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ALLIAGE


Alliage, numéro 23, 1995


"Récits d'expéditions"


Yves Laborey




Comme son nom l'indique, "Récits d'expéditions" est une exposition en forme de récit : on y apprend qu'à l'orée du siècle, une importante compagnie minière britannique prépare en secret une expédition de grande envergure, que l'explorateur Smith doit diriger vers un désert dont la localisation n'est pas précisée. L'élément déterminant qui doit assurer le succès de l'entreprise est l'étonnant "vaisseau du désert", mis au point par l'ingénieur Wrainwright et dont une partie des plans nous est parvenue.
Quelques-uns des membres de l'équipage nous sont parfaitement connus, comme la géographe Ferdinand Mosel ou l'ethnologue Abel Payne.
L'expédition est donc partie vers son destin, d'abord en bateau, puis à bord du vaisseau du désert, comme en témoignent les restes du journal de bord de Smith, qui marquent les étapes de sa progression au-delà de la cassure de Han, jusque dans le désert de l'Ounsam.
Les peuples rencontrés là, farouches mais pas hostiles, se laissent suffisamment approcher pour qu'il soit possible, en 1911, à Auguste Dénérion, d'établir un "glossaire des termes usuels de la dépression de l'Ounsam", d'après les notes d'Abel Payne.
Avec les objets ethnologiques rapportés plus tard et tous exposés pour la première fois, ce sont les seuls éléments qui permettent de se faire une idée, malheureusement trop imprécise, de la vie de ces peuples : gardiens de l'espace et servants des signaux, ils ont pour activité essentielle de signaler les lieux, les êtres et leurs relations, car c'est le fait de signaler et de communiquer chaque chose qui la fait exister ; chaque partie du monde de l'Ounsam qui cesserait d'être signalée dans le réseau complexe des signaux et des communications retournerait inévitablement au néant (UR).
Que s'est-il passé alors ? Quelle incompréhension, quelle faute, quel crime peut-être ont bien pu, après la mort de Ferdinand Mosel, déchaîner ce qui semble avoir été l'hostilité sauvage de tous contre tous ? Ce qui est sûr, c'est qu'on resta sans nouvelles de l'expédition pendant plusieurs années, jusqu'à ce qu'un détective de la compagnie minière identifie formellement le cadavre de Smith parmi les morts inconnus de l'hôpital de Chelsea ; Smith aurait vécu caché sous un nom d'emprunt depuis son retour, en proie à la folie...

D'autres membres de l'expédition sont incontestablement rentrés eux aussi, comme le mécanicien James Simonnet ou Roger Piron : nous ne connaissons de leurs aventures que les émouvants ex-votos qu'ils ont fait peindre et exposer dans la chapelle d'Arces-sur-Gironde, semble-t-il sans parler à quiconque. Douglas Dauroun, le photographe, est revenu lui aussi, sans doute après Smith ; il est à demi fou, mais il parle. Malgré l'incohérence de ses propos, une partie de l'histoire pourra être reconstituée grâce au témoignage de la veuve Wenzel, femme de son médecin traitant et qui fut aussi brièvement sa maîtresse. (On comprend dès lors que ce témoignage capital soit venu si tardivement, après la mort de Dauroun et du docteur Wenzel...)
On imagine l'anxiété des responsables de la compagnie minière devant ces preuves éparses d'un désastre trop certain mais inexplicable. Ce n'est pourtant que près de dix ans après le départ de Smith que le mécène Ricardo financera l'expédition de recherche de Spencer. Dans l'Ounsam péniblement retrouvé, ils ne trouveront plus âme qui vive : quelques traces émouvantes du passage de Smith (comme cette boîte de conserve vide écrasée par un patin du vaisseau du désert) et les objets à jamais muets de la civilisation de l'Ounsam, dont l'exposition nous restitue le charme étrange.
Voilà. Cette exposition est un récit, elle nous raconte une histoire qui nous émeut profondément, mais une histoire pleine de trous. Entre les trous, notre imagination travaille en quête de sens : qui étaient ces peuples de l'Ounsam, qu'auraient-ils pu nous apprendre que nous ne savons plus comprendre ? Qu'est-ce qu'un objet "ethnographique", légendé par nous, hors de son usage ? Comment pouvait-on vivre dans un monde où tout ce qui cesse d'être communiqué cesse d'exister ? Et parce que cette question peut-être éveille en nous un écho très actuel, il nous vient à l'esprit que le mystère le plus profond n'est peut-être pas dans la civilisation disparue de l'Ounsam, mais dans celle qui peut lancer, à grands frais et grand renfort de technologies, des expéditions de découvertes qui, à l'horizon ouvert derrière la brèche du Han, n'ont plus vu que le profit et n'ont su apporter que l'anéantissement.
Qui sommes-nous, qui est l'autre ?
Ne pouvons-nous jamais trouver en nous assez de ressources d'accueil pour que des rencontres potentiellement si riches ne tournent pas au massacre ?

Derrière le clin d'oeil, les trois auteurs complices, Riondet, Vaultier, Nouraud, nous proposent une introduction très efficace à la réflexion sur l'ethnologie, les sciences humaines en général, la place de la technologie, l'art de la preuve, le sens de la vie...
Très belle, l'exposition n'a malheureusement pas été conçue pour l'itinérance ; les trois compères nous promettent un livre... nous l'attendons avec impatience.

"Récits d'expéditions" est une exposition produite par l'Astrolabe
Conception et scénographie, Jean-Dominique Riondet.
Recherches photographiques, Daniel Nouraud.
Coordination, Jean-Bernard Vaultier.
Partenaires, DRAC Poitou-Charentes, DISTB.



légendes :

Plan du vaisseau du désert.

Souvenirs de l'Ounsam. Domicile de Mme Wenzel descendante de Dauroun, photographe de l'expédition.

Seul autoportrait de Dauroun, le photographe de l'expédition Smith vers 1918 à Barcelone.

Spencer avant son départ en 1896, (c) British General Metals/Astrolabe.

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