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ALLIAGE


Alliage, numéro 23, 1995


La chronique du savant flou


Zéphyrin Xirdal



Le Savant flou ne l'est pas tant. Comme ses confrères, il n'échappe pas au caractère quelque peu obsessionnel de son métier, et entretient une certaine nostalgie de ces belles époques de la science où régnait le souci de l'ordre du monde. Listes, classifications et taxinomies visaient à dresser du réel des inventaires dont on voulait croire à l'exhaustivité. Aussi le Savant flou a-t-il gardé un amour particulier des dictionnaires, ces images idéales d'un monde bien rangé. C'est pourquoi il consacrera cette chronique entière à trois d'entre eux.
Inventeurs et scientifiques, dictionnaire de biographies est le moins inattendu. Publié par la maison Larousse en 1994, il reprend pour l'esentiel les notices biographiques de quelque quatre mille "inventeurs et scientifiques" du Grand Larousse universel. C'est dire qu'on n'attendra pas de cet ouvrage des positions radicalement neuves en matière d'historiographie des sciences. De fait, les articles consacrés aux grands noms se caractérisent par leur ton résolument académique et d'une neutralité qu'on hésitera à dire désarmante (voir, par exemple, les articles consacrés à Wernher von Braun, Alexis Carrel ou Fritz Haber). Mais le grand intérêt de l'ouvrage est ailleurs. à le feuilleter, on est abasourdi par la masse des inconnus (sauf de quelques spécialistes), obscurs et sans-grade, oubliés des commémorations, absents des plaques de rue, inconnus aux frontons des écoles, mais qui ont joué un rôle essentiel dans l'avancement des connaissances et des techniques. Nous savons, bien sûr, que la science n'est pas le seul produit de quelques cerveaux d'élite. Mais nous le savons abstraitement. Ici, resurgit en partie, comme dans le Napoléon d'Abel Gance, la grande armée des laissés pour compte du Nobel. Contentons-nous d'un petit échantillonnage, pris, au hasard, à la lettre S.
- Sage (Balthazar), chimiste et minéralogiste français, Paris 1740 - id. 1824. Il est nommé en 1672 [sic] aide-major à l'hôtel des Invalides, puis désigné en 1778 pour occuper à l'hôtel de la Monnaie une chaire de minéralogie expérimentale. En 1783, l'Ecole des mines est fondée à son instigation, et il en est nommé directeur. Il devient membre de l'Académie des sciences en 1770.
- Salmon (Daniel Elmer), vétérinaire américain, Mount Olive 1850 - Butte 1914. Auteur de nombreux travaux de médecine vétérinaire, il s'est attaché particulièrement au contrôle des viandes. Un genre bactérien important (comprenant le bacille de la typhoïde) porte son nom (Salmonella).
- Santorio (Santorio), médecin italien, Capo d'Istria 1561 - Venise 1636. Professeur de médecine à Padoue, collègue et ami de Galilée, il s'est appuyé sur des mesures instrumentales quantitatives pour étudier le métabolisme. De statistica [sic, pour statica] medica (1614) rapporte les résultats de ses expériences iatromécaniques et des efforts qu'il a consacrés pendant de nombreuses années à mesurer sur lui-même les différences de poids consécutives à l'ingestion et à l'excrétion. Inventeur de nombreux instruments de physiologie, il a introduit l'usage du thermomètre médical.
- Sauria (Charles), inventeur français, Poligny 1812 - Saint-Lothain 1895. En 1831, il inventa des allumettes phosphoriques à friction, que J. K. Kammerer fut le premier à fabriquer industriellement. Il mourut dans la misère, complètement ignoré. [ Qui donc commémorera cette année le centenaire de sa mort ?]
- Sauveur (Joseph), mathématicien et physicien français, La Flèche 1653 - Paris 1716. Sourd-muet jusque vers l'âge de six ans, il apprend les mathématiques presque sans maître, puis part un jour pour Paris. Distingué par Mme de la Sablière, il est nommé, en 1680, maître de mathématiques des pages de la Dauphine. Il devient professeur au Collège de France en 1686 (...). Sauveur est le créateur de l'acoustique musicale. Il donna l'explication du phénomène d'ondes stationnaires, imaginant la notion de noeuds et de ventres, et découvrit le phénomène des battements (1700). Il étudia les tuyaux sonores et les cordes vibrantes, observa l'existence des harmoniques et évalua les limites des sons audibles. (...)
- Senefelder (Alois), inventeur autrichien, Prague 1771 - Munich 1834. Ecrivain de théâtre à la recherche d'un moyen d'imprimer lui-même ses textes, il est l'inventeur de la lithographie, qu'il met au point en 1799.
- Sholes (Christopher Latham), inventeur américain, Mooresburg 1819 - Milwaukee 1890. Il mit au point en 1867, avec Samuel Soulé et Carlos Glidden, la première machine à écrire pratique, dont la fabrication ne fut entreprise par Remington qu'en 1873.
- Sobrero (Ascanio), chimiste italien, Casale Monferrato 1812 - Turin 1888. Elève de T. J. Pelouze, il a découvert à Turin, en 1846, la nitroglycérine et en a étudié les propriétés explosives.
- Soleil (Jean-Baptiste François), opticien français, Paris 1798 - id. 1878. Son habileté exceptionnelle l'a associé à la gloire [?] des principaux physiciens contemporains : Fresnel, Arago, Foucault, Babinet, qui lui doivent la réalisation pratique de leurs vues.
- Strass (Georges Frédéric), joaillier français, Wolfsheim 1701 - ? 1773. Installé à Paris en 1724, c'est entre 1730 et 1734 qu'il met au point son procédé de fabrication de fausses pierres à partir du verre. Il est nommé joaillier privilégié du roi en 1734.
- Sweynheim (Konrad), imprimeur allemand, ?? - Rome 1477. Il aurait fait son apprentissage dans l'atelier de Gutenberg. En compagnie d'Arnold Pannartz, il s'installe à Rome vers 1467 et utilise pour la première fois un caractère arrondi, désigné par la suite sous le nom de "caractère romain". En 1473, il se consacre à la gravure des cartes de la Cosmographie de Ptolémée. "
A quand un "Monument au savant inconnu" ? Alliage en met au concours le projet, et publiera avec plaisir les meilleures propositions.

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The Dent Dictionary of Measurement de M. Darton et J.O. E. Clark (Dent, Londres, 1994) offre un panorama complet (ou qui se veut tel) des mesures (procédés et unités) de pratiquement toute grandeur qui se prête à la quantification, dans les diverses cultures. On y trouvera les très courantes mais méconnues unités qui échappent curieusement au système métrique, y compris chez ses inventeurs - telles les mesures des formats de papier (A4 et Cie), des tailles de vêtements (malheureusement données sans leurs définitions !) ou des calibres d'armes à feu. On y apprendra aussi les dimensions des terrains des différents sports, le nom des monnaies de tous les pays et l'incroyable diversité des noms collectifs utilisés pour les diverses espèces d'animaux - un poème à soi seul, en anglais tout au moins (juste quelques exemples : " a colony of ants, a shrewdness of apes, a sleuth of bears, a flock of birds, a sedge of bitterns, a herd of buffalos, a clowder of acts, a brood of chickens, a pack of dogs, a school of dolphins, a dule of doves, a badelynge of ducks, a charm of finches, a cloud of gnats, a kennel of hounds, a smuck of jellyfishes, a desert of lapwings, an exaltation of larks, a leap of leopards, a pride of lions, a flush of mallards, an ostentation of peacocks, a nye of pheasants, a congregation of plovers, a crash of rhinos, a purse of spiders, a mustering of storks, a knob of toads ", sans oublier " a flight of angels " et " a den of thieves "). Bref, tout depuis l'abampère jusqu'à la zymométrie...

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Dictionary of Minor Planet Names de Lutz D. Schmadel (Springer-Verlag, seconde édition, 1993). Ce très improbable dictionnaire, dont l'auteur porte un nom qui semble provenir d'une blague yiddish, répertorie les noms des planètes mineures - ces corps célestes qui orbitent pour la plupart entre Mars et Jupiter ont fourni la matière d'une florissante industrie scientifique de recherche. à la date de complétion de l'ouvrage, 5655 d'entre elles étaient connues, depuis Cérès, découverte le 1er janvier 1801 [sic], jusqu'à1159 T-2. Car, hélas, elles sont de moins en moins nommées (voir graphique)... Mais la liste de leurs noms, loin d'être l'aride catalogue que l'on pourrait attendre, offre un splendide point de vue sur l'histoire et les mythes de nos sociétés.
La mythologie antique, convoquée en priorité (Pallas, Juno, Vesta, etc.), verra vite s'épuiser ses potentialités. Les astronomes se tourneront alors vers les mythes nordiques : Freia sera baptisée en 1862. En 1868, un Anglais libre-penseur choisira un prénom biblique, celui de Miriam, la soeur de Moïse, à seule fin de provoquer l'un de ses collègues, professeur de théologie traditionaliste, en lui signifiant que Miriam " était aussi un personnage mythologique ".
Mais dès les débuts, le nationalisme trouvait dans les cieux un terrain de choix : Victoria, découverte et nommée en 1850, à Londres, bien sûr, et, impératrice pour impératrice, Eugenia en 1857 à Paris. La politique laissera sa marque autrement encore : Bellona, déesse de la guerre, est invoquée au début de la guerre de Crimée, en 1854, et Harmonia, en 1856, pour en célébrer la fin ; après la guerre de 1870, un astronome français nommera Liberatrix sa découverte, et en 1890, un Italien célébrera par Unitas l'unification de l'Italie. On trouve aussi en abondance des noms géographiques, destinés à honorer le pays, la région ou la ville du découvreur - ou de ses mécènes : Europa, Austria, Gallia, Germania, mais aussi Tolosa, Nike, Cremona, etc. Plus tard, l'irruption de dénominations empruntées à des cultures et langues non-européennes marquera l'internationalisation de la science : Jue-wa-sing ("Etoile de la fortune de Chine", dès 1874), Ulugbek, Ayashi, etc.
La culture va être convoquée à son tour. Ainsi, les amateurs d'opéra donnent libre cours à leur passion : coup sur coup, au début du siècle, l'un des grands découvreurs, M. Wolf, à Heidelberg, baptisera Senta, Ortrud, Kundry, Norma, Violetta, Carmen, Dalila et Salomé. Et Bianca célèbre en 1880 la grande soprano Bianca Bianchi. Les noms d'héroïnes littéraires vont fleurir, comme Elvira, en l'honneur de la maîtresse de Lamartine. Charlois, à Nice, autre grand observateur, puise dans un répertoire de prénoms féminins plus familiers : Emma, Baptistina, Géraldina, Pierretta, Janina, et... Ninina et Nénetta - mais aussi Etheridgea !
On va honorer les scientifiques, et surtout les astronomes d'abord (on n'est jamais si bien servi...) : Flammario, Newtonia, et les sciences et techniques elles-mêmes : Geometria, Mathesis, Photographica, Industria. Mais comme plus récemment pour les cyclones, des dénominations masculines finiront par s'imposer également, mythologiques aussi d'abord (Eros en 1898), commémoratives ensuite : Darwin, Freud, Einstein sont bien entendu des planètes. Assez curieusement, les astronomes vivants ne répugnent pas à laisser leurs collègues les honorer par l'attribution d'une petite planète ; on ne citera pas de noms, pour ne pas faire de jaloux - mais certains sont bien connus de nos lecteurs.
Peu de grands hommes de la politique de ce siècle, à part Tito, mais une femme encore : un astronome argentin, dans les années 50, ne dédiera pas moins de quatre planètes à Eva Peron (Evita, Fanatica, Descamisada et Abanderada). Pourtant, la dissidence soviétique des années 80 trouvera à s'exprimer en donnant à quelques planètes le nom de grands écrivains honnis du régime : Mandelstam, Bulgakov, Bunin. Bien sûr, on trouve depuis longtemps au firmament Rimbaud et même Perec, mais surtout des musiciens : Bach, Beethoven et Brahms (honorés en bloc sous le Troisième Reich), Mozartia, Schubert, Verdi. Cettte concrétisation des harmonies célestes ne se limite pas à la musique classique : on rencontre au ciel Piaf, Brel et Clapton.
Le cinéma n'est pas en reste, et ses stars sont désormais sur orbite : ce fut d'abord Marlene, puis Chaplin, et même Laurel et Hardy. Quant à Disneya, c'est un Soviétique, sans doute en manque, qui la baptisa en 1980. Marilyn, hélas, avait vu sa place usurpée dès 1938 par une homonyme-anonyme. Enfin, preuve irréfutable que la bande dessinée désormais a bien statut culturel, Castafiore (dès 1950) et Hergé (en 1953) ont dépassé l'orbite de la Lune. La télévision est encore peu représentée ; à peine peut-on repérer dans l'espace Mr Spock - mais c'était le nom du chat du découvreur.
En définitive, l'imagination ne semble pas être la qualité principale des astronomes, ou tout au moins de leur comité de dénomination. Tout juste si l'on peut trouver Eureka (certes...), Binomi (en l'honneur du découvreur de la formule bien connue, selon une blague de potache classique) et ma préférée, Cosi cosi.


Figures du livre :

a) Figure 1 (p.11), avec la légende :
Le nombre cumulé de planètes mineures découvertes au cours du temps.

b) Figure 3 (p.12) avec la légende :
Proportion des planètes mineures baptisées.

c) Figure p.18 sans légende

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