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ALLIAGE


Alliage, numéro 22, 1995


Défisciences


Jean-Marc Lévy-Leblond



La science change, et vite ! Comment parler de "culture scientifique", ou, mieux, des rapports entre science et culture, et comment évaluer les projets concrets (musées, expositions, animations, etc.) sans prendre la pleine mesure des mutations qui affectent les pratiques scientifiques ? Faute d'en saisir l'ampleur et l'intensité, le risque est réel de voir les initiatives d'acculturation scientifique tourner à vide en proposant de la science une image bien différente de sa réalité. La complexité de la situation actuelle peut se formuler à partir de quatre antinomies.

Antinomie no1 (économique) : jamais la science fondamentale n'a été plus intimement liée au système technique et industriel - mais son poids économique propre est désormais en régression.

Le "&" du sigle R&D, c'est-à-dire le lien entre recherche (fondamentale) et développement (appliqué), longtemps tenu pour allant de soi, est maintenant mis en cause, au moins dans les faits. La conviction que la science "de pointe" entraîne automatiquement des retombées bénéfiques pour l'économie ne semble plus convaincre les dirigeants des nations les plus industrialisées. Le découplage, ou en tout cas le débrayage, entre R et D se fait de plus en plus patent, comme l'on peut en juger par deux simples exemples :
- des entreprises technologiquement parmi les plus développées, telles la Bell Telephone ou IBM, ont drastiquement réduit leurs activités de recherche fondamentale, sacrifiant des pans entiers de laboratoires prestigieux, riches en prix Nobel ;
- plusieurs projets de science lourde sont arrêtés, tel le super-accélérateur américain SSC, passé par pertes et profits après 3 milliards de dollars d'investissement, ou en difficulté, tels le projet européen concurrent LHC, pourtant nettement moins dispendieux et mieux conçu.

Plus généralement, partout, ou presque, les budgets nationaux de recherche sont en régression. Tenons-nous-en à quelques chiffres :
- En France, la part du BCRD (Budget civil de recherche et développement) dans le PIB, qui avait atteint 0,80 % en 1985, a décru à 0,69 % en 1988, et n'a pas dépassé 0,72 % en 1994. Au CNRS, avant même qu'éclate sa crise actuelle, l'accroissement des effectifs, qui était d'environ 3 % par an jusqu'en 1987, est tombé progressivement à 0,3 % en 1993 et 0,1 % en 1994.
- Dans les grands pays industrialisés, la part de la dépense intérieure totale de R&D (publique et privée), après un accroissement ininterrompu, a plafonné aux alentours de 2,9 % en 1985 aux Etats-Unis, où elle est redescendue à 2,7 % en 1992, comme en Allemagne, où elle n'était plus que de 2,5 %. Au Japon même, elle a frôlé les 3 % en 1990, mais redescend depuis (2,8 % en 1992).

En 1977 déjà, D. de Solla Price avait critiqué la notion commune d'un couplage automatique entre recherche et développement.1 Et le récent colloque de l'Orstom sur la science hors des pays développés a montré que le niveau de la recherche scientifique et celui du développement économique dans les pays du Tiers-Monde sont très peu corrélés : alors que l'Inde et le Brésil occupent une place plus qu'honorable dans nombre de secteurs de la recherche, mais ont le plus grand mal à sortir du sous-développement, la Corée du Sud a largement réussi son décollage économique, sans pour autant que le niveau de sa recherche scientifique soit très notable.

Antinomie no2 (sociale) : jamais le savoir technoscientifique n'a acquis autant d'efficacité pratique - mais il se montre de moins en moins utile face aux problèmes (santé, alimentation, paix) de l'humanité dans son ensemble.

Les deux faces de cette contradiction sont sans doute trop évidentes pour qu'il soit nécessaire de s'y attarder longuement. D'un côté, des découvertes au niveau le plus fondamental qui soit débouchent sur des innovations techniques à grande diffusion :
- les principes si étranges de la théorie quantique prennent corps dans les lasers qui lisent les disques compacts ou servent aux découpes industrielles ;
- les sciences de l'information sous-tendent le déploiement de l'informatique de masse et des télécommunications ;
- la biologie moléculaire commence à trouver des applications médicales (thérapies géniques).

Car la décrue budgétaire évoquée ne saurait être interprétée comme un désintéressement de l'industrie pour la recherche, mais au contraire comme la recherche d'un intéressement beaucoup plus concret et immédiat. En témoigne justement l'attention très étroite que portent les industries pharmaceutiques et chimiques aux recherches en génétique moléculaire, avec les tentatives qu'on a pu connaître aux Etats-Unis visant à faire de certaines séquences du génome humain l'objet de brevets, ou les tractations récentes et controversées entre le Centre de recherches sur le polymorphisme humain à Paris (largement financé par les fonds du Généthon) et la firme américaine privée Millennium pour un contrat d'utilisation exclusive par la seconde des résultats du premier.2 En d'autres termes, c'est la continuité d'une activité de recherche scientifique fondamentale, non orientée vers le profit immédiat et non contrôlée par le marché, qui est désormais en question.

Il n'en reste pas moins que l'efficacité sociale de la technoscience plafonne, faute de trouver dans la plupart des pays les conditions économiques et politiques qui en assureraient son utilisation effective. Pourtant, ce sont des savoirs et des savoir-faire connus depuis assez longtemps qui permettraient souvent de répondre aux besoins de la majorité de l'humanité en matière de santé (traiter les parasitoses, les maladies infectieuses, améliorer l'hygiène pour diminuer la mortalité infantile), d'alimentation (développer les cultures vivrières, accroître les rendements, équilibrer les régimes alimentaires) ou de logement (promouvoir des techniques de construction légères et bon marché). Non seulement la technoscience des pays riches ne contribue que peu à résoudre les problèmes des pays pauvres, mais ce sont souvent ces derniers qui aident les premiers (fuite des cerveaux, exploitation des ressources naturelles, etc.).3

Antinomie no3 (épistémologique) : jamais la connaissance scientifique n'a atteint un tel niveau d'élaboration et de subtilité - mais elle se révèle de plus en plus lacunaire et parcellisée, de moins en moins capable de synthèse et de refonte.

On n'a sans doute pas assez conscience que les avancées scientifiques contemporaines reposent pour la plupart sur des ruptures conceptuelles et des découvertes expérimentales vieilles de plusieurs décennies :
- la biologie moderne vient de fêter sa quarantaine (décryptage du code génétique) ;
- la théorie de l'information et l'informatique sont cinquantenaires (les premiers ordinateurs sont enfants de la seconde guerre mondiale) ;
- la microphysique quantique comme la cosmologie (expansion de l'univers) sont largement sexagénaires ;
- les méthodes mathématiques "modernes" (théorie du chaos, fractales), quant à elles, résultent pour l'essentiel de développements qui remontent au début de ce siècle et qui se redéploient aujourd'hui après une longue occultation.

De véritables butées épistémologiques et intellectuelles mettent en lumière le manque d'innovations déterminantes au cours des dernières décennies. De toute évidence, tant la physique fondamentale que la biologie rencontrent des obstacles majeurs : nous ne comprenons pas la classification et les propriétés des particules, l'unification des interactions reste élusive, des aspects essentiels du cancer nous échappent et les "nouvelles maladies" (sida, mais aussi maladie de Lyme, etc.) nous déroutent.

Le rapport qualité/prix de la science contemporaine ne cesse de se dégrader : les aberrations (du genre "mémoire de l'eau" ou "fusion froide") se multiplient, comme les cas de fraude ou les conflits d'intérêt (voir la controverse Gallo/Montagnier). Et bien des acquis récents de la science ne sont que des redécouvertes de travaux oubliés : les pluies acides, décrites dans les années 50, avaient été mises en évidence un siècle auparavant (A. Smith, 1852), et la symbiogenèse, date non des années 60 (Margulis), mais du début du siècle (Mereschkowski et al.).4

à la vision traditionnelle d'un savoir scientifique stable, croissant par extension systématique et concentrique, doit alors se substituer l'image fractale d'un domaine parcellisé, constitué de savoirs différenciés, pseudopodes en perpétuelle ramification, laissant entre eux des golfes d'ignorance et en eux des vacuoles de doute.

Antinomie no4 (culturelle) : jamais la diffusion de la science n'a disposé d'autant de moyens (médias, livres, musées, etc.) - mais la rationalité scientifique reste menacée, isolée et sans prise sur des idéologies qui la refusent ou (pire) la récupèrent.

Rien ne démontre mieux la faillite des espoirs d'un rationalisme naïf que la parfaite compatibilité de la science moderne et des fanatismes nouveaux, au détriment des traditions culturelles (et scientifiques !) les plus riches et les plus ouvertes.5 En terre d'Islam, c'est dans les facultés des sciences et les écoles d'ingénieurs que l'intégrisme terroriste recrute le plus, et c'est souvent vers l'informatique et l'électronique que se dirigent les jeunes juifs orthodoxes les plus intolérants.

Un exemple moins dramatique, mais emblématique : l'un des agents littéraires américains, spécialisé dans le livre scientifique grand public, affiche à son catalogue à la fois des ouvrages de chercheurs réputés (Gell-Mann, Dawkins, Eldredge, Dennett, etc.), et des textes qui conjuguent ésotérisme et scientisme de la façon la plus primaire qui soit : Physique et métaphysique de la présence spirituelle, ou bien La physique de l'immortalité (la cosmologie moderne et la résurrection des morts), équations à l'appui ; en France, Dieu et la science ont récemment conclu une piètre alliance chez un éditeur respectable. Ici, c'est d'ailleurs moins à l'idéologie qu'à l'économie que s'affronte la raison.

Mais il est sans doute inutile de détailler ici ce qui est une évidence pour tous ceux qui travaillent à la mise en culture de la science, à savoir, que nos efforts ont une efficacité bien limitée...

* * *

Il y a donc une crise, profonde, de la science. N'oublions pas que l'activité scientifique en tant que telle n'est pas une constante des sociétés humaines. De grandes civilisations ont existé où la production de savoirs nouveaux, ce que nous appelons la recherche, n'était pas une pratique reconnue et valorisée pour elle-même. La Chine et Rome en offrent deux exemples, à contraster avec l'Inde et Athènes. Il est plus que possible, et sans doute même plausible, que nous entrions dans une période où la science, devenue technoscience de par son engagement pratique, disparaisse sous cette technique qu'elle a transformé, comme un fleuve parfois disparaît sous les éboulements des parois même du lit qu'il a creusé.

Rien pourtant n'est joué, comme prétend nous l'apprendre la théorie du chaos. D'ailleurs, si le gigantisme de la mégascience est l'un des symptômes de sa fragilité, il peut s'agir aussi d'une maladie de jeunesse : les pyramides égyptiennes, les monuments mayas et les cathédrales gothiques (auxquelles les physiciens ont si souvent et fort imprudemment comparé leurs accélérateurs) datent du début de leurs ères culturelles respectives. La maturité apporterait la mesure.6

Mais cette maturation exige de la science qu'elle se transforme en profondeur : qu'elle renonce à ses fantasmes d'omnipotence (et d'omniscience) ; qu'elle soit prudente plutôt que conquérante ; qu'elle accorde autant d'importance à la compréhension du savoir qu'à sa production (" Je pense souvent que les traités généraux et les ouvrages populaires sont aussi importants pour le progrès de la science que les travaux originaux. ", Darwin), à son passé qu'à son présent (" L'histoire de la science est la science même. Nous ne pouvons savoir ce que nous possédons tant que nous ne savons pas ce que d'autres possédaient avant nous. Nous ne pouvons sérieusement et honnêtement apprécier les avantages de notre époque tant que nous ne connaissons pas ceux des époques antérieures. ", Goethe). C'est dire que la mise en culture de la science ne peut plus se limiter à la diffusion centrifuge du savoir, mais demande un mouvement centripète : à l'"action culturelle scientifique", doit s'ajouter maintenant une réaction en retour sur le milieu scientifique lui-même.

Ce n'est certes pas par le jeu de la culture seule que la science connaîtra cette nécessaire mutation. Mais si le battement d'aile d'un papillon peut déclencher les pires catastrophes, c'est qu'il peut aussi les empêcher...

[Texte de la communication au congrès de l'AMCSTI à Barcelone, en septembre 1994.]


1. Derek de Solla Price, " La valeur extrinsèque de la recherche ", Alliage no19, 8,1994.
2. Voir Nature 368, 175,1994.
3. Mohammed Larbi Bouguerra, La recherche contre le tiers-monde, PUF, 1993.
4. Jean-Marc Lévy-Leblond, " Un savoir sans mémoire ", Le genre humain, 1991.
5. Farida Faouzia Charfi, " Les islamistes et la science ", voir ce numéro p.
6. Freeman Dyson, D'Eros à Gaïa (Pour une science à échelle humaine), Seuil, à paraître en 1995.


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