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ALLIAGE


Alliage, numéro 23, 1995


Le miroir, lieu et non-lieu du "moi"


Jean Duvignaud



Un enfant découvrant son reflet dans un miroir, dit Lacan, éclate de rire : il se reconnaît, se perçoit tout entier - première intuition du "moi"...
Qu'en est-il pour les peuples qui ne connaissent pas le miroir, et sont-ils privés de cette révélation ? Il n'y a pas si longtemps, un peu partout dans le monde, on rencontrait des hommes et des femmes qui ne s'étaient jamais vus dans une glace : leur visage n'existait que pour les autres. Sur une photographie, ils reconnaissaient leurs voisins, leurs proches, jamais eux-mêmes.
Certes, l'outil du reflet apparaît en Chine, au Japon, chez les Etrusques, en Grèce, et tout au long de nos Moyens âges : une plaque de métal poli, de bronze frotté de sable. Les sorcières y lisent des messages de l'invisible, les hétaïres en usent pour leurs charmes. Aspasie, assure Aristophane, en dispose pour séduire son amant Périclès. Ou bien des guerriers se renvoient de loin en loin l'éclat du Soleil pour s'alerter de quelque danger, et Archimède brûla ainsi des vaisseaux.
Mais qui dispose de cet instrument, en dehors de quelque élite du pouvoir ou de la magie ? La réfraction mystérieuse reste un privilège. Et, d'ailleurs, que perçoit-on réellement de soi sur ces surfaces polies ? Le reflet est vague, les formes s'y dessinent confusément : silhouettes, spectres, revenants, fantômes de dieux. Dans les temples grecs on en écarte les mortels. La sorcellerie s'empare de ces visions confuses. La marâtre de Cendrillon y prend des avis, la chouette, oiseau de Minerve, s'y regarde, et c'est le sigle d'Eulenspiegel (Till l'espiègle), des mages y déchiffrent l'avenir. Ailleurs, un roi déchu, prisonnier de son fils, trompe sa détresse en lorgnant le reflet du lointain Taj Mahal, où est enterrée son épouse bien-aimée.
Mais le commun des vivants ? Où donc se serait-il vu lui-même ? On parle de Narcisse, amoureux de son double, entrevu à la surface des eaux. Fantasme de poète ! Hors des villes, des palais, des temples, la terre campagnarde n'offre guère d'eaux calmes et réfléchissantes : les sources coulent, les rivières sont à sec ou agitées de tourbillons, les étangs encombrés de feuilles, d'insectes, de vase. Et les femmes, qui n'usent pas encore de seaux ou de bassines, puisent à la fontaine avec des cruches à long col.
La fabrication du verre a, peut-être, commencé au Moyen-Orient vers le quatrième millénaire, et le soufflage apparaît en Syrie, dit-on, peu d'années avant Jésus-Christ. C'est un artisanat de luxe. Et la verrerie n'est pas le miroir.
Le miroir, lui, qui reflète exactement les choses et les hommes, a été "inventé" à Venise, à la Renaissance, quand on a su étamer l'une des surfaces d'une plaque de verre, de sorte que l'autre reproduise parfaitement le spectacle qu'on lui offre. Jamais encore l'homme ne s'était découvert, lui et son monde, avec cette netteté surréelle.

Le miroir ne copie pas seulement ce qu'il reflète, il fixe l'errante vision des regards, rassemble le spectacle qu'il découpe dans les limites de son cadre, en fait une "scène". On découvre ainsi des structures de formes jusque-là inconcevables - l'"espace système" de Panofsky. Un trou creusé dans l'étendue incertaine où l'oeil "naïf" est noyé, une investigation du monde.
On sait ce qu'il en fut pour l'art de peindre : le reflet du miroir analyse, ouvre une profondeur, une perspective, provoque 1'artiste à répondre par une comparable complexité des formes. La création plastique n'illustre plus des dogmes ou des idées venues d'on ne sait où, mais tente de déchiffrer l'énigme de sa vision. Une spéculation infinie sur le réel - cose mentale.
L'image du miroir pénètre elle-même dans la toile et, là où elle est, jamais innocemment, implique des interférences de signes intérieurs à la scène. La Vénus au miroir montre son dos somptueux, mais révèle son visage dans une glace, les protagonistes des Ménines échangent entre eux des messages, jusqu'à la silhouette reflétée de l'artiste. Octavio Paz et Michel Foucault l'ont dit pour Vélasquez. D'autres pour Giorgione, Dürer...
Le miroir définit un lieu scénique : il concentre la vision d'une action, d'un visage, d'un paysage, dans un espace limité. Il agit ainsi sur le theâtre, le "donné à voir" des Grecs, inspire ce qu'on appelle la "scène à l'italienne". Vasari fait gloire à Peruzzi d'avoir inventé cet art neuf de la représentation dramatique - fut-ce en 1514, avec une médiocre pièce de Bibbiena, la Calandria, présentée à Urbino, Mantoue et Rome, avant de conquérir une partie de l'Europe ? Une boîte close, où la profondeur des plans s'allie à une machinerie savante qui place le "voyeur" - prince ou public - devant une illusion de réel, pour un moment plus réel que le réel. Et Palladio, croyant s'inspirer de Vitruve, construit à Vicence ce Teatro Olimpico, qui est comme l'image inversée du miroir. C'est là jeu de princes.1
Autre incidence de l'émergence du miroir : les expériences entreprises par des savants et des philosophes qui, par des ruses de procédures et de bricolages, modifient l'aspect des apparences. Baltrusaïtis a décrit cette fascination de l'anamorphose qui bouleverse l'optique et la métaphysique. Nous ne connaissons pas directement les choses, dira Descartes, qui s'est mêlé à ces recherches d'atelier, mais les formes ou les idées qui en sont les signes...

On feint de croire qu'une découverte est admise par le commun d'une culture. Or, pour le plus grand nombre des hommes et des femmes d'alors, le miroir reste un privilège. D'ailleurs, il effraie. Le lieu d'expression du "moi" reste le portrait - apanage d'une élite du pouvoir que l'artiste exécute comme l'exige son modèle, ressemblant parfois, surtout chargé de tous les signes révélant la puissance ou la prépondérance.
Qui se voit alors ? En Europe, jusqu'au XVe siècle, malgré les manufactures de Colbert qui fournissent plus aux palais qu'aux chaumières, cela reste la jouissance de privilégiés. La galerie des Glaces de Versailles est un hymne à la souveraineté, mais on en trouve dans les salons, les boudoirs d'une caste qui se prépare aux voluptés du paraître. D'un paraître entre égaux, entre semblables : un "ghetto" somptueux, prisonnier de ses reflets.
Pour les autres... à peine quelques valets ou soubrettes s'entrevoient à la sauvette dans le miroir des maîtres. Des danseuses d'opéra ou des comédiennes s'exercent à leurs mines, et l'on sait que Marivaux, découvrant sa maîtresse lors de son apprentissage de séduction, y puisera l'inspiration du double jeu de ses pièces. De grands ou petits seigneurs libertins envoûtent les "filles" qu'ils convoitent par le cadeau d'un miroir : Tu es cela, tu es belle, et ta beauté complète mon désir. Relisons Casanova, Laclos. Faust séduit ainsi Gretchen.
Sans doute, la rareté de l'outil entraîne-t-elle une frustration populaire. On en trouve l'écho chez Mercier, chez Rétif. D'où les pillages de glaces durant les campagnes guerrières. Il ne s'agit pas seulement de distinction, mais d'une revendication confuse pour la jouissance de l'image de soi.
Déjà, pourtant, I'industrie a entraîné le marché : le miroir est à la portée de toutes les bourses et le paraître n'est plus le privilège des élus de la hiérarchie sociale. Le paraître descend dans la rue, les cafés, les bals de barrière, affronte les regards de la foule. René König estime que l'éclairage au gaz des grands boulevards européens a rendu possible l'apparition de la mode. Mais avant de retrouver la lumière des rues et des cafés, l'apprêt des costumes et la préparation du visage s'effectuent devant le miroir, l'intime confident.
Devant la glace, un évêque répète les gestes de la bénédiction à l'étonnement de Julien Sorel, l'acteur prépare ses rôles devant son miroir - source de l'expressionnisme romantique et mélodramatique - , comme tous les "jeunes Bonapartes" venus de province à la conquête de Paris, Rubempré et les héros de Balzac fignolent leur silhouette devant une glace. Que seraient, sans cela, les "passions françaises", italiennes, anglaises ?

Une autre révolution, technique elle aussi, accompagne la diffusion populaire du miroir ; la photographie naissante va rendre à tout un chacun la disposition non seulement de son visage - de son "moi" - , mais la propriété de sa reproduction. Une revanche sur le portrait. Une illustration qui ponctue l'accomplis'ment d'actes publics : mariage, service militaire, naissance - ou les crises de l'histoire.
Il faudrait savoir à quelle époque de l'évolution des familles - rurales, ouvrières ... apparaît au mur près de la cheminée le conscrit posant en uniforme à la sortie de la caserne, le couple de mariés, l'enfant tout nu sur son coussin et, parfois, le "cher disparu" sur son lit de mort. Et quelles relations cette figuration de soi, inconcevable jusque-là, entretient avec la conscience collective les pratiques politiques, le fonctionnement de la société. Qu'en a-t-il été lorsque la photographie d'identité a stabilisé l'homme et la femme ?
Des soldats se pressent autour d'un drapeau pendant la guerre de Sécession, d'autres sur un canon de Sébastopol, des communards parisiens entourent une barricade. Tous excipent du droit à paraître et à authentifier un événement par leur visage. Cendrars, plus tard, exaltera le Kodak, qui fait de l'instantané une victoire de la poésie. Si l'on réunissait les innombrables clichés pris par des soldats sur des soldats de la guerre 14-18, on disposerait de la vision de l'histoire par l'homme quelconque1.

On a parfaitement décrit la genèse de la notion de personne et celle du "moi" à travers l'enchevêtrement des représentations religieuses, morales, politiques2. L'Europe a multiplié les signes, les symboles de l'individuation, depuis l'aristocratique stoïcisme jusqu'au christianisme et à la "philosophie des Lumières", qui accorde à chacun l'autonomie de son âme. L'homme de l'écrit s'érige lui-même en sujet de son discours. Groethyusen dit qu'avec l'apparition du livre, on a pu vivre le mythe de son âme.
Oui, mais comment se figure-t-on cette individuation abstraite, ré'rvée aux clercs, aux initiés de la réflexion au dogme transmis par la parole ? Le "moi" n'est-il qu'une fiction grammaticale ? Est-ce le cheminement de la pensée - ses "progrès" ? - confiné dans quelque sanctuaire intellectuel, qui, de génération en génération, modifie l'expérience même des hommes ?
Les concepts mènent-ils le monde ou suivent-ils, plus ou moins confusément, les effets d'interminables bricolages, ébauches artisanales ou fulgurantes découvertes techniques bouleversant, d'une manière chaque fois différente, la conscience qu'on découvre de soi et des choses ? Plus que les mouvements sociaux, les idéologies, les partis pris du pouvoir, l'homme se change lui-même par ce qu'il invente3. La représentation miniaturisée d'un visage sur l'étroite surface du miroir (ou d'un cliché) a sans doute été aussi efficace pour l'affirrnation commune du "moi" que les idées morales ou religieuses.

Reste à savoir si cette image du "moi" n'est pas, simplement, une caractéristique de la culture européenne où elle est apparue, un idiotisme occidental - que l'on a tenté d'imposer au monde entier. Ce "moi" dont nous sommes si fiers convient-il à toutes les civilisations - même à celles qui s'en sont momentanément emparées ?
Et puis, bien des peuples que l'on a connus, voilà des années, ignorants du miroir (de la photographie, de l'écriture...) affrontent sans transition la fresque audio-visuelle - autre technique de l'Occident. Et cela est une autre histoire. L'universel n'est pas si simple...

[Cet article est paru dans le no2 de la revue Internationale de l'Imaginaire, Maison des cultures du monde, 1994.]


légende :
Sirène au miroir convexe, tissu copte, IVe siècle.

Notes:
1. Une scène illusionniste qui rivalise avec une autre étendue scénique héritière du plateau des "mystères" ou des sacramentales, sur lequel sont présentés simultanément tous les moments d'une action dramatique - Marlowe, Shakespeare, Lope de Vega. Deux visions différentes de l'homme et de ses passions.
1. Après la dernière guerre, on assiste à l'insurrection photographique des hommes d'Asie, surtout du Japon, longtemps privés de leur image.
2. Mauss, Meyerson...
3. L'invention du collier de cheval - qui permet de tirer des poids que le simple mors ne permettait pas - n'a-t-il pas, selon Lefebvre-Desnouettes, contribué à la disparition de l'esclavage - en Europe du moins - et au passage au travail salarié ?

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