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ALLIAGE


Alliage, numéro 24-25, 1995



Dubrovnik, l'Athènes slave



Mirko D. Grmek



Certains historiens des sciences s'intéressant plus aux conditions sociales des découvertes scientifiques qu'à la logique de la recherche, distinguent les milieux produisant des connaissances scientifiques et techniques de ceux qui se contentent de les utiliser. Dichotomie intéressante, mais qui ne devrait pas nous faire oublier les centres culturels ayant le mérite de favoriser la transmission des savoirs. De ce point de vue, l'histoire de la petite république de Dubrovnik (Raguse) est paradigmatique. Pendant plusieurs siècles elle fut un relais important entre les cultures de l'Occident et de l'Orient méditerranéens. Par Dubrovnik, transitaient les savants venant d'Italie, les médicaments, les instruments scientifiques et les livres occidentaux dirigés vers l'arrière-pays balkanique et tout le Moyen Orient. Elle servait aussi aux migrations des savants et des idées du Levant vers l'Europe occidentale. Toutefois, avec le passage du temps, du Moyen âge à nos jours, le flux intellectuel dans cette direction s'amenuisait progressivement. Plus qu'un pont entre deux civilisations, la ville croate de Dubrovnik devenait essentiellement un phare avancé de la pensée occidentale.

Le cadre historique

Fondée sur un rocher nu, sans terre labourable à sa portée, Dubrovnik vivait, comme Venise ou Gênes, tournée vers la mer. Sa chance était de s'adosser à une forêt épaisse, transformable en "bois flottant", et de se trouver aux confins d'au moins deux civilisations. Sa position géographique a fait longtemps de Dubrovnik l'intermédiaire idéale entre l'Ouest et l'Est, ce qui veut dire, jusqu'au XIIe siècle, entre partie latine et partie byzantine de l'ancien Empire romain, puis entre monde catholique et monde orthodoxe, enfin entre civilisation de l'Europe occidentale et celle de l'Empire turc.
Commune autonome ancienne, Dubrovnik garde ses privilèges dans l'orbite de Byzance, passe en 1205 sous la domination de Venise et accède, en 1358, au statut de république suzeraine de droit et autonome de fait. Tout en reconnaissant formellement l'autorité suprême du roi de Hongrie et de Croatie, puis celle de la Grande Porte, et payant régulièrement tribut à des souverains nominaux, la république de saint Blaise mène sa propre politique, dictée entièrement par les intérêts sociaux et économiques de l'oligarchie locale. Ce n'est certes pas le fait d'arme le plus glorieux de Napoléon, ni l'acte politique le plus heureux de la politique étrangère française, que d'avoir brisé au nom de la liberté, en 1808, cette enclave de la liberté en n'obtenant en fin de compte que son intégration dans l'Empire des Habsbourg.
L'occupation des territoires actuels de la Serbie, de la Macédoine et de la Bosnie et Herzégovine par les Ottomans et la domination politique de l'Autriche et de la République vénitienne en Croatie et en Slovénie ont mis fin aux Etats médiévaux libres de cette partie de l'Europe. Dubrovnik était donc, jusqu'au XIXe siècle, la seule entité politique des Slaves du Sud ayant réussi à garder son autonomie, cette liberté qui, comme l'a exprimé le plus célèbre poète ragusain Ivan Gundulic (1589-1638), est "le cadeau par lequel Dieu nous a donné tous les trésors du monde".
La République était gouvernée par quelques dizaines de familles respectant des règles de conduite très strictes. Contrairement aux grands seigneurs féodaux de l'intérieur du pays, les patriciens de Dubrovnik ne tiraient pas leur puissance économique principalement de la terre ; les sources prépondérantes de leurs revenus étaient le commerce, les transactions bancaires, la construction des bateaux et le financement de l'artisanat. Ni acquise par la force, ni même conservée par les armes, leur liberté reposait sur leur capacité de profiter des conflits opposants les uns aux autres les puissants Etats voisins.

Témoignage de Boscovich

Comme plus tard la ville de Genève, Dubrovnik a donné naissance à un nombre considérable de savants et d'écrivains recrutés dans la classe dirigeante. Ils étaient tous très attachés à leur ville, et même ceux qui ont fait carrière à l'étranger revendiquaient avec fierté leur origine ragusaine. Citons à titre d'exemple le physicien Boscovich et le médecin Baglivi.
Roger Joseph Boscovich (1711-1787) était physicien, astronome, philosophe, et surtout le génial auteur d'une théorie atomiste purement dynamique. Dans son ouvrage Philosophi' naturalis theoria redacta ad unicam legem virium in natura existentium (1758), il suppose l'existence des atomes sans dimension dans un espace relatif qui est, en fait, un champ de forces. La courbe de Boscovich, qui définit les relations entre deux points dans ce champ, veut expliquer à la fois les lois de la gravitation, de la mécanique et des affinités chimiques. Boscovich détrône aussi bien le concept cartésien de matière étendue que le concept newtonien de masse. Il met en doute le temps absolu et, par une extraordinaire intuition, explique les forces d'inertie par l'influence de la matière stellaire sur les propriétés de l'espace.
Boscovich était un savant européen, éduqué par les Jésuites d'abord à Dubrovnik, puis à Rome, parlant couramment plusieurs langues, aussi à l'aise à Milan ou à Vienne qu'à Paris ou à Londres. Membre de l'Académie des sciences de Paris, il est mort comme citoyen français. Signe caractéristique d'une politique culturelle poursuivie depuis le début de ce siècle, les dictionnaires français le définissent comme savant et philosophe "serbe" ou, à la rigueur, "yougoslave", sans se soucier de la difficulté posée par l'usage du syntagme "jésuite serbe". Boscovich n'a jamais oublié sa ville natale. Il correspondait avec sa soeur, la poétesse ragusaine Anica Boscovich, dans une langue qu'elle appelle "croate". Jusqu'à la fin de ses jours, il servit fidèlement la petite République comme son représentant officieux dans les affaires diplomatiques.
Dans un commentaire de son poème sur les éclipses du Soleil et de la Lune, Boscovich écrit ceci (texte rédigé par lui-même en français) :
"Je fais de ma Patrie un éloge court mais expressif, dans lequel je lui donne les louanges les plus grandes, et les plus vraies, ainsi que le savent tous ceux qui lisent les ouvrages de géographie et les monuments littéraires des Ragusains. Environnés de tous côtés par la barbarie et par l'ignorance la plus grossière, nous cultivons, avec toute l'ardeur possible, et les sciences exactes, et surtout les belles-lettres, tant en latin qu'en langue illyrique qui est celle du pays. Sans m'arrêter ici à nos anciens auteurs, tels que Marin Ghetaldi [1568-1626], célèbre géomètre à l'époque où peu de personnes s'appliquoient à une science si estimable ; tels encore qu'Etienne Gradi [1613-1683], poète latin très élégant, même dans le siècle dernier, temps auquel le bon goût étoit si fort tombé, et les belles-lettres si dépravées en Italie ; tels enfin que le P. [Anselmo ] Banduri [1671-1743], bénédictin connu par tant de volumes imprimés en France, sans parler d'un très grand nombre d'autres qui se présentent en foule à moi. Je nommerai seulement parmi les auteurs vivans Benoît Stay [surnommé "Lucrèce croate", 1717-1801], qui peut tenir lieu de mille autres, soit dans toute espèce de connoissance, soit dans la poésie latine...
Quant à la langue nationale, nous avons deux excellents Poèmes épiques, l'Hosmaniade [de Gundulic] et la Christiade [de Maurice Vetranovich, 1482-1576], avec un très grand nombre d'autres Poésies, fort estimables, en tout genre parmi lesquelles on distingue singulièrement celles du P. [ Ignace ] Giorgi [1675-1737], abbé bénédictin, qui s'est fait encore une très grande réputation par d'autres ouvrages latins imprimés dans ce siècle et remplis d'érudition." (Les Eclipses, Paris 1779, p. 408)
Ajoutons que l'on doit à un Ragusain, Benoît Cotrugli (env. 1400-1468), un ouvrage sur l'art mercantile (rédigé à Dubrovnik en 1458, mais publié seulement en 1573, à Venise) qui est, en fait, le premier traité systématique sur les principes de la comptabilité. Les oeuvres d'un humaniste ragusain, Félix Petancius (env. 1455-env. 1518], sont également très significatives : Historia Turcica et Descriptio Turci', premières études occidentales sur cette civilisation émergente.

La vocation médicale de Dubrovnik

Second exemple de l'affection patriotique des savants de Dubrovnik : Giorgio Baglivi (1668-1707), professeur à Rome, réformateur de la médecine clinique, coryphée de l'iatrophysique et promoteur d'une physiologie et d'une pathologie fondées sur les propriétés des fibres considérées comme structures élémentaires. Ce praticien renommé, médecin du pape, expérimentateur habile et écrivain au style laconique (selon l'historien de la médecine Charles Daremberg, il aurait été "le plus sensé et le plus cicéronien des iatromécaniciens"), n'hésitait pas à louer sa patrie :
"Raguse, ville ravissante et très noble de Dalmatie, autrefois Epidaure, célèbre par son temple d'Esculape, aujourd'hui capitale d'une République libre et éminente. Je suis né dans cette ville le 8 septembre 1668, au lever de l'aurore." (Dissertatio de tarantula, Opera omnia, Lyon 1714, p. 639).
Ce texte confond de façon délibérée Epidauros en Grèce et Epidaurum en Dalmatie (aujourd'hui Cavtat), colonie originaire des fondateurs de la ville médiévale de Dubrovnik. L'important nous paraît toutefois cet attachement à la tradition classique. Au XVIe siècle, les Ragusains ont fait sculpter sur un chapiteau du palais du gouvernement la figure d'Esculape, présenté comme un savant barbu entouré d'ustensiles alchimiques. La légende voulait qu'à cet endroit s'élevât autrefois un temple de cette divinité.
Quoi qu'il en soit, la ville a toujours voulu rester fidèle à cette tradition médicale. Pour ses administrateurs pragmatiques, il était évident que l'Etat devait s'occuper de la santé au même titre qu'il lui incombe de maintenir l'ordre public, de diriger les relations internationales et de veiller sur les intérêts commerciaux. Dès le XIVe siècle, Dubrovnik avait un service d'hygiène publique admirablement bien organisé. En 1377, une décision du Grand Conseil a fondé la première quarantaine au monde, conçue comme mesure de protection contre la peste. Avant cette date, quelques autres villes avaient combattu la peste par l'isolement des malades et par l'interruption du commerce avec les territoires atteints d'épidémie. Mais les patriciens ragusains, ne pouvant admettre la cessation des contacts commerciaux, avaient eu l'idée d'isoler temporairement des personnes non malades mais suspectes d'être à l'état d'incubation de la maladie.
La république de Raguse n'a jamais voulu fonder une université sur son territoire. Pour des raisons de politique intérieure, elle tenait à avoir à son service des médecins municipaux, des notaires et des maîtres d'école non seulement formés à l'étranger, mais aussi d'origine étrangère. Plusieurs d'entre eux étaient des maranes cherchant refuge. Cela aidait au brassage des idées, sans pour autant mettre en péril les privilèges de la classe dirigeante. Les médecins au service de Dubrovnik allaient souvent sur les territoires turcs. Maintes fois, ils étaient appelés en consultation auprès des pachas et même à la cour d'Istanbul. C'est par l'intermédiaire de l'un de ces praticiens que, en 1467, le sultan avait obtenu comme cadeau du Sénat de Dubrovnik plusieurs manuscrits médicaux latins. Le commerce ragusain avec les voisins fleurissait. Il concernait en premier lieu, dans une direction, minerais, peaux, bois et autres matières premières, et dans l'autre direction, non seulement tissus, huile, sel et armes mais aussi livres, médicaments et instruments les plus divers. Dès le Moyen âge, la République disposait d'une pharmacie communale particulièrement bien approvisionnée. Les orfèvres de Dubrovnik produisaient et exportaient non seulement des bijoux mais aussi des horloges et des instruments astronomiques.

Le sens historique du bombardement actuel

Surnommée l'"Athènes slave", Dubrovnik était, certes, dans l'imaginaire des Slaves du Sud, le symbole de la liberté et de la prospérité mais, catholique et urbaine, elle passait aux yeux des paysans orthodoxes pour dégénérée, asservie aux forces du mal et corrompue par les faux savoirs.
Lorsque, en octobre 1991, les chefs politiques et militaires serbes ont décidé le bombardement de cette ville, aucune caserne n'était abritée derrière ses remparts, aucune arme lourde ne s'y cachait, et pourtant, ces seigneurs de la guerre ne se sont pas trompés de cible. Les bombes sont tombées sur des églises catholiques somptueuses et sur les vestiges d'une ancienne synagogue ; elles ont touché l'une des plus anciennes bibliothèques de l'Europe du Sud-Est, abîmé un ancien aqueduc, merveille de la technologie de la Renaissance, et frôlé les bâtiments qui abritaient autrefois les lazarets de la première quarantaine instituée au monde. Elles ont atteint l'un des premiers hôpitaux occidentaux qui, à la différence des institutions similaires européennes, assurait déjà au Moyen âge un service médical permanent et accordait autant d'importance à la santé du corps qu'au salut de l'âme. La bibliothèque et les salles du Centre inter-universitaire d'études post-doctorales ont été incendiées et complètement détruites. Est-ce un hasard si ce sort échut au siège d'une institution mondialement connue comme citadelle du mouvement pacifiste et promoteur de la collaboration entre les universités de divers pays ?
Les soldats serbes et monténégrins sont descendus des montagnes pour voler les téléviseurs, les appareils domestiques et autres biens de la civilisation actuelle accumulés dans les villas extra muros, mais pour leurs chefs, le but de cette incursion barbare était d'un tout autre ordre : il fallait s'attaquer à ce qui, pour leurs peuples, est le symbole suprême de la tradition occidentale. Il leur fallait montrer par un exemple concret que l'Occident ne veut ou ne peut plus défendre ses valeurs traditionnelles qu'avec des paroles lénifiantes ou des menaces sans conséquences.

Quel avenir pour Dubrovnik ?

Ceux des leaders serbes qui prônent la politique du mémoricide ne se trompent donc pas de cible en faisant bombarder, aujourd'hui encore (en avril 1995) et de manière ponctuelle et hautement symbolique, cette "ville ouverte", classée par l'Unesco patrimoine de l'humanité.
Dubrovnik héberge aujourd'hui des archives d'une importance capitale pour l'histoire de la Méditerranée, plusieurs instituts scientifiques dépendant de l'Académie croate des sciences et des arts (Institut d'histoire, Institut de biologie et Institut pour l'étude de la corrosion marine), enfin un Centre inter-universitaire qui organise régulièrement des symposiums et des cours d'été d'un très haut niveau. Ce Centre, détruit par le bombardement serbe, est en cours de restauration et pourrait redevenir une ruche accueillante pour les chercheurs du monde entier. à notre avis, on devrait saisir l'occasion de la réfection actuelle de la ville pour y créer une colonie d'artistes internationale. Ainsi Dubrovnik retrouverait, d'une nouvelle manière, son ancienne vocation de carrefour des civilisations.


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