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ALLIAGE


Alliage, numéro 22, 1995


Le triple avertissement


Arthur Schnitzler



Dans la lumière bleue d'un ciel limpide et les douces senteurs du matin, un adolescent s'avançait vers les montagnes, dressées au loin comme un appel, et son coeur empli de joie battait au même rythme que celui du monde. Il marchait d'un pas libre et sans alarme depuis des heures à travers la campagne, lorsque, pénétrant dans une forêt, il entendit tout à coup une voix autour de lui, inexplicablement proche et lointaine à la fois, et qui lui disait :
- Jeune homme, évite de traverser cette forêt, si tu ne veux commettre un meurtre !
Il s'arrêta, interdit, regarda de tous côtés et, n'apercevant nulle part trace d'être vivant, il sut qu'un esprit venait de s'adresser à lui. Cependant, trop intrépide pour ne pas se révolter à l'idée d'obéir à une aussi obscure invitation, il poursuivit son chemin sans se troubler. Il avançait, modérant un peu son allure et les sens aux aguets, pour apercevoir à temps l'ennemi inconnu que laissait présager cet avertissement. Il ne rencontra personne, n'entendit aucun bruit suspect et sortit bientôt des lourdes ombres de la forêt sans avoir été inquiété. S'étant alors étendu sous les dernières ramures pour prendre un court moment de repos, il porta, par-delà une vaste prairie, ses regards vers les montagnes, dont il voyait déjà se détacher avec précision la ligne sévère de l'âpre sommet, but ultime de son voyage. Cependant, à peine s'était-il levé pour se remettre en marche, et déjà l'inexplicable voix retentissait à nouveau autour de lui, proche et lointaine à la fois, mais plus pressante qu'avant :
- Jeune homme, évite de traverser cette prairie, si tu ne veux attirer la ruine sur ta patrie !
Sa fierté lui interdit de prendre en considération ce nouvel avertissement ; bien plus, sa creuse emphase et le mystère dont il se parait le firent sourire. Il se hâta d'avancer, le coeur incertain, ne sachant si c'était l'impatience ou l'inquiétude qui lui donnait des ailes. Le soir faisait flotter d'humides brumes sur la plaine, lorsqu'il arriva en face de la paroi rocheuse qu'il se proposait de vaincre. Et, au moment même où il posait le pied sur la roche nue, l'inexplicable voix, proche et lointaine à la fois, l'environna, plus menaçante qu'avant :
- Ne va pas plus loin, jeune homme, si tu ne veux souffrir la mort !
Faisant alors retentir les airs d'un grand rire bruyant, l'adolescent poursuivit sa route sans hésitation ni hâte. Plus il s'élevait sur le sentier vertigineux et plus s'exaltait le sentiment de liberté qui gonflait sa poitrine ; quand il atteignit enfin la cime, le dernier éclat du jour auréolait son front audacieux.
- Je suis au but ! s'écria-t-il d'une voix où vibrait un sentiment de délivrance. Si tu as voulu me faire subir une épreuve, esprit bon ou mauvais, je l'ai surmontée : aucun assassinat n'entache ma conscience, ma chère patrie poursuit sa paisible existence, assoupie au creux de la vallée, et je suis toujours en vie. Et, qui que tu sois, je suis plus fort que toi, car je ne t'ai pas cru et m'en suis bien trouvé !
Un roulement, grondant au loin comme un orage à travers les murailles rocheuses et se rapprochant toujours plus, lui répondit :
- Tu te trompes, jeune homme !
Et ces mots, le frappant avec la puissance de la foudre, le terrassèrent.
Mais lui, s'étendant de tout son long sur l'étroite crête, comme s'il avait eu l'intention de s'y reposer, dit à part soi, un rictus narquois aux lèvres :
- J'aurais donc commis un meurtre et ne m'en serais pas aperçu !
Et le grondement autour de lui :
- Un ver a trouvé la mort sous tes pas insouciants...
- L'esprit qui s'est adressé à moi n'était donc ni bon ni mauvais, repartit l'adolescent avec indifférence, mais simplement facétieux. J'ignorais qu'il y en eût de semblables, flottant dans les airs autour de nous autres mortels !
Le grondement se répercutait alentour dans la pâleur crépusculaire des sommets :
- Tu n'es donc plus celui qui sentait ce matin son coeur battre au même rythme que celui du monde, pour qu'une vie aux joies et aux peines de laquelle ton âme est fermée te paraisse de peu d'importance !
- Si tu l'entends ainsi, répliqua l'adolescent en fronçant le sourcil, je suis cent fois, mille fois coupable, comme bien d'autres dont les pas insouciants anéantissent sans cesse ni mauvaise intention d'innombrables insectes.
- C'est à la vie d'un seul d'entre eux que tu avais été averti de prendre garde. Sais-tu à quoi était destiné ce ver, dans le cours sans fin des événements et du devenir ?
La tête baissée, l'adolescent répondit :
- Je ne le sais et ne puis le savoir, aussi reconnaîtrai-je humblement avoir commis parmi bien d'autres, en traversant la forêt, le meurtre que tu avais voulu prévenir. Je reste néanmoins vraiment curieux d'apprendre comment je m'y suis pris pour attirer le malheur sur ma patrie en traversant la prairie !

L'inquiétant murmure qui l'entourait lui demanda :
- N'as-tu pas vu, jeune homme, un papillon aux ailes multicolores voltiger pendant un moment à ta droite ?
- J'en ai vu beaucoup, et sans doute aussi celui que tu veux dire !
- Oui, tu en as vu beaucoup ! Et ton haleine en a dévié plus d'un de sa route. Ainsi celui dont je parle, chassé vers l'orient par ton souffle brutal, a-t-il franchi les barreaux dorés entourant le parc du château royal, après avoir parcouru plusieurs lieues. Et c'est de lui que naîtra la chenille qui, rampant par un chaud après-midi d'été de l'an prochain sur la nuque blanche de la jeune reine, la tirera si brutalement de son léger sommeil que son coeur s'arrêtera de battre dans sa poitrine et que le fruit de ses entrailles dépérira. Le frère du roi, un être au caractère sournois, vicieux et cruel, héritera du royaume à la place du descendant légitime ainsi frustré de la vie et précipitera son peuple dans le désespoir et la révolte puis, pour assurer son propre salut, dans le chaos de la guerre, causant d'incommensurables dommages à ta chère patrie. Ainsi, nul autre que toi, jeune homme, n'est responsable de ces maux, toi dont l'haleine brutale a chassé le papillon aux ailes multicolores vers l'orient jusque dans le parc du château, à travers les grilles dorées.
L'adolescent haussa les épaules :
- Comment pourrais-je nier que tout puisse s'accomplir comme tu viens de le prédire, esprit invisible, puisque aussi bien toute chose sur terre est la conséquence d'une autre, et que l'on voit souvent le monstrueux procéder de l'insignifiant et l'insignifiant du monstrueux ? Cependant, pourquoi devrais-je croire cette prophétie, alors que ne s'est point réalisée celle qui me menaçait de mort si j'escaladais cette montagne ?
Et la terrible réponse retentit aussitôt alentour :
- Tel qui est parvenu jusqu'ici, devra aussi redescendre, s'il veut encore aller parmi les vivants. Y as-tu songé ?
L'adolescent se leva d'un bond, comme pour trouver incontinent son salut dans le chemin du retour. S'apercevant soudain avec effroi de l'impénétrable nuit qui l'entourait, il comprit toutefois que la lumière était nécessaire à une entreprise aussi hardie et, afin d'être sûr d'avoir au matin l'esprit clair, il s'allongea à nouveau sur l'étroite crête, appelant de ses voeux le sommeil réparateur. Il resta étendu sans bouger, mais son esprit et ses sens demeuraient éveillés ; ses paupières fatiguées et douloureuses refusaient de se fermer, tandis que de sombres pressentiments le faisaient frissonner corps et âme. Il ne parvenait pas à chasser l'image du vertigineux abîme par où il lui faudrait passer pour retourner parmi les vivants et lui, dont le pied était d'habitude si sûr, sentit naître et frémir en son âme des doutes jusqu'alors inconnus. Ils le tourmentèrent toujours plus cruellement jusqu'à ce que, ne pouvant plus les supporter, il eût décidé de hasarder sur-le-champ l'inévitable plutôt que d'attendre le jour dans les déchirements de l'incertitude. Il se leva donc pour tenter témérairement de maîtriser les dangers qui l'attendaient, sans l'aide bénéfique de la clarté et à la seule faveur de son pas tâtonnant, mais à peine eut-il posé le pied dans les ténèbres qu'il sut que, tel un irrévocable jugement, la prédiction qui lui avait été faite allait s'accomplir dans les délais les plus courts. Alors, pris d'une sombre colère, il lança ce cri vers le ciel :
- ô, invisible esprit qui, par trois fois m'as prévenu, que par trois fois je n'ai pas cru et devant lequel je dois m'incliner maintenant, puisqu'il est le plus fort... fais-toi connaître à moi avant de m'anéantir !

Et la voix, proche au point de l'enserrer et immensément lointaine à la fois, retentit dans la nuit :
- Jamais encore mortel ne m'a connu et mes noms sont légion. Les superstitieux me nomment destinée, les fous hasard et les âmes pieuses Dieu. Je suis, pour ceux qui s'imaginent être des sages, la force qui existait au premier jour, qui continue et continuera, irrésistiblement, d'opérer pour l'éternité en tout événement.
- Sois donc maudit à mon dernier instant ! cria l'adolescent, le coeur plein d'une mortelle amertume. Si tu es en effet la force qui existait au premier jour et continue d'opérer pour l'éternité en tout événement, chaque chose devait arriver comme elle est arrivée. Je devais traverser la forêt pour y commettre un meurtre, je devais fouler le sol de la prairie pour causer la perte de ma patrie, escalader ce roc pour y trouver ma fin... malgré ton avertissement. Pourquoi donc étais-je condamné à l'entendre trois fois, alors qu'il ne devait me servir de rien ? Fallait-il aussi que cela fût ? Et pourquoi, ô dérision des dérisions, faut-il que je t'adresse encore, en un dernier gémissement, mes impuissantes questions ?
L'adolescent crut alors entendre s'envoler des frontières invisibles du ciel un rire incompréhensible, sérieux et lourd comme une monstrueuse réponse. Cependant, comme il tendait l'oreille vers le lointain, le sol vacilla, se déroba sous ses pieds et il fut précipité dans un abîme plus profond que des millions de précipices... dans des ténèbres où sont tapies les nuits, celles qui sont déjà venues et celles qui viendront, du commencement jusqu'à la fin des mondes.



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