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ALLIAGE


Alliage, numéro 24-25, 1995


Science et culture : au tour de la Méditerranée


Jean-Marc Lévy-Leblond




Qui donc a prétendu que le Pacifique désormais était le centre du monde ? Quelques explosions, fussent-elles nucléaires, dans le soubassement basaltique d'un atoll perdu ne devraient pas nous faire oublier celles qui retentissent à Alger, Gaza et Sarajevo - sans oublier Palerme et Bastia. Concentré de toutes les contradictions de l'humanité, Nord contre Sud, Est contre Ouest, vieilles civilisations contre nouvelles puissances, loi(s) religieuse(s) contre droit civil, industrialisation contre agriculture, pollution contre nature, c'est un véritable bouillon de culture(s) que cette mer intérieure, intérieure à toutes nos représentations du monde et de son avenir. Pour passer d'une métaphore biologique à une image géologique, la Méditerranée est, on le sait, l'un des lieux où la tectonique des plaques est la plus complexe : ses séismes et son volcanisme résultent d'un jeu fort complexe de failles et de micro-plaques qui en font un remarquable terrain d'essai des théories actuelles. Il en va de même pour les problèmes généraux qui secouent la planète : pas un dont on ne puisse trouver autour de la Méditerranée un exemple, souvent originel ou emblématique. C'est pour longtemps encore en Méditerranée que continueront à se recouper les lignes de fracture de la modernité.

C'était là une raison suffisante pour poser en Méditerranée la question des rapports entre science et culture. Mais c'est aussi que la Méditerranée entretient un rapport privilégié avec cette question, puisqu'elle s'est nouée sur ses rivages. Cette science qui aujourd'hui n'est plus occidentale tant sa mondialisation désormais est irréversible, fut d'abord méditerranéenne, c'est-à-dire compliquée. Notre pari est que cette histoire longue et multiple, en vertu même de sa complexité, peut nous éclairer sur les enjeux d'aujourd'hui. Autant dire qu'on ne se contentera pas ici de la rassurante vision d'un passé glorieux qui consolerait des drames et difficultés du présent. Oui, la Méditerranée est ce lieu du globe qui a connu une floraison sans équivalent de cultures diverses, qui ont toutes contribué à l'éclosion de la science moderne. Mais c'est en dépassant ce poncif que les contributions rassemblées dans ce numéro feront apparaître quelques idées peut-être originales et porteuses d'analyses et d'initiatives nouvelles, en même temps qu'elles éclaireront, par delà les seuls enjeux de la culture scientifique, plusieurs questions de notre urgente actualité. La tension que fait peser la tentation islamiste sur la rive Sud, et le déchirement qu'elle inflige à l'Algérie, on les trouvera éclairés ici par plusieurs articles, en particulier la contribution d'Ahmed Djebbar, qui fut ministre de l'Education nationale pendant le trop bref moment d'espoir de la présidence Boudiaf. Cette réflexion est d'autant plus cruciale que la science et la technique, loin de fournir spontanément des antidotes au dogmatisme, sont aisément récupérées par les intégrismes de tous poils. Paradoxe : la revendication identitaire que traduit partiellement la dérive islamiste fait bon marché de plusieurs des aspects majeurs de la grande culture arabo-musulmane et de ses maîtres, tel le grand ibn Roshd (Averroès - voir l'article d'Alain de Libera).1 L'autre grand foyer de tension du pourtour méditerranéen que reste le conflit israélo-palestinien, est dans ce numéro évoqué avec une dissymétrie éloquente. à côté d'un texte qui témoigne à la fois de l'espoir et des difficultés de nos collègues palestiniens, on ne trouvera curieusement pas de contribution israélienne. Force est de reconnaître qu'aucun des nombreux collègues israéliens sollicités, universitaires, intellectuels, responsables des musées scientifiques de Jérusalem ou Haïfa, n'a pris assez au sérieux l'idée de réfléchir aux relations entre science et culture dans le cadre méditerranéen. Comment ne pas y voir le reflet du grave déficit d'identité méditerranéenne d'Israël, encore aujourd'hui plaquette détachée du continent européen ou même américain, en collision avec le Proche-Orient ?2

Mare terraque nostra

Mais il vaut la peine, avant de lire ce numéro, d'abord de regarder la carte. Nous avons fait plusieurs fois l'étrange expérience, en préparant ce numéro, de constater à quel point la Méditerranée, sur le simple plan géographique (si l'on ose dire), est méconnue. Faire établir de tête, lors d'une soirée amicale, la liste des pays riverains de la Méditerranée est un jeu de société qui réserve d'amusantes surprises. Passe encore que les quelques kilomètres de rivage slovènes et bosniaques soient oubliés ou que l'on néglige les Etats insulaires (il y en a deux) ; mais l'un passera directement de l'Albanie à la Turquie, l'autre de Syrie en Israël et le troisième attribuera à la Bulgarie, la Roumanie ou même l'Irak, un débouché méditerranéen. Certes, le bassin occidental est assez simple ; ce sont, pour l'essentiel, deux continents, deux cultures, deux religions, deux langues (l'arabe maghrébin dans ses différents parlers et le latin moderne dans ses différents dialectes) qui se font face, et échangent marchandises, coups et idées - et quelques grandes îles pour favoriser ces échanges. Mais le bassin oriental, il n'est que de voir la découpe de ses côtes (mers presque refermées, telle l'Adriatique ou l'Egée ; caps et golfes calculés par un dieu amateur de fractales ; archipels éparpillés), ce sont trois continents, d'autres langues à foison (le serbo-croate, l'albanais, le grec, le turc, l'hébreu - sans oublier le syncrétique maltais), des religions en bouquet (combien de variantes de l'islam, du christianisme, et du judaïsme). Oui, l'Orient est compliqué. Et la Méditerranée se découpe sans doute au moins aussi naturellement selon la ligne Trieste-Otrante-Gabès que selon la ligne Gibraltar-Syracuse-Héraklion-Samothrace. C'est pour cette raison que nous avons choisi de donner à la voir par le travers, d'Ouest en Est, ce qui permet au demeurant de montrer le Nord et le Sud dans une posture de face à face plus symétrique et plus digne que le dessus/dessous de la convention usuelle.

Ajoutons à ces exercices de gymnastique visuelle celui qui consiste à suivre, non la ligne de côte de la Méditerranée, mais la ligne de partage des eaux. Tenons pour méditerranéen tout territoire dont les eaux fluviales se jettent dans la Méditerranée. Cette définition vaut bien celle de la "zone de l'olivier" ; elle recouvre ces régions qui, naturellement, laissent descendre vers la Méditerranée leurs hommes, leurs marchandises - et leurs déchets. L'intérêt majeur d'une telle détermination est de faire apparaître que bien peu de pays méditerranéens le sont entièrement. Ceux du Sud sont tous écartelés entre la mer et le désert, ceux du Nord entre la Méditerranée et l'Atlantique ou la mer du Nord. Seuls envoient toutes leurs eaux vers mare nostrum, l'Italie, justement, et la Grèce, ainsi que l'Albanie et le Liban - et, bien sûr, Malte et Chypre ; on notera aussi que, suivant ce critère, la méditerranéité s'étend jusqu'en Bulgarie, en Macédoine - et en Suisse... La France, bien sûr, se singularise par la vaste extension de son territoire para-méditerranéen, puisqu'il remonte loin au Nord, jusqu'aux sources de la Saône. Autant dire que le rapport entre Méditerranée et Europe est tout sauf simple - c'est pourquoi ce numéro est publié à l'occasion de la Semaine européenne de la culture scientifique et technique. Dans ce domaine comme dans le plus large contexte politique, économique et culturel, la dimension méditerranéenne de l'Europe a jusqu'ici été sous-estimée par ses institutions. Cette double et relative inclusion - l'Europe est partiellement méditerranéenne, la Méditerranée est partiellement européenne - est pourtant pour l'Europe à la fois une responsabilité et une chance historique : inutile d'aller aux antipodes, c'est à domicile même que l'Europe rencontre le reste du monde.

Du passé au présent

C'est dans la transmission entre cultures différentes que s'est constituée la science moderne, et c'est la coexistence de ces cultures (rarement pacifique) autour de la Méditerranée qui en a fait ce lieu central. Encore faudrait-il ne pas oublier que l'histoire de la science a été aussi compliquée que l'autorisait la géographie de la Méditerranée. Contentons-nous de donner quelques exemples de ces contingences créatrices, que d'autres articles de ce numéro développeront et diversifieront :
- Le "miracle grec", pour ce qui concerne la science, n'a que très partiellement été européen ; Thalès et les Milésiens étaient des Ioniens, autant dire des Asiates, et, comme le rappelle plus loin Karine Chemla, "Alexandrie est à Alexandrie" : c'est en Afrique qu'Euclide rédigea ses Eléments fondateurs.
- Les circulations d'idées et de concepts n'ont pas toujours suivi le cheminement attendu ; ainsi, le zéro, venu d'Inde via Bagdad, et généralisé par la science arabo-musulmane, a-t-il dû, pour arriver à Byzance vers 1250, faire le tour de la Méditerranée - en quatre siècles (voir l'article d'Efthymios Nicolaïdis).
- Si les échanges ont été si féconds, c'est qu'ils ont été interculturels et interlinguistiques : les nécessaires traductions (du grec à l'arabe, de l'arabe au latin, etc.) et leurs inévitables trahisons, ont justement permis les glissements de sens et les déplacements de contexte qui ont fait de ces passages de relais de vraies transmutations plus que de simples transmissions (voir les articles de Karine Chemla, Mohamed-Allal Sinaceur, Roshdi Rashed, Alain de Libera, Giorgio Israel, Christine Escarmant, Mirko Grmek).
- à qui ne serait pas encore convaincu des avantages de la diversité linguistique, la naissance au dix-septième siècle de la science moderne (au sens le plus strict du mot) offre un argument de poids : c'est justement lorsque la langue érudite unique de l'Europe médiévale, le latin, cède la place aux langues nationales vivantes (l'italien de Galilée, le français de Descartes, l'anglais de Harvey), que la Révolution scientifique européenne se déploie. L'unicité et l'universalité de l'arabe en son temps n'auraient-elles pas été finalement parmi les facteurs de stagnation de la science arabo-musulmane ?
- Cette Révolution scientifique, fille de la Renaissance italienne et née pour l'essentiel dans l'aire méditerranéenne (celle de la latinité, en tout cas), va connaître son accomplissement à la fin du dix-septième siècle, en quittant les rivages de la Méditerranée pour ceux de la mer du Nord. Mais, passant du Sud catholique au Nord protestant, d'une culture de cour italienne à la bourgeoisie marchande batave et anglaise, de la pensée philosophique à l'action pratique technique, est-ce bien la même science qui continue ? La science contemporaine n'a-t-elle pas perdu de vue, en même temps que la Méditerranée, cette dimension spéculative que symbolisent les trois premières syllabes de son nom ?
- Il ne faudrait pas pour autant reconduire le cliché selon lequel le Nord de l'Europe a été l'unique foyer et le seul modèle de l'industrialisation moderne. Comme le montre ici Gérard Chastagnaret, la Méditerranée a connu dès les débuts du dix-neuvième siècle, en Espagne, France, Italie et Grèce en particulier, une industrialisation intense, fondée sur d'originales logiques commerciales et sociales, et dont les vertus sont loin d'être épuisées, en particulier pour les pays (méditerranéens en particulier) en quête de développement.

Mais l'évocation, dans la première partie de ce numéro, du riche passé scientifique de la Méditerranée ne vise pas, même à travers ses épisodes les plus injustement méconnus, à rétablir les titres d'une gloire passée. C'est le présent qui nous intéresse, et l'avenir. Le développement technoscientifique moderne ne pourra être maîtrisé, ni même peut-être poursuivi, sans cette "mise en culture" qui sous-tend tout le projet de cette revue. La Méditerranée offre à cet égard un terrain d'essai sans égal, puisqu'y sont à la fois possibles et nécessaires les expériences les plus diverses et les plus novatrices d'enracinement de la science dans un épais terreau culturel. Cette perspective s'ouvre à peine. Mais les initiatives dont la seconde partie de ce numéro rend compte sont nombreuses, qu'il s'agisse du Musée des sciences de Barcelone, du Centre de culture scientifique et technique de Marseille, de la fondation Idis à Naples, des projets scientifiques dans le Dodécanèse grec ou à l'université palestinienne de Birzeit, de la Cité des sciences à Tunis. Et leur rassemblement dans ce numéro témoigne du développement des échanges, que promeuvent déjà les initiatives péri-méditerranéennes de l'Unimed, de l'université méditerranéenne d'été (Montpellier), ou les conférences scientifiques au coeur même des conflits actuels, telles la "Conférence des quatre mers" ou les rencontres israélo-palestiniennes. On n'oubliera pas la préoccupation commune de l'environnement méditerranéen, par delà les cris d'alarme médiatiques trop intéressés (voir les deux articles de Joandomènec Ros). Et l'on terminera sur l'espoir de voir renaître une "Méditerranée créatrice" et productrice, suivant les voies tracées par Augusto Perelli & Abdelkader Sid Ahmed.

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Au fur et à mesure que se construisait ce numéro, a ainsi grandi en nous la conviction que la richesse des expériences passées, l'importance des problèmes présents, la diversité des initiatives à venir permettaient de penser que les rapports entres science et culture allaient connaître une floraison neuve autour de la Méditerranée : au tour de la Méditerranée, à nouveau ?


[Parmi tous ceux et toutes celles qui nous ont encouragés et aidés à préparer et réaliser ce numéro, nos remerciements vont en particulier à Mohammed Bouguerra, Thierry Fabre, Christian Jeanmougin, Albert Sasson et Giovanna Tanzarella.]

1. Voir aussi l'article de Farida Faouzia Charfi, "Les islamistes et la science", Alliage no22, pp. 7-13, printemps 1995.
2. Pour ne pas noircir le tableau outre-mesure, notons que se sont tenues à Paris, au printemps 1995, suite à une initiative française, et de façon très encourageante, les premières Rencontres scientifiques israélo-palestinienne.


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