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ALLIAGE


Alliage, numéro 22, 1995


La chronique du savant flou no22

Zéphyrin Xirdal


En ces temps de commémorations systématiques, cette première chronique de l'année est une bonne occasion pour rappeler aux lecteurs les anniversaires à fêter - ou déplorer :
1895, année prolifique, a vu la découverte des rayons X par Röntgen ; l'invention (de l'autre côté du spectre électromagnétique) de l'antenne radio (indépendamment) par Marconi et Popov ; la parution d'ouvrages majeurs de la mathématique moderne, sous les plumes de Cantor, Poincaré, Peano et Cayley ; les débuts du cinéma avec les frères Lumière (encore que... - voir ce numéro p.??) ; et la mort, de Pasteur, certes (voir ce numéro p.??), mais aussi de Huxley (T.H.) et de Loschmidt.
1845 : calcul de Neptune par Adams et Le Verrier (indépendamment) ; résolution implicite et confidentielle du paradoxe d'Olbers par Edgar Poe, dans son livre visionnaire Eureka.
1795 : mise au point des procédés de conservation en boîtes métalliques par Appert, suite aux besoins d'approvisionnement des armées de Bonaparte.
1745 : invention de la bouteille de Leyde par van Musschenbroek.
1695 : mort de Christian Huygens.
1545 : publication de l'Artis magna, sive de regulibus algebraicis de Girolamo Cardano, mathématicien, médecin, escroc, voleur, astrologue (il sera emprisonné pour avoir dressé un horoscope du Christ) et réputé être l'inventeur du "joint à la Cardan" ; publication de la Méthode de traicter les playes faictes par hacquebutes d'Ambroise Paré, fondateur de la chirurgie moderne.
1595 : publication posthume de l'Atlas, sive cosmographicum de Mercator.
1495 : développement, après le siège de Naples par les Français, de l'épidémie du "mal français", qui ne recevra sa dénomination actuelle qu'en 1530, d'après le nom de Sipylus, personnage d'Ovide, puis du berger Syphilis, héros éponyme d'un poème du médecin Girolamo Fracastoro, Syphilis, sive morbus gallicus.

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Le "facteur pi" - c'est ainsi que le folklore professionnel des entrepreneurs de grands projets techniques et industriels désigne le coefficient multiplicateur usuel entre le coût estimé et le coût réel de ces projets. Le Savant flou soupçonne que cette dénomination n'est pas seulement due à l'ordre de grandeur du surcoût (d'environ 300 %, effectivement), mais aussi à la nature irrationnelle et même transcendante du nombre pi.

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Lors de récentes élections municipales en Belgique, les appels de certains groupes en faveur du vote nul ont été tout simplement privés de substance par l'informatisation des procédures de vote. On pouvait jusqu'ici écrire en quelques mots bien sentis sur le bulletin de vote son opinion catégorique sur les candidats ou la campagne, annulant ainsi son vote, mais avec la satisfaction d'être au moins lu par le président et les assesseurs du bureau de vote lors du dépouillement. Comment faire, dès lors que l'on vote avec une carte à puce, et que le dépouillement est automatique ? En France, où le vote nul n'est, scandaleusement, même pas comptabilisé dans les suffrages exprimés, la question ne se pose pas... Ce serait pourtant un joli défi techno-politique que d'imaginer une machine à voter nul.

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" Devant cinquante officiers généraux et supérieurs, chefs d'entreprise, ingénieurs, chercheurs et médecins, le professeur Bastien, de l'université d'Aix-Marseille, a ouvert hier, à Toulon, le colloque de l'association "Science et défense", organisé par l'ingénieur général Chaumeton sur le thème "Agressions naturelles et agressions au combat". Constatant qu'il y avait plus de travaux sur l'agressivité que sur les réactions à l'agressivité, l'universitaire a estimé qu'il serait hasardeux de sélectionner des individus "cool" pour remplir des postes susceptibles d'être confrontés à une agression. "Ce serait une fausse solution, car il n'y a pas de permanence de ce type de caractère. Les systèmes d'aide informatisés représentent une solution limitée. La meilleure solution, mais la plus coûteuse, est l'expertise. Elle repose sur la formation des gens. L'expert active des connaissances pertinentes, et n'a pas besoin de réfléchir pour agir." " (Nice-Matin, 15 octobre 1994). Certains experts, apparemment, n'ont même pas besoin de réfléchir pour parler.

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Les récents progrès de la cosmologie observationnelle ont permis la concrétisation de quelques jolies perles médiatiques, probablement dues aux agences de presse, puisque relevées dans plusieurs journaux. On apprenait ainsi que " révélé par le télescope Hubble, l'âge de l'univers varie [sic] entre huit et douze milliards d'années ". Plus précisément, " selon les indications fournies par Hubble, la vitesse de déplacement de la galaxie M 100 lui permettrait de survoler l'ensemble du continent américain en trois secondes ". Le Savant flou a vérifié que l'ordre de grandeur de la vitesse (quelques milliers de kilomètres par seconde) est correct, mais il reste un peu perplexe devant l'image : illustrerait-on par une comparaison similaire la vitesse du Concorde, en disant qu'elle lui permet de survoler l'ensemble d'un atome en un millionième de millionième de seconde ?

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Une façon plus simple d'énoncer les problèmes révélés par Hubble, d'après Hubert Reeves : " Ce n'est pas que l'univers est trop jeune, c'est qu'il est trop petit pour son âge. "

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Visitant la prometteuse future Cité des sciences de Tunis, le Savant flou a parcouru les ruines de Carthage et s'est souvenu de l'antique légende de sa fondation. Selon Virgile, Didon, fuyant Tyr, aborde dans la belle rade qui s'ouvre derrière le cap Bon. Après de difficiles négociations avec les autochtones, on lui concède avec désinvolture " autant de terrain que peut en contenir une peau de boeuf ". L'astucieuse Didon découpe alors la peau en minces lanières qu'elle met bout à bout, et en enclôt assez de terrain pour y installer la future Carthage. L'histoire ne dit pas si elle a maximisé sa conquête en trouvant la solution du "problème isométrique", comme on dit aujourd'hui : quelle forme donner à la frontière, de longueur donnée, pour enclore l'aire maximale (la solution, aisée à deviner, mais moins à démontrer, est un cercle, si la frontière est fermée, un demi-cercle, si elle s'appuie sur une frontière rectiligne - c'est le cas de Didon avec le rivage). Mais le Savant flou a vérifié, avec quelque surprise, que les ordres de grandeur du problème sont réalistes : une peau de boeuf a une superficie d'environ 6 m2 ; découpée en lanières de, mettons 2 mm de large (difficile de faire mieux !), on obtient une longueur de 3 km, soit un demi-cercle de 1 km de rayon - assez pour fonder la ville !

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Au cours du même voyage, le Savant flou a admiré à Kairouan les restes des bassins des Aghlabides, magnifiques réservoirs de loisir et d'irrigation datant du neuvième siècle, polygones réguliers dont l'un a 48 côtés (facile !), mais l'autre... 17 ! Etonnante prescience, car c'est un millénaire plus tard que Gauss démontrera la constructibilité, à la règle et au compas, de l'heptadécagone et, plus généralement, des polygones ayant pour nombre de côtés l'un des nombres de Fermat (3, 5, 17, 257... - pour leur définition, consulter votre mathématicien traitant). Quelqu'un connaît-il un bassin polygonal à 257 côtés ?

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A propos de Gauss, il est quelque peu ironique de voir la courbe qui porte le nom de cet ancien enfant prodige, aussi appelée "courbe en cloche" et emblématique des distributions statistiques, servir de titre et de référence au livre de Herrnstein et Murray, The Bell curve, qui reprend l'antienne du caractère héréditaire de l'intelligence et de ses inégalités (innégalités ?). Pauvre Gauss - et pauvres gosses... " Y a quèqu' chose qui cloche là-d'dans ", aurait chanté Boris Vian.

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Mais Science (14 octobre 1994) nous rassure : " Pour les généticiens, la plupart des traits psychologiques ont une composante héréditaire. Deux chercheurs californiens, Niels Waller et Phillip Shaver, viennent de découvrir avec surprise [sic] que ce n'est pas le cas des comportements amoureux : jalousie, instabilité, pragmatisme [sic] ou donjuanisme, ne dépendent apparemment que de l'expérience acquise. C'est ce que démontre une étude réalisée sur 345 paires de vrais jumeaux, 100 paires de faux jumeaux et 172 épouses de jumeaux. " On tient peut-être là l'un des premiers exemples d'un nouveau type de science. Jusqu'ici, il s'agissait de justifier un résultat surprenant par une méthode convaincante ; validera-t-on désormais des méthodes douteuses par des résultats triviaux ?

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Le prétendu "principe d'incertitude" quantique entre la position et l'impulsion, ou entre le temps et l'énergie, a fait couler beaucoup d'encre philosophique, esthétique et mystique. Sydney Harris révèle qu'il n'est pas dû à Heisenberg, mais à son contemporain Freud, théorisant les difficultés sexuelles de ses patients : " Quand vous trouvez la bonne position, vous perdez l'impulsion, et quand vous avez l'énergie, vous n'avez pas le temps... ".

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Après le cerveau d'Einstein et ses tribulations (voir Alliage no2, pp. 42-44, hiver 1989.), c'est une autre relique du grand homme qui est sous les feux de l'actualité. Ses yeux auraient été prélevés lors de l'autopsie par son ophtalmologue personnel, un certain Dr Henry Abrams, et placés dans le coffre-fort d'une banque du New Jersey. Ils seraient à vendre, pour environ 20 MF, et Michael Jackson (voir Alliage no9, pp.103-104, automne 1991.) serait intéressé " pour sa collection d'objets humains bizarres " (dont il est lui-même la plus belle pièce, sans doute ? Un nouveau paradoxe d'autoréférence, tel celui du barbier...). Selon le Dr Adams : " Lorsque vous regardez dans les yeux d'Einstein, vous voyez la beauté et le mystère du monde. Ils sont clairs comme du cristal et donnent une impression de profondeur. " Et quand on regarde dans les yeux du Dr Adams, que voit-on ? Les spécialistes de l'histoire des mentalités seront intéressés en tout cas de voir resurgir, à propos d'Einstein et de ses reliques, des mythologies identiques à celles qui courent sur divers saints traditionnels.

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Après la vie des saints, celle des saintes : le Savant flou avait relevé (Alliage no19, p. 99, été 1994.) le léger dérapage des Cahiers de Science et Vie, annonçant un numéro consacré à Marie Curie dans leur série des " Pères fondateurs de la science ". Il a plaisir à saluer aujourd'hui l'ingéniosité du maquettiste de ce numéro, au demeurant excellent. Chapeau !

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Dans les fragments posthumes de Nietzsche, ces deux aphorismes :
" 24. En vérité, ce n'est pas le moindre charme d'une théorie qu'elle soit réfutable. " Popper, plagiaire ?
" 28. L'homme de science a le même sort que le cordier : il tire son fil, de plus en plus long, cependant que lui-même régresse... "

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Quelques chiffres enfin, pour comprendre notre temps. C'est en 1979 que le tonnage annuel de la production de matières plastiques dans le monde a dépassé celui de l'acier (dans l'excellent numéro spécial de la revue Culture Technique, no28 (Rêves de Futur), 1993, CRCT, p.84). Et c'est l'année passée, en 1994, que la vente annuelle mondiale d'ordinateurs individuels (50 millions) a dépassé celle des voitures (40 millions).


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