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ALLIAGE


Alliage, numéro 23, 1995


OEDIPE, l'homme à face de chaos


Daniel Régnier-Roux



" Par un jeu fréquent sur son nom (oidipous) et sur le verbe signifiant "je sais" (oida), Sophocle fait d'OEdipe celui qui sait. C'est par le savoir et par l'art qu'il a délivré Thèbes de la redoutable musicienne, la Sphinge. "1

L'homme de science n'aime guère se laisser raconter des fables. Il a tort ! Il devrait quelquefois prendre le temps de méditer sur ces vieilles histoires ; elles peuvent être une féconde étape avant ou après toute réflexion.
Ainsi, en est-il, croyons-nous, de celle d'OEdipe.
Ce héros thébétain est la figure de l'homme qui sait. Pour l'éternité, il est devenu celui qui résout les énigmes et perce à jour les mystères du chaos aux formes mi-bête mi-humaine, entre Dieu et Démon. Mais par l'ironique destin, il est aussi l'emblème de l'homme qui s'aveugle tout en croyant voir clair. En renvoyant le Sphinx dans ses abîmes, il croit restaurer un nouvel ordre dans le royaume de Thèbes, mais en fait, n'apporte que ruines et chaos plus grands encore.

Car la question du Sphinx est moins anecdotique que ce pour quoi il la prend. Plus qu'une simple devinette, posée aux croisées de chemins comme une conversation anodine entre deux étrangers qui se rencontrent, elle est peut-être la réelle question de l'homme.
Le Sphinx, après tout, n'est pas un cruel amuseur de drame mythique, lui qui est maître, en quelque sorte, de l'ordre et du chaos. Il ne pose pas son énigme et ne dévore pas les hommes pour simplement distraire les lecteurs de légendes fabuleuses et les amateurs de devinettes.
Avoir commis cette erreur fut fatal à OEdipe : sa réponse à l'énigme est de surface et non pas de profondeur. Elle satisfait l'attente des collectionneurs de devinettes, pas celle des scrutateurs de la nature humaine. Oui, à bien y réfléchir, l'homme n'est pas la solution de l'énigme du Sphinx, mais la réelle question que pose le monstre, l'énigme et le Sphinx lui-même n'en seraient alors que la réponse.

OEdipe est cet HOMME à FACE DE CHAOS, un assemblage de raison, de déraison dont la seule force et le seul ordre imaginables auraient pu être de se savoir comme tel.
OEdipe le savait-il ? Trop tard sûrement, lorsqu'au bras d'Antigone, il chemine, aveugle.
" Hors jeu, exclu de la cité, rejeté de l'humain par l'inceste et le parricide, OEdipe se révèle, au terme de la tragédie, identique à l'être monstrueux qu'évoquait l'énigme dont il s'imaginait, en
son orgueil de "savant" avoir trouvé la solution. "2

Le scientifique "classique" est lui aussi confronté au chaos de la réalité. Son travail a consisté, jour après jour, à résoudre l'énigme de la sphinge-nature. Armé de sa seule raison, il s'est donné la tâche de faire reculer les ténèbres et de rejeter définitivement dans ses abîmes tout Sphinx qu'il croiserait.
Le royaume de la connaissance qu'il a construit, par l'hégémonie de sa raison et l'exemplarité de ses méthodes, pouvait laisser croire qu'il était le seul à détenir la vérité et à pouvoir assurer un monde clair et transparent où règnerait ad vitam 'ternam, un bel ordre. Pour cela, comme le héros thébétain, il fut acclamé en libérateur et tous jurèrent que hors lui, point de salut.
En ce sens, l'homme de science est un digne descendant d'OEdipe (baptisons-le OEdicéphale, "l'homme à la tête enflée", en mémoire de son antique modèle).

Mais Thèbes ne connut qu'une courte trêve. Ne doit-on pas reconnaître, de même, que le monde tel que le rêva la science classique a piètre figure. La mécanique quantique, les théories du chaos et celle de la complexité sapent à leurs bases principe d'objectivité et déterminisme, fondements de la science classique.
Le majestueux édifice de la connaissance tremble sur ses fondations.
Les prétentions du scientifique apparaissent, aujourd'hui, tout aussi naïves que celles de l'enfant croyant avoir trouvé la clé du monde devant les quelques pièces démontées de son meccano. Elles ont aussi l'aspect tragique de l'éphémère et fausse victoire d'OEdipe sur le Sphinx. Il faut l'admettre : malgré tout son savoir et sa raison triomphante (et quelquefois méprisante), l'homme de science n'a pas su instaurer dans le monde (qu'il soit politique, social ou plus modestement physique) un plus bel ordre que celui de Thèbes ravagée par la peste.

Nous convenons néanmoins, que pareillement à OEdipe, il répond correctement aux questions qui lui sont posées. Mais ne pourrait-on pas penser aussi qu'il commet la même erreur. Aussi facilement que son pseudo-aïeul, n'a-t-il pas tendance à croire au bien-fondé de ses réponses sans plus se questionner ?
Le scientifique classique est entré dans le monde comme OEdipe a poussé les portes de Thèbes, sans saisir ce que cela signifiait ! Car donner des réponses exactes ne semble pas plus suffisant pour s'octroyer le droit de gouverner un royaume que pour prétendre à une réelle compréhension du monde !
Ne faut-il pas à cette réponse un rien supplémentaire, un "je ne sais quoi", pour la rendre opératoire ? Les questions de la nature pour l'homme ou celle du Sphinx pour OEdipe n'ont d'intérêt que si elles appellent ce rien, qui peut avoir pour nom, sens ou signification.

De plus, pour notre OEdipe, ce sens et cette signification ont la figure de l'homme, assemblage de natures mixtes : raison et déraison, espèce d'ordre à face de chaos. Car si la lettre ou le chiffre du texte sont donnés, le sens et la signification requièrent l'homme, comme condition sine qua non.
De n'avoir vu ce qui lui crevait les yeux sous l'espèce du Sphinx, miroir de sa propre énigme, OEdipe s'aveugla définitivement pour ne se laisser abuser par la surface des choses.

Nous rêvons à un OEdipe moderne, un OEdicephalos, qui réfléchirait au drame de son antique modèle, qui aurait deviné que demeure présente, au coeur des questions de la nature-sphinge, l'énigme de l'homme.
Faudrait-il pour cela que ce Turannos du savoir accepte, lui aussi, de se crever les yeux. En a-t-il la force et le courage ? Et si oui, la science a-t-elle su enfanter une nouvelle Antigone pour conduire ses pas ?

LEGENDE : Collage de Daniel Régnier-Roux
1 " OEdipe à Athènes " dans OEdipe et ses mythes, Pierre Vidal-Naquet.
2 OEdipe et ses mythes, Jean-Pierre Vernant et Pierre Vidal-Naquet, éditions Complexe.


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