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ALLIAGE


Alliage, numéro 24-25, 1995


La conférence des quatre mers



Georges Charpak




Fin juin 1995, s'est tenue à Trieste une conférence sur la physique des hautes énergies réunissant, malgré les conflits sanglants qui déchirent plusieurs de leurs pays, des chercheurs de tous les Balkans et nombre de leurs collègues du reste de l'Europe. Organisée à l'initiative de l'association "Physique sans frontières", l'objectif principal de ce colloque était d'exprimer, dans un travail scientifique commun, la solidarité des physiciens avec tous ceux qui tentent de préserver la diversité intellectuelle et les liens culturels, essence même de notre civilisation, par-delà les actuelles circonstances de guerre et de détresse que connaît cette région de l'Europe méditerranéenne. Le nom de la conférence vient de l'idée initiale de la tenir à bord d'un bateau qui aurait quitté Trieste (Italie) pour Split et Dubrovnik (Croatie), puis l'Albanie, continuant par Delphes (Grèce) et Istanbul (Turquie), pour arriver à Burgas (Bulgarie), reliant ainsi la mer Adriatique, la mer Egée, la mer de Marmara et la mer Noire. Les difficultés compréhensibles de ce projet contraignirent les organisateurs à tenir la conférence à Trieste. Elle fut ouverte par Georges Charpak, prix Nobel de physique et président de l'association "Physique sans frontières", qui a bien voulu nous confier son discours inaugural.

L'initiative de cette conférence revient à de jeunes chercheurs en physique des particules du Cern (Centre européen de recherches nucléaires). Ils ont été les témoins, depuis le début de la guerre en ex-Yougoslavie, de l'isolement brutal des physiciens de cette région par rapport au reste de la communauté scientifique, et ils ont imaginé, non sans quelque idéalisme ou quelque naïveté peut-être, pouvoir venir en aide à leurs collègues, en organisant dans les plus brefs délais une conférence : il s'agissait de donner aux physiciens de la région l'occasion de prendre connaissance des derniers développements de la physique, et de rencontrer des collègues qui participent aux projets de recherche les plus importants dans le domaine de la physique des particules. Leur intention n'était pas de reconstituer le réseau scientifique de l'ancienne Yougoslavie, mais plutôt de permettre aux physiciens de la région de renouer des liens avec la communauté scientifique dans son ensemble. L'idée a reçu un bon accueil, et l'accord immédiat du président de la Commission européenne, Jacques Delors, leur a assuré un soutien financier important. Ils ont ainsi pu réaliser leur projet, dès qu'ils ont reçu le soutien du Cern au plan logistique, grâce à l'aide des organisations locales de Trieste et à l'investissement personnel sincère d'un certain nombres de personnes, scientifiques ou non, qui travaillent au Cern ou dans d'autres laboratoires européens. Dans l'esprit des organisateurs, cette conférence devait être la première conférence de l'après-guerre. Malheureusement, la guerre est à son comble au moment où elle se déroule, et il a fallu l'organiser un lieu neutre, mais néanmoins symbolique - c'est le cas de Trieste.

La recherche en physique, comme toute autre activité culturelle, dépend des conditions dans lesquelles vivent les gens : ceux qui connaissent la paix depuis plus de cinquante ans ont du mal à comprendre le niveau de haine et de douleur atteint dans ces régions. Lorsque j'ai accepté de participer à ce projet, j'étais parfaitement conscient de ce problème ; j'ai en effet beaucoup lu et réfléchi, étant jeune, sur la première guerre mondiale, ce qui explique en partie ma sensibilité politique aujourd'hui. J'étais fasciné par la facilité avec laquelle les dirigeants s'engageaient dans les guerres les plus destructives, alors que les deux parties partageaient souvent les mêmes valeurs spirituelles, voire la même religion ; j'en ai conçu un grand respect pour les très rares hommes qui avaient su résister à la pression chauvine de la société. De ce point de vue, le physicien le plus exemplaire est sans doute Albert Einstein. Paul Langevin l'avait invité à Paris en 1922 pour une série de conférences. Il déclina l'offre en signe de solidarité avec les physiciens allemands, qui étaient victimes d'ostracisme de la part des Français. Ce n'est que sur l'insistance de ses collègues allemands qu'il finit par accepter l'invitation de son ami Langevin. Pendant son séjour, il rencontra l'hostilité de soi-disant patriotes, qui venaient faire du chahut pendant ses conférences, sous prétexte qu'il arrivait de Berlin. Cela faisait pourtant déjà longtemps à l'époque qu'il était citoyen suisse. Il avait quitté l'Allemagne au début du siècle, à cause de sa profonde hostilité à la discipline militaire qui y régnait dans l'enseignement supérieur, et était parti étudier à Zurich. Après ses grandes découvertes, il était rentré en Allemagne, alors le berceau de la physique moderne ; il était membre de l'Académie des sciences de Prusse lorsque la guerre de 14 éclata. Il refusa de signer un appel de l'Académie, qui soutenait les nobles desseins de la coalition dirigée par l'Allemagne, et dut quitter un pays désormais hostile. Il revint après la guerre, et devint célèbre auprès du grand public grâce au succès de la théorie générale de la relativité. Cette célébrité lui attira les foudres de la partie chauvine de l'opinion allemande, et on l'attaqua violemment, l'accusant de corrompre la science allemande par sa physique juive. Un grand rassemblement hostile à Einstein fut organisé dans le vaste salle de l'Orchestre philharmonique de Berlin. Il était présidé par Philip Lenard, prix Nobel de physique en 1905 ! Lorsque l'on sait que c'est dans ce contexte qu'Einstein s'est opposé à l'exclusion des physiciens allemands par les pays alliés, on comprend qu'il ait donné là un magnifique exemple de liberté d'esprit et de fidélité à ses principes. Il était au même moment membre d'un comité de la Société des nations à Genève, qui avait pour mission de mettre au jour les crimes de guerre perpétrés des deux côtés.

J'aime l'idée de trouver en Einstein le prédécesseur des jeunes physiciens du Cern qui ont décidé, en 1993, d'organiser cette conférence. Il était nécessaire de faire un grand pas en avant pour venir en aide à cette partie de l'Europe qui est en passe d'être détruite. Elle souffre d'un cancer monstrueux, et nous devons l'aider à y trouver des remèdes. Le Cern était le lieu de rencontre idéal pour ces physiciens : il n'a jamais demandé à quiconque ce que faisait son père ou son oncle pendant la guerre. Dès lors que l'on n'est pas face à un criminel de guerre, il n'y a aucune raison de refuser à qui que ce soit en Europe le droit à une vie créative au même titre que les autres scientifiques. Cette idée a été le credo de tous ceux qui ont oeuvré pour la construction européenne, et, malgré les difficultés présentes, je crois qu'une grande avancée a été réalisée au cours des cinquante dernières années. La semaine dernière, j'ai lu un article frappant sur le fils d'Eichmann, l'un des principaux artisans de la solution finale, qui fut enlevé par Israël, puis pendu. Son fils est un professeur respecté de l'université de Heidelberg, quelqu'un de bien. Il n'a pas cherché à se cacher ou à nier la réalité, comme le font les négationnistes. Je ne peux imaginer qu'on vienne l'agresser pour des faits étrangers à sa responsabilité personnelle. La responsabilité collective du peuple allemand et de l'Etat allemand est une question différente. C'est parce que l'Allemagne d'aujourd'hui a reconnu les crimes commis par l'Etat allemand pendant la seconde guerre mondiale, qu'elle est maintenant un membre respecté du concert des nations démocratiques. C'est un exemple à suivre pour les nombreuses autres nations qui portent une lourde responsabilité dans la détresse affligeant aujourd'hui certaines parties du monde, détresse due à la brutalité de l'esclavage subi autrefois, aux conquêtes et aux guerres coloniales, à un impérialisme économique sans scrupules, etc. Mais dans ces cas, qui reconnaîtra que cette responsabilité appelle une obligation morale de solidarité et de réparation ? C'est la raison pour laquelle je considère personnellement que l'Onu rend un grand service aux peuples de l'ex-Yougoslavie par la mise en place d'un tribunal destiné à juger les crimes de guerre. Que les criminels soient arrêtés et punis n'est pas ce qui importe : il s'agit plutôt de permettre aux nouvelles générations, dans dix ou vingt ans, de prendre leurs distances par rapport à des actes criminels qu'aucune bonne cause ne peut justifier.

Le comité chargé de l'organisation de cette conférence a dû faire face à la difficulté qu'il y avait à rassembler, pour une conférence purement scientifique, des gens qui venaient de différentes régions de l'ex-Yougoslavie. Un seul Slovène a participé ; de nombreux participants sollicités ont décliné l'invitation pour des raisons idéologiques. Nous avons même été confrontés au problème que certains ont prétendu nous dénier le droit d'inviter tel ou tel d'une autre ethnie, non qu'il ait lui-même commis un crime de guerre, mais parce qu'un membre de sa famille (son père ou son oncle) s'en était rendu coupable. Je pense qu'ils se rendront compte qu'ils ont eu tort ; de toute façon, ils devront bien côtoyer ces collègues dans les conférences scientifiques futures, s'ils continuent à prendre part à la vie scientifique. Lorsque nous travaillions au Cern avec des collègues soviétiques, nous avons découvert au cours des années que la plupart d'entre eux, mais pas tous, après une longue collaboration avec nous, finissaient par rejeter le carcan de l'idéologie totalitaire de leur pays. Le travail en équipe caractéristique de la physique moderne contribue à la création d'une communauté scientifique porteuse d'idées plus larges et plus généreuses que celles de la plupart des dirigeants politiques locaux.

Traduit de l'anglais par Julie Brumberg-Chaumont


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