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ALLIAGE


Alliage, numéro 24-25, 1995



Les migrations des compétences autour de la Méditerranée



Elyas Jouini



Je voudrais étudier ici, à partir de mon expérience, la situation des chercheurs et des compétences du Sud de la Méditerranée, en particulier à travers le cas de la Tunisie, face à l'appel que constitue pour eux l'existence au Nord d'un univers où tout semble plus facile, l'action plus efficace, l'effort reconnu et le travail bien rétribué.

Fuite des cerveaux ou exode de compétences ?

Dans bien des discours, cette situation a été résumée à travers l'expression "fuite des cerveaux". Pourtant, quoique fort ancien, ce terme me semble inadapté. D'autant plus que, selon les lieux et les périodes, il a été utilisé pour décrire des situations différentes. En 150 de notre ère déjà, des Grecs se sont plaints de la "fuite des cerveaux grecs vers Alexandrie". Mais bien que le phénomène remonte à l'Antiquité, ce n'est qu'en 1962 que la British Royal Society a créé l'expression brain drain dans un rapport concernant les mouvements de scientifiques, d'ingénieurs et de techniciens du Royaume-Uni vers les Etats-Unis et le Canada.
à mon sens, la fuite suppose un obstacle (cas des pays de l'Est avant la chute du mur de Berlin et le démantèlement du rideau de fer) ou un danger (famine, situation économique désastreuse). De même, le mot "cerveau" semble se limiter à quelques scientifiques au savoir pointu, dont le départ sera analysé par le commun des mortels en termes de perte du prestige pour la Tunisie. Ce n'est pas de ces cerveaux ni de cette réalité-là qu'il s'agit, mais de cadres qualifiés, d'enseignants, de chercheurs, d'industriels, dont on peut penser que leur absence fait cruellement défaut. Ainsi, "transfert de compétences" ou "exode de compétences" me semblent plus adaptés à la réalité tunisienne. D'ailleurs, il faut signaler que ces termes ont été introduits lors de la réunion d'experts de la Conférence mondiale de la Population, qui s'est tenue en Tunisie (est-ce un hasard ?), et au cours de laquelle les participants ont estimé qu'il importait également de prendre en considération tous les travailleurs qualifiés.
Bien sûr, ce problème n'est pas propre à la Tunisie, ni au Sud de la Méditerranée, dans ses relations avec le Nord. Faut-il rappeler que 86 % des permis de travail de longue durée délivrés au Royaume-Uni en 1985 ont été accordés à des spécialistes de haut niveau ou à des personnes occupant des postes de direction, et que 47 % des personnes admises aux Etats-Unis en 1984 possédaient des talents exceptionnels ou un emploi dans une multinationale. Par ailleurs, en 1982, 25 % des actifs égyptiens travaillaient à l'étranger. Même si les pays occidentaux ont durci leur politique d'attribution de titres de séjour et de travail, ils continuent pour une large part à accorder un statut à part à la main-d'oeuvre très qualifiée. En outre, les grandes entreprises au niveau mondial ont de plus en plus les moyens de recruter leurs cadres sur un marché international et de leur obtenir de bonnes conditions de séjour. Si les Etats gardent le pouvoir de réglementer les entrées et les sorties de main-d'oeuvre, les flux migratoires sont régulés par les entreprises.

Pays de départ et pays d'accueil

Il est clair que pour assurer la croissance et le développement économique, tous les pays ont besoin des compétences de spécialistes et de l'expérience de travailleurs qualifiés. Si ce personnel peut être importé, épargnant ainsi au pays les coûts de formation, c'est tout avantage. Réciproquement, pour les pays victimes de cet exode, les conséquences doivent s'analyser en termes de pertes de production présente et future, de recettes fiscales et d'innovations potentielles, donc à la fois pertes directes : coûts encourus, par exemple, pour former et assurer la subsistance des futurs émigrants lorsqu'ils étaient encore improductifs ; et pertes indirectes : perte de l'émulation, de recettes fiscales... De plus, contrairement à la migration de main-d'oeuvre peu qualifiée, dont le but est de réaliser des gains substantiels afin d'en faire profiter la famille restée au pays ou de mieux asseoir sa position sociale lors du retour au pays d'origine, les transferts de fonds dus à la main-d'oeuvre qualifiée sont presque nuls, car il s'agit souvent de personnes ayant décidé de s'installer de façon stable dans le pays d'accueil et donc d'y investir leurs surplus.
L'exode de compétences donne lieu à un conflit d'intérêts entre le pays hôte et le pays d'origine. En effet, "l'idée centrale sur laquelle repose la notion de capital humain est que quiconque effectue un investissement, que ce soit pour valoriser des ressources humaines ou pour acheter des biens d'équipement, s'attend à en retirer un profit dans l'avenir". Mais sur ce premier conflit, s'en greffe un second, entre l'intérêt à court terme du travailleur à la recherche du meilleur rendement possible pour ses compétences et l'intérêt à long terme de la communauté qui l'a formé et entretenu. Le cas qui nous intéresse, celui de la Méditerranée, a en outre cette particularité que ces conflits interviennent entre des pays que tout rapproche : histoire souvent commune, échanges importants et langues (officielles pour les uns et véhiculaire, pour les autres) communes ou cousines.
Plusieurs théories s'affrontent dans ce domaine. Le travailleur, en choisissant de migrer, est-il un traître à son pays ? Le pays de départ porte-t-il atteinte à la liberté du travailleur s'il tente de limiter ses possibilités de migrer ? Le pays de départ et le travailleur ne seraient-ils pas enfin les acteurs d'un jeu qui les dépasse - celui de l'économie mondiale - , prenant leurs décisions en fonction de facteurs économiques et insensibles à tout autre discours ? Si le choix d'émigrer ne peut être contesté, il n'en demeure pas moins que l'individu concerné est redevable au pays qui l'a formé de sa valeur, qu'il monnaie sur le plan international, et qu'à ce titre, il est envisageable de lui demander de contribuer à l'effort de développement de son pays. S'il est aberrant d'expliquer l'exode des compétences par un manque de postes de haut niveau dans les pays d'origine, il peut être utile de demander aux pays en voie de développement de créer des structures propres à les satisfaire et de réduire ainsi le nombre des départs. S'il est vrai enfin, que l'exode des travailleurs hautement qualifiés répond à un jeu du marché, il n'est pas insensé de demander aux pays profitant de cet exode de contribuer au coût de cette formation.

Inciter...

Bien sûr, on peut interdire. Mais comment faire respecter ces interdictions, si ce n'est par le repli sur soi, dont on connaît les néfastes conséquences. On peut également envisager de mettre en place des systèmes de transfert des pays qui profitent de ces flux migratoires vers ceux qui en sont la source. Cette idée a conduit à de nombreuses études, rencontres, commissions, rapports d'experts.qui n'ont pas, à ce jour, abouti à la mise en place de structures précises, en raison notamment de la difficulté d'évaluer les préjudices et de définir le mode de compensation. à mon sens, les seules mesures à la fois acceptables et susceptibles d'être efficaces sont les mesures préventives ou incitatives.
Ces mesures s'articulent autour d'une idée centrale : en accélérant le développement économique et en créant un environnement économique, politique et social propice, les pays en développement peuvent réduire l'exode de leurs ressortissants vers les pays développés. Au nombre de ces mesures incitatives, se trouvent, bien évidemment, des rémunérations attractives, de bonnes conditions de travail, des services, des équipements. Mais la rémunération est loin d'être le seul facteur ou même le facteur déterminant de l'exode. En effet, des études statistiques montrent que si les différences du marché du travail entre pays d'origine et celui d'accueil (écarts entre les revenus, différences de mode de vie et désir d'améliorer leur condition), expliquent assez bien les migrations de travailleurs relativement peu qualifiés, ce n'est pas le cas pour ceux dotés de niveaux de qualification et de compétence élevés. Bien sûr, il y a des exceptions : dans un pays comme l'Egypte, le salaire d'un avocat, d'un médecin, d'un ingénieur ou d'un professeur ne dépasse pas cinquante dollars par mois, alors qu'il peut en gagner entre mille cinq cents et deux mille en Arabie saoudite, avec logement gratuit et autres avantages sociaux. Mais la situation de l'Egypte est loin d'être la situation de la Tunisie. Les écarts entre salaires tunisiens et salaires internationaux ne sont pas suffisamment importants pour tout expliquer.

Il faut se soucier, plus encore que dans les pays développés, de l'enseignement élémentaire et technique. En effet, trop de personnes sont incapables de mettre leurs compétences au service de l'économie de leur pays par inadéquation de l'environnement, par manque de techniciens capables de les seconder. Souvent, ce point provoque l'exode ou le non-retour. Il est difficile d'être durablement à la fois le décideur, l'ingénieur, le technicien et le secrétaire. Et quel gâchis de moyens humains !
Face à cette constatation, la Tunisie a entamé, depuis 1987, une vaste réforme de l'enseignement primaire, secondaire et supérieur. Les principaux volets de cette réforme ont consisté en :
- institution d'un cycle minimal de neuf ans d'études (école de base),
- mise à niveau de l'enseignement professionnel,
- création d'Instituts supérieurs d'enseignement technologique (ISET), dans le cadre d'un vaste programme de rénovation universitaire mis au point avec l'aide de la Banque mondiale. Le rôle de ces ISET est de former, en trois années après le baccalauréat, les cadres intermédiaires qui font tant défaut dans un pays où le nombre d'ingénieurs (formations à bac + 5 ou bac + 6) est du même ordre de grandeur, si ce n'est supérieur, que celui des techniciens supérieurs.

Mais il faut aller plus loin. Il faut développer plus encore la qualité de notre enseignement, l'aligner sur les normes internationales et démythifier les études à l'étranger. La plupart des étudiants à bac + 4 souhaitent partir passer deux ans à l'étranger afin de mieux démarrer dans la vie tant financièrement qu'au niveau de la formation. Elargissons le spectre de nos formations et si le prix à payer pour garder un étudiant brillant est de lui permettre de bénéficier des mêmes avantages douaniers que ceux qui rentrent définitivement de l'étranger (réduction très importante des taxes douanières, en particulier sur les voitures), est-ce un prix si élevé ? Il faut, par ailleurs, réduire le temps entre l'obtention du diplôme et celle du premier emploi par l'instauration de structures d'orientation, de conseil et de rencontres. Une association comme celle des Tunisiens des Grandes Ecoles (françaises) a donné le ton en organisant, à Tunis, un espace de rencontre entre étudiants et entreprises qui en est à sa cinquième édition. Aujourd'hui, l'Ecole nationale d'ingénieurs de Tunis (ENIT) suit le mouvement. à quand les autres institutions ?
Bien sûr, une réforme ne peut être suffisante à elle toute seule. Il faut l'accompagner d'un énorme effort d'information. Il faut garder le contact avec ceux qui sont installés à l'étranger. La probabilité de retour est d'autant plus faible que l'individu est coupé de son pays d'origine, ou que l'information qui lui revient est tronquée, déformée. Combien de personnes n'ont-elles pas entendu dire qu'il n'y avait pas de besoins pour des profils aussi pointus que le leur ? Le contact avec les Tunisiens de l'étranger est une priorité nationale et sur le plan de l'enseignement, par exemple, des programmes tel Tokten du PNUD permettent de financer les interventions en Tunisie d'enseignants-chercheurs tunisiens installés à l'étranger. Par ailleurs, le décret du 6 septembre 1993 propose la nomination au grade de professeur de l'enseignement supérieur des enseignants et chercheurs tunisiens exerçant dans les universités ou les centres de recherche étrangers avec un grade équivalent et ayant acquis une notoriété scientifique reconnue.

Les entreprises...

L'une des raisons du séjour prolongé des Tunisiens à l'étranger après la fin de leurs études est le mythe du FCR1. Il faut amasser pour pouvoir ramener une voiture et bénéficier au maximum des avantages liés aux statuts du retour définitif (avantages douaniers importants). Or, les études prouvent que plus un étudiant séjourne à l'étranger, plus ses chances de retour sont faibles. Par ailleurs, la peur du retour est liée à la peur de ne pouvoir repartir compléter sa formation et sa culture à l'étranger. Pourquoi ne pas prévoir des clauses contractuelles de stages à l'étranger dans le cadre de la formation continue ? De tels stages pourraient notamment avoir lieu chez des partenaires étrangers de l'entreprise qui recrute. La décision politique consisterait, quant à elle, à imposer qu'une certaine proportion du chiffre d'affaires soit consacrée à ce genre d'opération. Enfin, lorsque les travailleurs parviennent à des postes de responsabilités, il faut leur donner le pouvoir de prendre des décisions.
Il faut également imposer aux multinationales étrangères qui s'installent de recruter des cadres locaux et de leur permettre d'accéder aux postes de responsabilité. En effet, souvent, plutôt que de faire jouer la promotion interne dans les filiales, les multinationales nomment aux postes de haut niveau des cadres venus de l'extérieur. Si l'installation de multinationales est source d'emploi et de revenus à court terme pour une population souvent très peu qualifiée (cas du textile), cette installation ne constituera jamais un transfert de technologie tant qu'elle n'est pas accompagnée de mesures précises.

... et la recherche

Le secteur de la recherche, loin d'être un cas particulier, peut être, en fait, déterminant pour le développement de pays comme la Tunisie. Les structures de plus en plus élaborées de coopération scientifique entre les pays dénotent l'émergence d'un marché international de l'investissement en matière de recherche. Comme pour tout marché, investissements et personnes affluent là où les possibilités sont les plus intéressantes. Des sites nouveaux sont devenus des lieu d'implantation recherchés : Israël, Brésil et Inde (troisième rang mondial pour le nombre de chercheurs), Corée (qui forme à elle seule, chaque année, autant d'ingénieurs que Royaume-Uni, Allemagne et Suède réunis).
Par ailleurs, le secteur de la recherche est plus que tout autre exposé à l'exode des compétences. Les contacts et les échanges avec l'extérieur sont inhérents au travail même du chercheur. Dans ce domaine plus que dans tout autre, il faut garder un contact permanent avec l'activité scientifique à l'étranger. Nos compétences à l'extérieur peuvent être ce vecteur, ce pont de coopération scientifique. Mais afin que le pont relie vraiment deux points, il faut qu'ici, sur place, nous développions les conditions nécessaires à l'épanouissement des chercheurs qui souhaitent rester en Tunisie, la possibilité de participer à des congrès, de pouvoir effectuer des séjours à l'étranger.
De même, pour faciliter les échanges de personnes, il faut inscrire la Tunisie dans des réseaux d'échanges internationaux. L'Unesco, la Cee, l'Aupelf, divers pays étrangers, attribuent des fonds à des projets de coopération multilatérale. On doit inciter les chercheurs à soumettre des propositions. Trop peu d'entre eux le font. Où est le frein ? Pour mettre au point un projet, il faut au moins deux partenaires ; le programme Med'Campus de la Cee, par exemple, en impose quatre de quatre pays différents, avec des conditions précises (deux européens et deux riverains de la Méditerranée non-européens). Trop souvent, le Tunisien installé en Tunisie ne sait à qui s'adresser pour mettre au point son projet. Trop souvent, le Tunisien de l'étranger a les contacts internationaux, mais aucune information sur ce que font ses collègues. Pourtant, ce même Tunisien à l'étranger pourrait être un lien efficace entre son pays et la communauté scientifique internationale. Ainsi, tous les jours, des chances de coopération sont-elles ignorées par manque d'information. Heureusement, certaines de nos institutions (comme l'Institut Pasteur de Tunis) sont à l'écoute des possibilités d'échange et en profitent pleinement. Qu'elles servent d'exemples aux autres.

Une étude publiée par l'Ocde montre que la Suède est le deuxième pays (21,4 % contre 21,7 % pour l'Italie) en termes de pourcentages de publications avec un co-auteur étranger. La Suède a élaboré des programmes destinés, d'une part, à envoyer à l'étranger un assez grand nombre de chercheurs suédois pour effectuer des travaux de coopération, et, d'autre part, à inviter en Suède des chercheurs étrangers dans le même but. Pour la Finlande, la coopération internationale constitue un élément essentiel de sa politique scientifique et technologique. De telles initiatives sont considérées, surtout par les petits pays, comme un moyen important d'élargir leurs domaines de compétences en matière de recherche.
Une autre façon d'élargir les domaines de compétences consiste à impliquer plus encore les chercheurs tunisiens installés à l'étranger et à faire profiter de leur rayonnement leurs collègues restés en Tunisie. Des projets sont à l'étude au ministère (tunisien) de l'Enseignement supérieur en vue d'instituer la notion de co-direction de thèse. C'est un pas dans la bonne direction, mais encore insuffisant ! Pourquoi ne pas créer une institution (Institut, Académie, Fondation...) dans laquelle des Tunisiens de tous horizons pourraient être élus pour une durée déterminée (cinq ans), en reconnaissance de leur haut niveau scientifique. Pour ceux installés en Tunisie, être membre de cette institution impliquerait une décharge de service et une allocation spéciale destinée à financer voyages et invitations de chercheurs étrangers. Pour les Tunisiens de l'étranger, être membre de cette institution impliquerait de séjourner mettons deux mois par an en Tunisie et d'y délivrer un certain nombre d'heures d'enseignement. Cela signifierait également pour eux une reconnaissance scientifique par une institution prestigieuse de leur pays. Cette institution servirait ainsi à la fois de pôle d'attraction et de courroie de transmission. Il faut enfin revaloriser le statut du chercheur en Tunisie et démythifier l'image du Tunisien installé à l'étranger.

Et pour finir...

Bien entendu, ces réflexions demandent à être affinées. La leçon essentielle, s'il y en a une, est qu'il ne faut pas compter sur la crise des économies occidentales ou sur les politiques restrictives d'immigration des pays constituant la destination traditionnelle de l'exode de nos compétences. Ces compétences continueront à bénéficier de conditions exceptionnelles à l'étranger, car elles représentent pour les pays d'accueil un gain évident. Les solutions, aux pays comme la Tunisie de les trouver, et nous sommes sur la bonne voie. Nous nous devons d'accélérer la démarche afin d'améliorer le mieux-être de ceux qui sont restés, faciliter la décision de retour pour ceux qui l'envisagent, profiter du rayonnement de ceux qui ont décidé de s'installer à l'étranger. Cette contribution, ils nous la doivent au titre de ce qui a été investi en eux, ils nous la donneront si nous créons le cadre nécessaire.

1. Il s'agit de l'exonération totale de droits de douane lors du retour définitif en Tunisie d'un citoyen ayant résidé au moins deux ans à l'étranger. Cette exonération est particulièrement importante pour les voitures, qui sont taxées entre 100 et 200 %.

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