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ALLIAGE


Alliage, numéro 24-25, 1995


La Méditerranée


ou l'industrialisation masquée




Gérard Chastagnaret




Peut-on parler d'histoire industrielle de la Méditerranée ? La question, totalement incongrue en Espagne, Italie ou Grèce, ne l'est sans doute pas encore tout à fait en France. Et cela alors que, de Marseille à La Seyne, la côte provençale fut, au siècle dernier, l'un des principaux centres français pour les constructions mécaniques et la métallurgie des non-ferreux, alors que l'espace urbain marseillais porte encore, pour qui sait les voir, les marques d'un riche passé industriel, que la Provence possède une tradition biséculaire d'industrie de la chimie et que l'aluminium y est produit depuis plus d'un siècle. Les exemples pourraient être multipliés, en dehors même de toute référence à Fos, perçue comme un greffon isolé, d'origine extérieure et aux résultats ambigus.

Pour l'historien, la tentation est grande d'accabler l'ignorance des économistes, l'inculture ou la mauvaise foi des politiques. En réalité, il ferait bien d'abord de balayer devant sa porte, de s'interroger sur ses objets, ses concepts de référence et ses méthodes de travail : si l'industrie méditerranéenne est si méconnue, ne le doit-elle pas d'abord au fait qu'elle ait été peu et mal étudiée ? Notre article essaie d'apporter des éléments de réponse à cette question. Il ne s'agit nullement de dresser de la Méditerranée une hagiographie industrielle, tout aussi indéfendable que l'ignorance. Mon propos est simplement de mettre en lumière les mécanismes intellectuels qui ont longtemps freiné la recherche, de souligner les évolutions intervenues depuis une quinzaine d'années, d'abord chez nos voisins, enfin de dégager quelques traits récurrents, à travers les espaces et les époques, d'une activité dont on a souvent confondu les ressorts mêmes de son dynamisme avec des signes d'archaïsme ou de fragilité.

Les logiques de la cécité : une double normalisation de l'histoire

L'historiographie française n'est pas seule en cause. Jusqu'à la fin des années 1970, les historiens espagnols et italiens perçoivent de manière très réductrice leur propre industrialisation, parce qu'ils la lisent à travers des grilles d'analyse forgées à partir de cas profondément différents.

La norme des historiens : la révolution industrielle anglaise
La croissance industrielle de la Grande Bretagne à partir du XVIIIe siècle a fasciné les historiens au point que, explicitement ou non, l'industrialisation britannique s'est trouvée érigée en modèle, en étalon à l'aune duquel devaient s'apprécier toutes les autres expériences nationales ou régionales. D'où des lectures disqualifiantes non seulement de l'industrie méditerranéenne, mais aussi de l'ensemble de l'industrialisation française. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale jusqu'aux années 1960, l'analyse de la supériorité britannique est un classique de la production historiographique. Arthur Dunham, Rondo Cameron, Charles Kindleberger sont parmi les principaux représentants d'un courant dont néanmoins la figure la plus emblématique est sans doute David Landes, par la longévité de son attachement à ces analyses comme par la vigueur de sa pensée.
Se trouvent ainsi notamment mis en valeur les innovations techniques, les mutations dans l'organisation de la production, avec la mise en place de grandes fabriques, ainsi que le rôle moteur joué par certains secteurs, le textile, et surtout le textile-coton, le charbon et la sidérurgie. Pour être porteuse de développement, c'est-à-dire de progrès irréversible, l'industrialisation doit s'accompagner de changements qualitatifs dans les secteurs, les techniques et les structures.

La normalisation de l'histoire par l'économie : les étapes de la croissance économique
En 1960, l'ouvrage à succès de W. W. Rostow vient fournir, à cette démarche, la caution de l'économie. S'appuyant très largement sur les études du cas anglais, l'économiste américain est loin d'être novateur, mais il donne une formalisation théorique claire et efficace à un ensemble d'idées rassemblées en un système idéologique clos et apparemment cohérent. Il détermine les phases successives de tout processus d'industrialisation réussi. Au-delà du concept de décollage (take-off), dont on sait la fortune ultérieure, la construction repose sur quelques concepts de base, dont deux doivent être soulignés. Le premier est celui de saut qualitatif (permettant par exemple de distinguer le vrai développement d'une simple croissance conjoncturelle). Le second, complémentaire, est celui des conditions nécessaires pour passer à un niveau supérieur du développement, notamment dans le domaine de l'accumulation préalable du capital et des secteurs de pointe qui jouent le rôle de moteur de la croissance.

Il n'est pas de notre propos d'analyser ici les conséquences, parfois graves, de la mise en pratique des recommandations implicites d'un ouvrage qui a fait autorité. Avec d'autres courants de pensée, parfois d'idéologie opposée, il a contribué aux aberrations de politique économique de pays nouvellement indépendants, depuis l'accablement fiscal des campagnes, au nom de l'accumulation préalable, jusqu'à la mise en place d'industries lourdes, au nom de la nécessité de secteurs de pointe (leading sectors). Plusieurs des pays méditerranéens en voie de développement n'ont pas échappé à ces errements. Les conséquences historiographiques doivent en revanche nous retenir, parce que l'on assiste alors à la culmination du processus de disqualification de l'industrie méditerranéenne. Absence de secteur de pointe à l'anglaise, avec notamment une faiblesse marquée du charbon et de la sidérurgie, longue survivance de techniques et formes de production traditionnelles, faiblesse des investissements : l'activité de transformation en Méditerranée accumule les images négatives, de dispersion, d'archaïsme, de fragilité et de pure exploitation d'aubaines de main-d'oeuvre ou de marchés. L'industrie en Méditerranée paraît relever plutôt de logiques commerciales ; elle n'est porteuse ni de modernité, ni de croissance durable ; il s'agirait, au fond, d'une fausse industrialisation.
Dans ces conditions, on ne saurait s'étonner du peu d'intérêt suscité par l'histoire industrielle de cet espace. Jusqu'au milieu des années 1970, l'histoire économique est d'abord une histoire rurale de la période moderne, comme en témoignent de nombreuses thèses françaises et espagnoles, en particulier le grand ouvrage d'Emmanuel Leroy-Ladurie. Le premier grand ouvrage d'histoire industrielle de l'Espagne, celui de Jordi Nadal, paru en 1975, porte de manière très significative, un titre à la connotation négative : L'échec de la Révolution industrielle en Espagne. En dehors même du cadre méditerranéen, des travaux à contre-courant, comme celui de Maurice Lévy-Leboyer, montrant dès 1968 l'originalité de rythme et de modalités de la croissance française, ne rencontrent pas immédiatement l'écho qu'ils méritent. Ils sont trop en discordance avec une historiographie encore mal dégagée de l'histoire des prix et ils invitent à renoncer à des commodités de conformisme intellectuel dont s'accommodent toutes les familles d'esprit.

Une histoire en construction

Les remises en cause de la crise
Les répercussions sur la recherche historique de la crise économique qui s'engage à partir de 1974 tardent quelques années à se manifester, mais elles sont particulièrement vives. Les raisons ne manquent pas. Les fermetures d'usines, le sinistre de plusieurs des grandes régions industrielles de l'Europe invitent à s'interroger sur le rôle de l'industrie dans l'emploi, sur le caractère même d'irréversibilité du développement. De plus, parmi les secteurs industriels, ce sont les trois grands secteurs triomphateurs du XIXe et du premier XXe siècles qui connaissent les difficultés les plus graves et provoquent d'immenses détresses régionales : textile, charbon et sidérurgie. En revanche, d'autres industries, liées à l'agro-alimentaire ou aux biens de consommation les plus courants, résistent mieux et continuent à apporter une certaine prospérité locale. Enfin, la crise affecte souvent davantage les grandes usines que les petites unités. La voie est donc ouverte à une inversion des normes, sur la validité de l'industrie comme base de la croissance, sur les secteurs phares traditionnels, sur les structures de production.

Les effets de cette situation nouvelle affectent l'historiographie économique tout entière. En 1978, Patrick O' Brien et C. Keyder, revalorisent la croissance française dans un ouvrage au titre significatif : Two Paths to the 20th Century : Economic Growth in Britain and France (1780 to 1914). D. Landes, naguère tenant du modèle britannique, n'est pas le dernier à s'interroger. En 1983, sans renoncer à l'idée de secteur de pointe, il montre que, pour la Suisse, l'industrie horlogère a pu assumer cette fonction. Surtout, paraissent deux ouvrages, très différents d'esprit, mais contestant tous deux les idées reçues. Dans l'un, N. Crafts souligne que la croissance britannique a été beaucoup plus faible que l'on ne l'a dit et qu'elle a pris des chemins largement différents de ceux présentés dans les analyses classiques : l'Angleterre n'est pas un modèle, et surtout pas celui que l'on en a proposé. Dans l'autre, l'historienne canadienne Maxine Berg remet en question les concepts de rupture qualitative comme de secteur moteur. Lorsqu'on sait tout le poids de l'influence anglo-saxonne sur la production d'histoire économique méditerranéenne, il y avait là un encouragement à renoncer aux oeillères ou une caution aux entreprises novatrices déjà engagées.

Démarches méditerranéennes
La crise joue donc un rôle de libération des esprits, d'autant plus efficace dans le monde méditerranéen que d'autres facteurs entrent aussi en jeu : des structures universitaires servant la vitalité de l'histoire économique, notamment en Espagne, les volontés, exprimées ou non, de construire une histoire nationale, de la Catalogne à la Grèce, les préoccupations patrimoniales enfin qui ont suscité de remarquables opérations, à Barcelone ou Venise par exemple.
Le résultat le plus visible de cette liberté et de ce dynamisme est un effort de saisie scientifique de l'intégralité du passé industriel de la Méditerranée. L'abolition des normes a favorisé un élargissement des recherches dans plusieurs directions complémentaires. La première est sectorielle. La remise en cause de la primauté de certains secteurs a mis un terme à la disqualification implicite de certaines activités productives. Agro-alimentaire, confection, chaussure ou travail du bois sont désormais pleinement intégrés dans l'inventaire des activités et des centres d'intérêt. Jordi Nadal et son équipe de Barcelone jouent un rôle de pointe dans ce mouvement, jusqu'à avoir consacré en 1991 une session spéciale de l'université Menendez y Pelayo aux secteurs industriels non moteurs, session qui a donné lieu à la publication d'un ouvrage du même titre. L'élargissement structurel est tout aussi important : la dimension des entreprises et le degré d'innovation des techniques ne sont plus des critères d'intérêt déterminants. Les petites fonderies de plomb de Carthagène et d'Hermoupolis comme les grandes manufactures de tabac méritent l'attention, tout autant que le textile ou les constructions mécaniques. De ces deux premières ouvertures, découlent, en corollaire, deux autres élargissements. Dont l'un chronologique, qui conduit à faire remonter bien plus haut dans le XIXe siècle l'insertion de l'espace méditerranéen dans le mouvement d'industrialisation. La remarque vaut notamment pour Marseille qui connaît un mouvement d'industrialisation nettement marqué dès le second tiers du XIXe siècle, bien avant l'âge d'or de l'industrie marseillaise présenté dans l'ouvrage classique de Louis Pierrein.


Une autre industrialisation ?

La portée scientifique de ce changement ne peut encore être complètement appréciée, parce que le mouvement est en cours et n'a pas encore donné tous ses fruits, notamment pour la France méridionale. Des résultats décisifs sont néanmoins déjà acquis dans deux domaines : la réalité des activités, et les logiques qui les sous-tendent.

Un très large éventail d'activités
Une affirmation s'impose déjà : la Méditerranée, ou plus particulièrement sa rive Nord, n'a pas été ce désert industriel, ce paradis des échecs ou, au mieux, ce refuge des archaïsmes, que l'on a trop souvent opposé à l'Europe du Nord-Ouest. Certes, l'agriculture, sous ses formes micro- ou latifundiaires, y a conservé un poids important, voire écrasant dans certains Sud des Sud, mais précisément les situations sont très différentes selon les régions et le latifundium lui-même n'étouffe pas l'industrie : Séville et Malaga n'ont-ils pas été parmi les foyers les plus précoces de la sidérurgie ibérique moderne ? à condition de refuser toute exclusive, on voit s'affirmer ou émerger tout au long du XIXe siècle, d'Hermoupolis à Carthagène, de multiples foyers industriels, employant parfois plus de dix mille ouvriers. Si le textile est important dans quelques centres, notamment à Milan et Barcelone, il n'est pas omniprésent. Malgré de nombreuses initiatives, y compris à Marseille et dans ses environs, la sidérurgie de base compte encore moins et, sauf dans le cas italien avec l'appui de l'Etat, s'avère souvent peu durable. En revanche, deux domaines métallurgiques sont l'objet d'entreprises nombreuses et pérennes, les constructions mécaniques, y compris les constructions navales et les non-ferreux, notamment l'industrie du plomb, pour laquelle la Méditerranée joue un rôle décisif au niveau mondial tout au long du XIXe siècle. La chimie aussi se développe précocement, avec la soude artificielle, avant de connaître un nouvel essor au XXe siècle. L'ensemble des industries liées à la consommation, en particulier l'agro-alimentaire, constitue un éventail très large d'activités, fréquemment présent et gros employeur de main-d'oeuvre. La liste n'est pas exhaustive : il faudrait y ajouter les fabrications liées au bâtiment, comme les tuileries, au transport, comme les voileries, etc. Enfin, l'assimilation entre activité de fabrication méditerranéenne et archaïsme technique ne résiste pas à l'étude de cas. Au milieu du XIXe siècle, Louis Figueroa introduit à Marseille les techniques les plus modernes de désargentation du plomb. En Catalogne, au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, les formes traditionnelles du moulin à blé sont progressivement marginalisées au profit des minoteries à la hongroise.
Avec sa sidérurgie, vite en difficultés, ses constructions mécaniques, ses usines à plomb, ses fabriques de soude, ses huileries-savonneries, ses minoteries, ses tuileries, sa manufacture de tabacs et de multiples ateliers, produisant bougies, chapeaux ou cartes à jouer, Marseille est un exemple sans doute extrême de cette diversité sectorielle et structurelle de l'industrie méditerranéenne, mais ce n'est pas un cas atypique : Hermoupolis a associé pendant près de cent ans, à partir du milieu du XIXe siècle, constructions navales, tanneries, usines à plomb, minoteries, usines textiles, en une géographie urbaine faite de glissement vers l'extérieur des activités les plus exigeantes ou les plus polluantes, de réaffectations de lieux et de constitution d'une véritable ville ouvrière.

Des logiques complexes
L'une des raisons de la sous-estimation de cette industrialisation est qu'elle souvent rebelle aux logiques classiques d'analyse du phénomène industriel, d'investissement modernisateur conduisant à la conquête d'un marché par création d'une forte capacité productive et compression des coûts. La cohabitation, sectorielle et structurelle, qui caractérise l'industrie méditerranéenne, renvoie en fait à une pluralité de logiques, plus précisément au croisement de logiques commerciales et productives. C'est dans ce domaine sans doute que le travail de réflexion reste encore largement à développer.
- Les logiques commerciales
Ces logiques, souvent mises en avant pour nier la vitalité industrielle d'une Méditerranée où la transformation ne serait qu'une annexe de l'échange, ne doivent pas être minimisées. L'industrie émerge souvent là où le négociant peut intercepter la matière première - par exemple, coton d'Egypte, blé d'Asie Mineure à Hermoupolis, ou plomb brut d'Espagne à Marseille. Elle s'affirme aussi dans des lieux favorables à la conquête de marchés. Ces réalités sont fondamentales, mais appellent des réflexions complémentaires à poursuivre dans plusieurs directions. En voici deux, parmi les plus fécondes. Tout d'abord, une recherche sur la longue durée des routes, surtout maritimes, permettrait de mieux comprendre comment la pérennité des foyers industriels peut se combiner avec le renouvellement des activités elles-mêmes : l'ouverture est porteuse de concurrence et donc de précarité, elle est aussi gage de renouvellement, les routes traditionnelles pouvant être vecteurs de produits nouveaux. Par ailleurs, les marchés industriels méditerranéens doivent se penser à la fois en termes de cloisonnement et d'ouverture, cloisonnement sur une région, parfois une micro-région, ouverture sur un espace national, d'autres aires méditerranéennes, ou des espaces plus lointains, d'Europe ou d'autres continents. Les marchés locaux et nationaux sont à la fois étriqués et sûrs, le grand large est synonyme de risque et de possibilité d'essor. Formulons une hypothèse, valable sans doute au moins pour le XIXe siècle : les réussites industrielles les plus durables, sinon les plus éclatantes, se sont fondées sur le chevauchement de plusieurs types de marchés : la vérification positive est aisée pour le plomb marseillais qui, des années 1840 aux années 60, fonde sa prospérité sur le contrôle des marchés français et méditerranéens et sur une expansion atlantique. Hermoupolis apporte une vérification négative globale : première cité industrielle du pays tant que la Grèce indépendante est peu continentale, la ville des Cyclades se trouve mise en difficulté, au profit du Pirée, par l'installation progressive du pays dans l'espace balkanique. L'espace méditerranéen reste ouvert à Hermoupolis, mais il lui manque de plus en plus l'assise d'un espace national.
Insertion durable dans les courants d'échange par une adaptation à leur contenu, croisement des types d'espace : sans être spécifiquement méditerranéens, ces deux éléments ont sans nul doute constitué un gage de durée, des sites pour l'un et des activités elles-mêmes pour le second, mais ils ne sauraient rendre compte de l'intégralité du fait industriel : même en Méditerranée, l'usine n'est pas la simple annexe de l'entrepôt.

- Les logiques de production
L'opposition entre le sérieux du comportement industriel fondé sur l'investissement et le caractère spéculatif d'une démarche commerciale en quête d'aubaine, méconnaît les contraintes et impératifs de la plupart des industries méditerranéennes, confrontées aux périls de la concurrence internationale dès que leur production déborde des cadres étroits des marchés locaux et même nationaux. L'industrie méditerranéenne doit constamment louvoyer entre la modernisation et la surcapacité de production. Le surinvestissement est une voie d'échec plus sûre que l'archaïsme même. Par ailleurs, l'investissement est porteur de rigidités, de difficultés de reconversion en cas d'effondrement d'une filière. Il faut aussi tenir compte des facteurs de production disponibles : des capitaux peu abondants malgré l'éclat de certaines fortunes, une main-d'oeuvre nombreuse, disponible pour un coût relativement faible. Aussi difficiles qu'elles soient, ces conditions ne débouchent pas forcément sur des conduites d'archaïsme : l'introduction d'innovations et l'appel à des techniciens étrangers, anglais notamment, sont beaucoup moins difficiles et coûteux qu'on ne le croit souvent ; des Méditerranéens eux-mêmes peuvent développer des innovations adaptées à leurs propres conditions de production.

L'analyse de l'environnement de la démarche productive appellerait de multiples approfondissements. L'essentiel ici est d'insister sur la nécessité de remplacer les clichés de disqualification par une compréhension des logiques de la démarche productive. L'exploitation d'un créneau conjoncturel ou d'un petit marché local réservé peuvent conduire à jouer la main-d'oeuvre dans la production. Dans d'autres cas, comme le textile catalan, ce peut être une modernisation retardataire et limitée pour adapter les coûts et la production aux contraintes du marché. Le traitement des carbonates de plomb de Carthagène offre le cas d'une innovation, le horno de gran tiro, adaptée tout à la fois aux carbonates de la sierra, aux moyens des fondeurs locaux et au savoir-faire des ouvriers. La chimie comme la métallurgie offrent de multiples exemples d'introduction de techniques de pointe, à commencer par la machine à vapeur, précocement utilisée et construite grâce d'abord à l'appel à des techniciens britanniques. Finalement, on voit en Méditerranée s'élaborer progressivement des systèmes techniques cohérents, dont l'un des plus nets est sans doute celui mis en oeuvre dans l'huilerie-savonnerie, avec ses deux piliers, l'utilisation de la vapeur et une main-d'oeuvre bon marché et interchangeable, à l'exception d'un spécialiste. Au point qu'en l'occurrence les problèmes ne sont pas nés de l'imperfection du système, mais de son trop grand équilibre, prolongé par les flux successifs de main-d'oeuvre immigrée. Les fabricants ne se sont nullement comportés en négociants spéculateurs, mais en producteurs incapables de s'adapter à la fin des combinaisons successives de marchés, local, national, international et colonial, qui avaient assuré leur longévité.

Un faux débat : développement et prospérités
L'opposition entre un développement solide, irréversible, parce que fondé sur les changements qualitatifs dont seule l'industrie est porteuse, et les prospérités cycliques fragiles sinon éphémères caractéristiques du monde méditerranéen, a cessé d'être pertinente. Depuis longtemps déjà, Michel Morineau avait mis en garde contre les facilités et les erreurs d'analyse masquées par le concept de croissance. La crise a révélé la fragilité des assises industrielles les mieux établies. Des études récentes ont aussi montré la complexité et la diversité des bases de la croissance dans les pays industriels mêmes. Il n'y a plus de voie unique ni d'assurance de succès définitif dans la course à la croissance.
Dans ces conditions, l'exploitation des opportunités, la diversité des structures et des branches, la souplesse et la capacité d'adaptation des industries méditerranéennes cessent d'apparaître comme des signes de marginalité pour devenir des agents efficaces d'une progression générale, sur le long terme, des différents indicateurs économiques. Ce progrès ne repose d'ailleurs pas exclusivement sur l'industrie, l'agriculture d'exportation pouvant jouer un rôle analogue, il n'est pas linéaire, les cycles de prospérité se nourrissant d'éléments simultanés ou successifs. Les effets durables d'une activité ne se mesurent pas seulement à l'aune de la solidité apparente d'une entreprise ; tout aussi importants sont la création ou le développement d'ouvertures, techniques, commerciales ou financières, les apprentissages de toute nature, y compris culturels au sens le plus large, et enfin la distribution de revenus, salaires ou profits. On oublie trop souvent la complexité et la composante sociale de la chaîne de la croissance.

La croissance économique en Méditerranée entrait mal dans le prêt-à-porter conceptuel du développement. La généralisation des incertitudes permet de reconnaître tout à la fois la réalité d'une progression qui a affecté au moins les espaces de la rive Nord et l'efficience de facteurs sans doute moins originaux qu'on ne le croit : avec ses chances de contact, d'ouverture, de possibilités productives, mais aussi ses contraintes, liées notamment aux problèmes énergétiques et aux limites des marchés proches, la Méditerranée ne serait-elle pas un observatoire exceptionnel de la variété des chemins de la croissance ?


Trois pistes de réflexion

Cet éclairage rapide sur un chantier encore largement ouvert appelle moins une véritable conclusion que des pistes de réflexion. J'en proposerai trois.

La première concerne la recherche sur les activités industrielles mêmes, qui doit continuer à se libérer des lieux communs traditionnels. Je n'en mentionnerai qu'un, d'ailleurs véhiculé largement par l'historiographie régionale ; il concerne l'opposition entre initiative méditerranéenne et initiative extérieure : les Méditerranéens auraient perdu le contrôle de leur économie. à cela, trois réponses. La première est que le phénomène n'est pas nouveau. Une étude récente sur les ingénieurs anglais en Méditerranée a montré leur rôle dans les créations d'entreprise, notamment les chantiers navals, dès avant 1850. Les retombées locales de ces pratiques ne se trouvent vraiment limités que pour les activités purement prédatrices, comme une extraction minière à forte productivité. Loin d'être un handicap, c'est au contraire une chance pour l'Europe méditerranéenne que d'avoir toujours attiré des initiatives, privées ou étatiques (par exemple avec Fos), capables de combler les carences des élites locales. Par ailleurs, le mouvement n'est pas à sens unique, et ce critère perd de plus en plus de son intérêt avec la mondialisation de l'économie. Le problème actuel serait au contraire d'intégrer davantage la Méditerranée dans les stratégies d'investissement des multinationales, notamment pour les activités de main-d'oeuvre : Marseille n'a pas la chance, comme Valence, d'avoir une usine Ford à sa porte.

Seconde direction, à la fois scientifique et pratique, les avatars et les enjeux de la mémoire. Alors que Marseille fut ville industrielle au moins à l'égal de Barcelone, cette mémoire industrielle est en train de se perdre, chez les élites comme dans les milieux populaires, qui furent longtemps largement ouvriers. Pourquoi ? Il faudrait essayer, pour ces cas comme pour d'autres, d'apprécier la part des différents facteurs. La crise industrielle est le plus évident, mais il en est beaucoup d'autres :
- les supports de mémoire, les usines : selon les cas elles peuvent rester visibles par leur activité ou une mise en valeur patrimoniale, ou devenir invisibles, par insertion dans le tissu d'habitat, comme nombre d'anciennes huileries marseillaises, ou destruction dans l'euphorie des années 60,
- l'évolution démographique à long terme, la mémoire trouvant des conditions beaucoup plus favorables dans la succession des générations familiales que dans un fort renouvellement migratoire,
- insertion dans les éléments constitutifs d'une conscience identitaire régionale : alors que Barcelone et la Catalogne n'ont cessé de se proclamer industrielles, tout comme d'ailleurs Hermoupolis, c'est le port qui s'est affirmé comme l'élément identitaire positif de l'économie marseillaise, dans une démarche aux acteurs multiples, depuis les élites et les syndicats jusqu'aux universitaires.
Au-delà de ses aspects scientifiques et patrimoniaux, le problème est lourd d'enjeux de politique économique, qui peuvent se schématiser dans l'opposition entre un volontarisme industriel ancré dans une tradition et un renoncement susceptible d'utiliser comme argument ou alibi la prétendue absence de toute tradition productive.

Peut-on enfin parler de modèle méditerranéen d'industrialisation ? La crise a rendu beaucoup plus prudente l'utilisation du concept même de modèle, même si on l'emploie parfois encore, notamment pour les nouveaux pays industrialisés du Sud-Est asiatique. Comment d'ailleurs parler de modèle méditerranéen global, alors que l'histoire industrielle concerne surtout la rive Nord, et encore avec de fortes inégalités régionales ? Le problème se pose en fait précisément parce que la croissance de l'Italie ou celle de l'Espagne depuis un demi-siècle ont fasciné plusieurs pays des rives Est et Sud, et peuvent se prêter à instrumentalisation dans le cadre des relations Nord-Sud, au risque d'imposer une lecture réductrice des conditions de succès. Croissance par contiguïté avec des espaces plus développés, ouverture aux capitaux comme aux touristes et exportation des produits, tout cela n'est pas faux, mais demeure très insuffisant : l'histoire industrielle des pays méditerranéens ne commence ni avec le plan Marshall, ni avec la Cee, ni avec l'Opus Dei. C'est une histoire longue et complexe, dans laquelle initiatives et marchés locaux jouent, malgré leurs limites, un rôle de premier plan. Une histoire difficile, à tous les sens du mot, qui doit être reconstruite dans un souci de rigueur et de compréhension des logiques de ses acteurs. C'est à ce prix qu'elle échappera à ses deux écueils, l'oubli et la caricature.

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