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ALLIAGE


Alliage, numéro 22, 1995


Les vrais-faux espions atomiques


Bruno Escoubès




à Mariano del Mazo qui aimait tant l'histoire


En avril 94, les éditions du Seuil publiaient sous le titre Missions spéciales , les confessions du maître espion du KGB Soudoplatov, écrites avec la collaboration de deux journalistes américains honorablement connus pour avoir assuré la publication du rapport Khrouchtchev en 1956. Le 6 mai, en pages 1 et 2 du journal Le Monde, Alexandre Adler, directeur de l'excellent Courrier international, écrit un article dithyrambique sur "la bombe Soudoplatov" où il détache l'importance des révélations faites sur l'espionnage soviétique au sein des laboratoires américains d'où sortirent les premières bombes atomiques. Quatre des physiciens les plus éminents de ce siècle, Niels Bohr, Enrico Fermi, Leo Szilard et Julius Robert Oppenheimer, auraient, en toute conscience, informé les Soviétiques de l'avancement de leurs travaux, leur permettant ainsi de gagner plusieurs années dans la mise au point de leur propre bombe.
En juin, la revue de qualité et de large diffusion L'Histoire publie une entrevue avec André Kaspi, historien spécialiste de l'Amérique du Nord, où celui-ci reprend à son compte les révélations de Soudoplatov. Les motivations de ces savants auraient été tout à fait honorables : de manière désintéressée, ils ont fourni aux Soviétiques les informations techniques leur permettant de construire au plus vite la bombe, raccourcissant ainsi la période durant laquelle seuls les Etats-Unis posséderaient l'arme de destruction absolue et préservant ainsi les chances de la paix. En septembre enfin, la même revue publie sous la signature de Pierre Forgues un article intitulé " Qui a peur de Soudoplatov ? ", stigmatisant les historiens américains1 qui mettent en doute la véracité de ses révélations. Il les accuse de moralisme dans leur défense des physiciens de Los Alamos ; il s'en prend aussi aux historiens russes, accusés de mensonge dans leur tentative de sous-estimer le rôle de Soudoplatov, cherchant ainsi, par nationalisme, à valoriser à l'excès leurs propres physiciens, bien incapables, à eux seuls, de mener à bien si rapidement la construction des bombes atomiques (1949) et à hydrogène (1953).
Il serait injuste de ne pas mentionner les articles plus circonspects de K.S. Karol dans Le Nouvel Observateur du 9 juin et de J. Lesieur dans L'Express du 2 juin. Le bilan des réactions françaises reste néanmoins globalement positif en faveur des thèses de Soudoplatov, même si le médiateur du Monde nous livre le 26 novembre (donc six mois plus tard), quelques lettres critiques de lecteurs avertis. Ces lecteurs sont sans doute en proie à l'indignation " politiquement correcte " qui, suivant A. Adler, peut seule animer les " nombreux amis " d'Oppenheimer, notamment " le grand mathématicien (sic) H. Bethe qui demande une contre-enquête aux fins de le disculper ". Quelle audace !

Révélations

Mais que dit Soudoplatov au sujet de ces physiciens ?
Les quatre premières lignes qui ouvrent le chapitre traitant des "espions atomiques" en résument l'essentiel : " Le renseignement capital pour la mise au point de la première bombe atomique soviétique nous vint des savants qui étaient en train de concevoir la bombe américaine à Los Alamos, au Nouveau-Mexique : Robert Oppenheimer, Enrico Fermi et Leo Szilard ". Dans les cinquante sept pages qui suivent sont décrits les contacts des agents du NKVD (ancêtre du KGB) avec Oppenheimer : sur leurs " conseils ", celui-ci engage à Los Alamos des espions comme Klaus Fuchs (qui doit se présenter en prononçant un mot de passe). Il fait bénéficier l'URSS de cinq rapports confidentiels décrivant l'avancement des travaux relatifs à la bombe. Ainsi que Fermi et Szilard, il participe à " l'introduction de taupes à Los Alamos, [à Oak Ridge] dans le Tennessee et à Chicago... ". Une aide précieuse est également fournie par Bruno Pontecorvo, qui envoie, en janvier 1943, un rapport complet sur l'expérience de Fermi qui avait réalisé la première réaction nucléaire en chaîne, le 2 décembre 1942, à Chicago. Ce rapport est aussitôt traduit en russe et montré à Kourchatov, le père de la bombe soviétique, qui s'en sert pour créer son propre laboratoire en avril 1943. Pontecorvo envoie également en septembre 45 " le plan détaillé de la bombe en trente trois pages ", etc.
Toute cette activité d'espionnage a été préparée de longue date. Dans les années 30, l'espion russe Heifetz a son " attention attirée par le physicien Enrico Fermi et son jeune collègue Bruno Pontecorvo ; tous deux étaient ardemment antifascistes et considérés comme des sources possibles de renseignement pour nous... Il propose à Pontecorvo de se mettre en rapport avec Frédéric Joliot-Curie, le célèbre physicien français, qui était très proche des dirigeants communistes de son pays ".
Autre grand espion : Niels Bohr. Il parle avec le chef du NKVD à l'ambassade d'URSS à Londres en 1944. Il presse Roosevelt et Churchill de donner aux Soviétiques les secrets atomiques et encourage ses collègues américains à faire la même chose. Un jeune physicien russe, Iakov Terletsky, est envoyé par Soudoplatov voir Bohr, pour lui demander son avis sur un problème rencontré par les Russes avec leur premier réacteur producteur de plutonium : Bohr leur donne la solution.
On peut citer l'aide offerte par Georges Gamow, menacé de voir persécutés les membres de sa famille restés en Russie s'il ne donne pas copie de documents confidentels qu'il emporte chez lui en violation des consignes de sécurité. Et le rôle de Leo Szilard, etc.

Du mythe à la réalité

Pour être significatives, ces révélations demandent un minimum de preuves. Les quarante six pages de documents qui les accompagnent n'en apportent malheureusement guère.
Rappelons ce qui est généralement connu au sujet de l'attitude de cinq physiciens qui jouèrent un rôle important dans les recherches poursuivies à Los Alamos.

- Julius Robert Oppenheimer :
Nous commencerons par lui, car non seulement il fut le directeur scientifique du programme, mais parce que, neuf ans après le lancement des bombes sur le Japon, il fut démis de toutes ses fonctions au sein de la Commission de l'Energie atomique (AEC), organisme consultant du Pentagone, pour raisons de sécurité, après un spectaculaire procès qui bouleversa nombre de ses collègues dans le monde entier.
La vie d'Oppenheimer2 fut sans doute l'une des mieux surveillées par les agents du contre-espionnage (Counter Intelligence Corps) depuis la création de Los Alamos en 1943. Ses amitiés de gauche d'avant-guerre, sa solidarité avec la République espagnole, le rendaient suspect. Ses conversations téléphoniques, ses allées et venues étaient contrôlées. Loin d'être une "colombe", Oppenheimer sera (avec Fermi) l'un des cinq physiciens chefs qui appuieront la décision d'envoyer deux bombes sur Hiroshima et sur Nagasaki, refusant la pétition que Szilard et Franck firent signer à un grand nombre de leurs collègues, demandant de ne pas lancer ces bombes sur la population civile avant d'en faire une démonstration sur une île déserte, en présence de militaires et scientifiques japonais.
Pourquoi, alors, un "procès Oppenheimer" en 1954 ?
Après le massacre des populations des villes japonaises, Oppenheimer sera l'un des principaux artisans du plan Acheson-Lilienthal pour un contrôle international de l'énergie atomique, plan qui sera présenté par Baruch à l'ONU et repoussé par les Soviétiques, car il demandait que le contrôle des installations militaires s'effectue avant la divulgation des secrets atomiques - les Russes le voulant après. Ce plan fut du reste définitivement enterré avec l'explosion de la première bombe A soviétique (29 août 1949).
Lors de la discussion sur la bombe à hydrogène,3 contrairement à Teller, Lawrence et Alvarez, Oppenheimer pensa que sa construction n'était pas nécessaire, et qu'un usage judicieux de bombes A en nombre suffisant dissuaderait l'URSS de fabriquer une bombe H, si elle en avait l'intention. Cet usage judicieux impliquait d'adapter l'arme atomique aux champs de bataille en la miniaturisant (projet Vista, 1951), et, pour cela, de diviser le stock de matière fissile en trois parties : l'une pour le Commandement Aérien Stratégique (SAC), l'autre pour les armes tactiques, l'autre pour la recherche de nouvelles armes. De plus, cela impliquait que l'armée de l'Air revienne à une conception défensive de l'espace aérien des Etats-Unis, combinant une couverture radar étendue et l'emploi des chasseurs (projet Lincoln Summers, 1952).

Ces conceptions heurtèrent les ambitions du SAC, partisan d'une politique de destruction massive des grandes villes russes par des bombardements stratégiques offensifs. L'attitude d'Oppenheimer représentait un obstacle à vaincre par tous les moyens, compte tenu de son prestige et de son efficacité. C'est ainsi qu'en plein maccarthysme, on ouvrit le dossier de "loyauté/sécurité" d'Oppenheimer en ressortant "l'affaire Chevalier".4
Résumer en quelques lignes ce qui devint alors "l'affaire Oppenheimer"5 est une gageure. Notons seulement que l'Office de Sécurité du Personnel de l'AEC, devant lequel Oppenheimer comparaîtra du 12 avril au 6 mai 1954, déléguera à un comité de trois personnes - formé de Gray (enseignant), Evans (chimiste) et T.K. Morgan (homme d'affaires) - le soin de donner son verdict. Le voici :
" 1. Nous trouvons que le Dr Oppenheimer, dans sa conduite permanente et dans ses relations, a fait preuve de sérieuses négligences par rapport aux exigences du système de sécurité.
" 2. Nous l'avons trouvé susceptible d'exercer une influence qui pourrait avoir des implications sérieuses sur les intérêts de sécurité du pays.
" 3. Nous trouvons que sa conduite lors du programme de la bombe à hydrogène a été suffisamment troublante pour créer un doute sur le fait que sa participation future à un programme du Gouvernement lié à la défense nationale - si elle se caractérisait par les mêmes attitudes - soit véritablement compatible avec les plus hautes garanties de sécurité.
" 4. Nous avons le regret de conclure que le Dr Oppenheimer a été tout sauf sincère dans certains de ses témoignages devant cette Cour. "
Oppenheimer perdra en appel devant la commission, composée cette fois de cinq personnes et dirigée par le banquier contre-amiral Lewis Strauss, qui lui vouait une haine féroce depuis que celui-ci l'avait ridiculisé lors d'une session antérieure de l'AEC. La Commission déclarera qu'il a " des défauts fondamentaux " et que ses " relations avec des personnes qu'il savait être communistes sont allées au-delà des limites de prudence et de contrôle sur lui-même. " Elle justifiera donc, par quatre voix contre une, la décision prise par Eisenhower, le 3 décembre 1953, d'élever " un mur aveugle " entre le scientifique et toute information délicate. Ike notait dans son journal que l'on avait réexaminé de nombreuses fois le comportement d'Oppenheimer quant aux questions de sécurité, et que la " conclusion nette avait toujours été qu'il n'existait ni preuves, ni indices de déloyauté ". Et pourtant il décréta : " Ceci ne signifie pas qu'il ne représente pas un danger. "
Oppenheimer est donc interdit de toute collaboration avec l'AEC. Neuf ans plus tard, le président Johnson le réhabilitera en lui remettant la plus haute récompense de l'AEC, les cinquante mille dollars du prix Fermi.
En fait, et même si dans sa résolution finale la commission ne le mentionne pas, c'est bien la conduite d'Oppenheimer vis-à-vis de la bombe à hydrogène qui posait problème (ce que reconnaisait le comité Gray). L'"affaire Chevalier" fut opportunément sortie de son dossier dans le but d'éliminer un obstacle sérieux à la politique de stratégie de bombardements massifs anti-cités qui avait la préférence de l'armée de l'Air. L'hystérie créée par le maccarthysme le permit.
S'agit-il là du " rôle-clé dans la divulgation de certains secrets atomiques " que, selon A. Kaspi, " on s'accorde à reconnaître " qu'Oppenheimer aurait joué ?

- Niels Bohr :
S'il est un physicien dont les activités furent elles aussi l'objet de nombreuses études - et surveillances - , c'est bien Niels Bohr. David Holloway, directeur du Centre pour la Sécurité internationale et le Contrôle des Armements de l'université de Stanford, répondait ainsi6 aux allégations de Soudoplatov :
" 1. Bohr se serait rendu à l'ambassade soviétique à Londres en 1944 et y a rencontré un chef du NKVD. C'est vrai, mais Soudoplatov ne mentionne pas que Bohr allait y chercher une lettre du physicien russe P. Kapitsa l'invitant à venir travailler en URSS jusqu'à la fin de la guerre. Bohr mit les services secrets britanniques au courant de cette démarche et de sa réponse négative (et inoffensive).
" 2. Bohr aurait pressé Churchill et Roosevelt de livrer les secrets atomiques aux Russes et encouragea les physiciens américains à faire de même. C'est fallacieux. Bohr tenta de persuader Churchill et Roosevelt de faire savoir à Staline qu'il y avait un projet de bombe, de peur que le manque de confiance créé par le secret ne conduise après la guerre à la course aux armements ; l'échange d'informations devrait avoir lieu dans le contexte d'une coopération entre l'URSS et les puissances nucléaires occidentales.7
" 3. Soudoplatov envoie le jeune physicien Terletsky voir Bohr pour avoir son avis sur un problème rencontré lors de la construction de leur premier réacteur. Terletsky montre un schéma à Bohr, celui-ci lui indique où l'erreur a été commise et résout ainsi le problème. C'est mensonger. Terletsky voit en effet Bohr en novembre 1945 pour lui poser des questions techniques, portant éventuellement sur le développement du réacteur russe, mais pas sur le réacteur lui-même, dont l'assemblage ne commence qu'en août 1946. Bohr donne à Terletsky des réponses très générales et lui fournit une copie du rapport Smyth sur la bombe, rapport publié pour l'ONU par le gouvernement américain en août 1945. Il informera ensuite le contre-espionnage danois de cette visite (qui eut lieu à l'Institut), ainsi que les autorités britanniques et américaines. "

- Enrico Fermi, Bruno Pontecorvo, Klaus Fuchs :
Voyons d'abord le cas de Pontecorvo. Si vraiment Kourchatov a entre ses mains en février 1943 sa description de l'expérience de Fermi - la première réaction en chaîne avec de l'uranium naturel comme combustible et du graphite comme modérateur - , comment peut-il écrire, en juillet 1943 (Annexe 2, document 6 du livre de Soudoplatov) " ...les tentatives des chercheurs américains en vue de mettre au point une pile uranium-graphite dans un avenir proche sont des plus sérieuses " ? Comment peut-il omettre, dans la liste des laboratoires où devraient opérer les services de renseignement soviétiques (Annexe 2, document 5), celui de Chicago, et y inclure celui de Columbia, Fermi ayant abandonné le deuxième pour le premier depuis de nombreux mois ? Comment expliquer que sa lettre du 7 mars 1943 (adressée, comme les autres documents cités, au vice-président du Conseil des Commissaires du Peuple de l'URSS) se contente de mentionner les travaux anglais de 1940-1941 sur la pile uranium enrichi - eau lourde, ne citant presque exclusivement que von Halban et Kowarski, lesquels n'iront jamais à Los Alamos, mais au Canada ?
La place me manque pour parler des accusations contre Leo Szilard, physicien critique - qui fut constamment surveillé depuis 1941 par le contre-espionnage américain - , comme de celles concernant Georges Gamow. Mais j'évoquerai le cas de Klaus Fuchs, qui me semble illustrer la déformation staliniste de l'histoire à laquelle Soudoplatov et ses collègues ont si longtemps succombé. Il s'agit de démontrer que les "traîtres" (en l'occurrence les partisans de l'URSS dans la guerre froide, qui sont traîtres à leur pays) ont trahi depuis leur naissance, même si cette "trahison" n'a été découverte que bien plus tard. C'est ainsi que, pour eux, Trotsky était dès 1917 "objectivement" un agent (sioniste) de l'impérialisme anglais. Klaus Fuchs est allé à Los Alamos en août 1944 (non en 1943) avec Rudolf Peierls, dont il était l'assistant, Peierls ayant été invité par Bethe et ayant eu toute liberté de choisir ses collaborateurs. Il n'eut donc pas besoin d'un mot de passe pour se faire accepter par Oppenheimer. Le fait d'avoir été démasqué et arrêté comme espion travaillant pour les Soviétiques en 1950 n'implique pas que dès 1943, Soudoplatov l'ait déjà appointé comme agent.
De même, le fait que Pontecorvo soit passé à l'Est en 1950, quelques semaines avant l'arrestation de K. Fuchs (avec lequel il travailla à Harwell en Grande-Bretagne), n'implique pas qu'il ait été recruté comme espion avec Fermi à Rome en 1935 ! Tous ceux qui s'intéressent à Fermi savent qu'en 1935 celui-ci était loin d'être un "ardent antifasciste", que toute sa prodigieuse activité était consacrée à la physique, et que s'il abandonne l'Italie en 1938 au moment de recevoir à Stockholm le prix Nobel, c'est surtout à cause des lois antijuives qui menaçaient sa femme et à cause de la disparition de son protecteur Corbino, remplacé par un scientifique hostile à ses recherches. Autre inexactitude : le fameux message annonçant le succès de Fermi obtenant la première réaction de fission en chaîne, " le navigateur italien a débarqué au Nouveau-Monde ", est celui qu'envoya de Chicago A. Compton à J. Conant à Harvard. Il serait étrange que l'"espion" Fermi ait employé le même code pour avertir ses amis du NKVD. L'erreur manifeste concernant Fermi ne se répète-t-elle pas pour Pontecorvo ?

La morale de l'Histoire

Il ne s'agit pas de défendre par moralisme ou par corporatisme, l'honneur de la communauté scientifique mise en accusation. Les scientifiques ne forment pas une communauté, et s'ils parlent un langage commun, ils sont loin de dire la même chose. La motivation initiale des chercheurs de Los Alamos a été la crainte de voir Hitler fabriquer la bombe, mais lorsqu'on sut (par la mission Alsos, en 1944) que les Allemands ne disposaient pas de la bombe, les chercheurs se divisèrent entre partisans de terminer l'expérience in vivo et partisans de ne pas lancer la bombe avant toute une série de mises en demeure des Japonais. Oppenheimer et Fermi appartinrent au premier camp, Szilard et probablement Bohr au deuxième. La division s'accentua par la suite, lors de la fabrication de la bombe à hydrogène, des essais nucléaires dans l'atmosphère et de la "Guerre des Etoiles" chère à Teller, devenu la bête noire de presque tous les physiciens atomistes.
Il s'agit en fait de dénoncer une entreprise de désinformation, dont l'une des conséquences est de réhabiliter le maccarthysme. Curieusement, les scientifiques calomniés ne s'en sortent pas si mal, puisqu'ils auraient agi par pacifisme et idéalisme, une thèse qui conforte la pureté des intentions des chercheurs et leur manque de sens politique. La réalité est différente : comme la plupart des hommes placés dans leurs conditions, les chercheurs de Los Alamos se sont pris au jeu et ont estimé que leur recherche justifiait un massacre potentiel de population civile. Passer des informations à ceux que l'on a très vite ressentis comme les prochains ennemis représentait un très haut risque, que seuls une poignée d'individus comme Fuchs, Greenglass et Allan Nunn May ont accepté de courir. Ceux qu'accuse Soudoplatov n'eurent sans doute ni le goût, ni l'envie de prendre ce risque, pour des raisons qui leur furent propres.
Le vrai problème de cette affaire est notre rapport à l'histoire. C'est une matière trop sérieuse pour rester dans les mains des seuls historiens professionnels, eux aussi passionnément divisés lorsque leurs méthodes de travail sont mises en question.8 Dans un domaine qui touche l'histoire des sciences, ne pourrait-il pas y avoir une meilleure collaboration entre ceux qui connaissent l'univers de la recherche de l'intérieur et ceux qui le décrivent du dehors ? Dans un cas comme celui qui nous occupe, l'éditeur du livre et ses admirateurs n'auraient-ils pas été mieux inspirés de demander l'opinion, par exemple, des historiens des sciences américains et des physiciens français qui rédigèrent l'excellent " Cahier de Science &Vie" consacré au Projet Manhattan ?9
L'acceptation sans preuves de l'histoire-fiction de Soudoplatov par des experts français est finalement incompréhensible. Pourquoi ceux-ci refusent-ils le dialogue ? Pourquoi les journaux et revues retardent-ils si longtemps la publication du courrier des lecteurs critiques ?
Lorsque la Ville-lumière a des pannes de courant, que les villageois de Metz, Dijon... et Nice allument les feux de l'irrespect et du non-conformisme !


1. Voir Nature 368 779-780 (avril 94) ; Physics Today 47, 59-62 (juin 94) ; David Holloway in Science 264, 1346-1347 (27 mai 94) ; Thomas Power in New York Review 41, no 11, 10-17 (9 juin 94) ; Priscilla Johnson McMillan et Sergei Leskov in Bulletin of Atomic Scientists 50, no4, 30-36 (juillet/août 94) ; Federation of Atomic Scientists Public Interest Report 47, no 3 (mai-juin 94) ; History Newsletter 2-5 (automne 94).
2. Voir la biographie d'Oppenheimer par Michel Rival, à paraître chez Flammarion. Voir aussi le New York Times, édition internationale du 20 février 1967.
3. Peter Pringle, James Spigelmann, Les barons de l'atome, Le Seuil, Paris, 1982.
4. En juin 1943, Oppenheimer va revoir une ancienne compagne, qui avait été communiste. Les agents du CIC sont en éveil. Pour des raisons encore obscures, Oppenheimer confesse volontairement à l'un de ces agents, en août suivant, que les Russes ont tenté d'obtenir des renseignements à Los Alamos grâce à trois personnes, dont un certain George Eltenton. Pressé par le major Groves de nommer les deux autres, il donne en décembre le nom de Haakon Chevalier, professeur de français à Berkeley, lié au parti communiste. Celui-ci reconnaîtra avoir été contacté par G. Eltenton, porteur d'un vague projet d'espionnage, et en avoir parlé à Oppenheimer; et que tous les deux avaient décidé de ne pas y donner suite. Dans un livre publié en 1965, H. Chevalier interprétera la dénonciation d'Oppenheimer comme due à son ambition d'arriver au bout du projet Manhattan coûte que coûte, sans suspicion aucune, et comme une démarche - volontaire - pour s'assurer la confiance des agents du CIC après son escapade. Ni Eltenton, ni Chevalier ne furent inquiétés. Chevalier fut même interprète des Nations unies au procès de Nuremberg des criminels nazis.
5. Voir par exemple l'article de Harry Kalven Jr, " Le cas de Robert Oppenheimer devant la Commission de l'Energie atomique " dans The Atomic Age, M. Grodzins et E. Rabinowitch, Basic Books, 1963.
6. Dans la rubrique " Books reviews " de Science 264, 1346-1347, 27 mai 1994.
7. Voir pour ces faits le livre de Margaret Gowing, Britain and Atomic Energy 1939-1945, MacMillan, 1964, qui est l'histoire officielle du projet britannique et qui a été traduit en français sous le titre Dossier secret des Relations atomiques entre Alliés (1939-1945), Plon, 1965.
8. Voir à ce sujet la vive controverse au sujet des possibilités d'accès aux Archives en France entre Henry Rousso. (E. Conan, H. Rousso, Vichy, un passé qui ne passe pas, Le Seuil 1994) et Sonia Combe (Archives interdites, Albin Michel, 1994).
9. Publié en février 1994.


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