, de la société proprement islamique a marqué ces dernières années. Mais en même temps, une autre culture, travaillant en profondeur, a pu s'implanter. Ce phénomène peut se reconnaître à l'immensité, la diversité, la richesse de la production sur l'histoire intellectuelle, l'histoire de la civilisation et de la culture arabo-islamique. Il en résulte l'émergence d'une nouvelle conscience historique, le passé arabo-musulman étant retravaillé, remodelé, approché de manière critique, par les sciences humaines et sociales d'aujourd'hui.
En conclusion, on peut remarquer que la modernité ne vient pas au Maghreb du contact avec l'Occident. Au contraire, comme l'ont démontré les effets du prodigieux développement des médias au cours des dernières années, la réception des programmes télévisés occidentaux, même si elle influe sur certains comportements, ne fait que renforcer le rejet du modèle occidental par de larges couches de la population. Au Maghreb, la modernité vient du regard sur soi renouvelé, du travail que les Maghrébins avec les autres Arabes sont en train de réaliser sur leurs représentations fondamentales.

L'avenir de la culture et la coopération euro-maghrébine

Face aux échecs bien connus de la coopération inter-étatique, villes et régions pourraient devenir les partenaires de programmes de coopération si le retard de nombreux pays méditerranéens dans le processus de régionalisation n'y faisait obstacle. Devant ces difficultés, un fonds euro-maghrébin de financement des stratégies culturelles communes pourrait constituer l'un des mécanismes de la coopération future, un instrument de planification culturelle, dans la mesure où les politiques culturelles, traduites en projets concrets, auraient, notamment, pour objectif le droit à la culture, la démocratie culturelle apparaissant comme l'un des composants indispensables du développement.
Si au Maghreb, il ne paraît pas possible de pallier les effets négatifs exercés par la mondialisation des moyens de communication sur le développement socioculturel local par des actions limitées aux seuls Etats, il semble en revanche possible de consolider les aires culturelles et scientifico-techniques à l'échelle des Régions, s'agissant de pays possédant des cultures voisines. L'intérêt d'une telle formule est qu'elle n'implique pas de convergence politique et économique comparable à celle nécessaire à l'intégration. La mise sur pied de réseaux de communication maghrébins, de pôles scientifiques et de recherche communs sont autant d'éléments réalisables en liaison avec l'Europe et susceptibles de stimuler les formes sectorielles d'intégration. De tels secteurs sont devenus depuis quelques années l'objet d'une attention toute particulière de la part des autorités publiques et privées de l'ensemble des pays du Maghreb et de l'Europe occidentale. C'est que ces secteurs sont dotés d'un potentiel de création d'emplois particulièrement important, et que leur donner accès aux marchés internationaux aboutit à satisfaire simultanément deux objectifs prioritaires pour les économies nationales, le chômage et la compétitivité.
C'est ce qu'a fait en 1991 la Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement (Cnuced), en lançant son "Initiative pour l'efficacité du commerce", initiative qui représente une occasion privilégiée pour la mise en oeuvre d'une structure de stimulation de la production et de l'échange culturels en Méditerranée occidentale. En effet, Maroc (Casablanca), Algérie (Alger) et Tunisie (Tunis) accueillent des "comptoirs d'échanges". Sur la rive Nord, une mise en place est en cours à Bari, et les discussions ont été entamées pour un établissement à Marseille. Tous les éléments sont donc disposés pour que, au sein de l'édifice onusien en faveur de l'efficacité du commerce, la Méditerranée occidentale joue un rôle exemplaire. Dans un tel contexte, la dimension culturelle doit naturellement tenir une place éminente.


1. Pour plus de détails, voir l'article de A. Sid Ahmed dans Emploi et interdépendance Nord-Sud, édité par A. Sid Ahmed et J. Lemmers, Paris, 1991.
2. A. Sasson et A. Johnston, New Technologies and development, Unesco, 1986, p. 91 et suivantes.
3. I. Vencatachellum, "La promotion de l'artisanat dans les pays ACP : Séminaire Fondation ACP/CEE, Paris 9/12 Juillet 1990, Culture et industrie.
4. En ce qui concerne la définition d'aire de spécialisation productive, de système productif local et d'aire-système, voir G. Garofoli, "Les systèmes de petites entreprises : un cas paradigmatique de développement endogène", G. Benko, A. Lipietz, Les régions qui gagnent, Paris, 1992.
5. G. Garofoli, "Le aree-sistema in Italia", Politica ed Economia, vol. XIV, n. 11, 1983.
6. Voir A. Bagnasco, La costruzione sociale del mercato, Bologna, 1988
7. T. Sorrentino, "Appunti per una storia del distretto ceramico di Sassuolo", in Annali di storia dell'impresa, Bologna, 1991.
8. à ce propos voir, en particulier, G. Becattini, "Riflessioni sul distretto industriale marshalliano come concetto socio-economico", in Stato e Mercato, no 25, 1989, et G. Garofoli, "Les systèmes de petites entreprises".


Bibliographie

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