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ALLIAGE


Alliage, numéro 22, 1995


La naissance du cinéma : cent sept ans et un crime...



Irénée Dembowski



Si l'on accepte une certaine simplification, on peut dire qu'il existe deux réponses - naïves ? - à la question de savoir qui a inventé le cinéma : l'une française, l'autre américaine. Hélas, ni l'une ni l'autre n'est vraie. Les Français fêtent l'anniversaire de la naissance du cinéma le 28 décembre, en souvenir d'une célèbre séance, publique et payante, donnée par les frères Lumière en 1895, au Grand Café du boulevard des Capucines à Paris. Les Américains attribuent la paternité du nouvel art à Thomas Edison, dont le kinétoscope Parlor commença à être exploité commercialement en avril 1894. à quoi les Français répliquent que le cinéma implique la projection de l'image sur un écran ; or, le film d'Edison ne pouvait être admiré que par un spectateur à la fois, dans des oculaires. Même si l'on accepte cet argument - discutable -, il faut dire que les Français se trompent eux aussi : la séance du Grand Café n'était pas la première du genre. Elle avait été précédée par deux autres au moins. Le 22 février 1895, à Clayton, petite localité du New Jersey, Jean Le Roy avait organisé un spectacle d'images animées - la projection de films avec un appareil de son invention déjà nommé, comme celui de Louis Lumière, cinématographe ; et le 1er novembre de la même année, à Berlin, Max von Skladanovsky a fait de même avec son "bioskop".

Bref, à côté d'Edison et de Lumière, il y a eu bien d'autres noms autour de la naissance du cinéma. On peut dire que, presque dans chaque pays, il y a un pionnier qui se prétend le père du cinéma, celui qui l'a inventé avant les autres, avant Lumière, avant Edison, ou à la rigueur, en même temps qu'eux. En Pologne, par exemple, l'inventeur du cinéma s'appelle Kazimierz Prószynski. Il avait construit son appareil de prises de vue et de projection, nommé pléographe, en 1894. Les Russes croient que le cinéma fut inventé par Loubimov et Timtchenko. En Angleterre, certains pensent que la paternité du cinéma échoit à William Friese Green. Inventeurs de génie désargentés, aux noms restés obscurs. Edison et Lumière s'en sont approprié le mérite au détriment de ces chercheurs méconnus, et parmi les victimes de cette injustice, il faut particulièrement citer le cas d'un Français, Louis Aimé Augustin Le Prince, qui avait construit une caméra et réalisé des films en 1888, donc bien avant les inventions que nous venons de citer. Jean Painlevé, le grand pionnier du cinéma scientifique, confia un jour à Léo Sauvage, auteur d'un important ouvrage sur L'Affaire Lumière, que - le plus grand bonhomme à l'origine du cinéma avait été probablement Le Prince . Il n'a pas été le seul à le penser. Quand les Français fêtèrent avec éclat le cinquantenaire du cinéma, noyant dans des nuages d'encens le génial Lumière, Léo Sauvage, qui vivait retiré à Bandol le soir de sa vie, craqua et publia, le 28 décembre, dans L'Action, son célèbre article : - Il y a cinquante ans, Louis Lumière n'inventa pas le cinéma , ce qui fut, à l'époque, considéré comme un blasphème. Son ami Georges Sadoul, dont le premier volume de la monumentale Histoire générale du cinéma venait de paraître, lui offrit un exemplaire ainsi dédicacé : - Mais si, mon cher Léo Sauvage, Lumière a inventé le cinéma avec une cinquantaine d'autres.

Né à Metz en 1842, Le Prince était le fils d'un officier d'artillerie qui entretenait des relations d'amitié avec Mandé Daguerre, l'un des inventeurs de la photographie. Le père et le fils rendaient fréquemment visite à Daguerre, à Bry-sur-Marne. Le garçon n'avait que neuf ans à la mort de Daguerre, en 1851, mais ce dernier avait réussi à lui inculquer sa passion pour la photographie. Après des études à Bourges et à Paris, et un diplôme d'ingénieur-chimiste conquis à Leipzig, Le Prince suivit à Paris des cours de dessin et pratiqua la photographie. Sa rencontre avec John Whitney, un ancien camarade de lycée, devait marquer le tournant de sa vie. Whitney proposa à Le Prince de venir travailler dans la fonderie qu'il possédait à Leeds, en Grande-Bretagne. Deux ans plus tard, Le Prince était devenu l'associé de Whitney et... son beau-frère, car s'il avait accepté d'aller en Angleterre, c'était à cause d'Elizabeth Whitney, soeur de John, qu'il avait connue à Paris. Aussi doué qu'entreprenant, Le Prince se fait rapidement connaître comme spécialiste de la photographie sur émail et sur matériaux céramiques. On ne sait quand ni pourquoi il s'est intéressé à la photographie animée. Peut-être a- t-il admiré la série d'instantanés d'un cheval au galop, réalisée en 1871 par Edward Muybridge. Ces images avaient fait sensation des deux côtés de l'Atlantique, et inspiré de nombreux autres chercheurs et inventeurs.

En 1881, Le Prince se rend aux États-Unis pour affaires. Là, il s'occupe de la production et l'exploitation des dioramas et panoramas qui, très populaires en France, et dont l'un des maîtres fut Mandé Daguerre, étaient en train de gagner le Nouveau Monde. Le Prince réalise un chef-d'oeuvre en montrant la plus grande bataille navale de la guerre de Sécession, où s'affrontent, en 1862, les cuirassés "Merrimac" et "Monitor". Là, aussi, il se penche sur la photographie animée. C'est à Washington qu'il fait breveter, en 1886, une caméra qui se situe dans la lignée des travaux de Muybridge, mais tandis que celui-ci, pour photographier son cheval, avait eu besoin de 24 caméras, Le Prince encastre 16 objectifs dans une seule caméra. Ses affaires prospèrent. Il décide de s'établir en Amérique. En 1887, il se rend en Angleterre pour y liquider ses intérêts et préparer son déménagement définitif. Pourtant, il n'est pas trop pressé. à Leeds, où, sur le Woodhouse Lane, il a encore son atelier, il se lance dans la construction d'une nouvelle caméra, celle-ci à une seule lentille. L'appareil sert aussi bien pour les prises de vue que pour la projection. Le 11 janvier 1888, la demande de brevet est déposée à Londres. Au cours de cette même année, Le Prince réalise ses premiers films, dont deux fragments sur celluloïd sont conservés au musée des Sciences à Londres. L'un d'eux présente l'intérêt de faire connaître la date limite avant laquelle il a dû être réalisé. Tourné à Roudhay, près de Leeds, dans la propriété du beau- père de Le Prince, il montre trois personnages : Elizabeth Whitney-Le Prince, son fils Adolphe et sa mère. Or la belle-mère de Le Prince est décédée le 28 octobre 1888. D'après Adolphe, la bande a été tournée au début d'octobre. On a donc là, à coup sûr, le plus ancien des films existants. à peu près en même temps, entre le 15 et le 29 octobre 1888, Étienne-Jules Marey tournait ses premiers films, mais sur une bande de papier.

Le séjour à Leeds touchait à sa fin. Tout était prêt pour le départ. Des dizaines de coffres attendaient l'embarquement. Elizabeth et ses enfants étaient déjà partis en février 1889. Augustin Le Prince devait les rejoindre incessamment, mais il tardait, voulant emporter aux États-Unis une caméra au point et infaillible, prête pour une exploitation commerciale. Il travaillait encore à la perfectionner. Avant de quitter l'Europe, il décida subitement de passer voir d'abord les amis et la famille qu'il laissait en France. Ses voisins de Leeds, Mr et Mrs Wilson, l'accompagnèrent. Ils le quittèrent le vendredi 13 septembre à Bourges. Ils partaient pour Paris, Le Prince pour Dijon, où vivait son frère architecte, chez lequel il projetait de passer le week-end, avant de retrouver les Wilson avec qui il avait rendez-vous le lundi 16, à la gare du Nord. Au jour dit, les Wilson l'attendirent en vain. Pas de Le Prince. Restés sans nouvelles, ils alertèrent Scotland Yard et la Sûreté. Le frère architecte confirma qu'Augustin était bien monté dans le train en partance pour Paris le lundi 16 septembre. Une enquête minutieuse, avec recherches dans le train et le long de la voie ferrée et interrogatoire de voyageurs, n'apporta aucun résultat. Augustin Le Prince, créateur du cinéma, a disparu comme s'il n'avait jamais existé. On n'a jamais su comment ni pourquoi ; un siècle plus tard, le mystère demeure. Pourtant quelques hypothèses ont été avancées.

Celle d'un accident semble exclue. Même si Le Prince est tombé par la portière et si son corps a roulé dans quelque endroit inaccessible, ses bagages, qu'on n'a pas retrouvés, ne seraient pas partis avec lui. Une agression ? Le Prince, avec son un mètre quatre-vingt-dix, était de taille à se défendre. Dans le train, personne n'avait rien remarqué d'insolite. Un enlèvement ? Hypothèse en apparence peu crédible. Quels en auraient été les motifs ? Le Prince, en 1890, ne gênait aucun concurrent. Quelque temps plus tard, on a commencé à voir les choses autrement. La loi britannique porte interdiction pendant sept ans de toucher aux objets appartenant à un disparu. Il était donc impossible d'utiliser les brevets de Le Prince, conservés sous scellés à Leeds jusqu'en 1897. à cette date, ils perdaient leur valeur, sinon pour l'Histoire. D'autres inventeurs avaient déposé les leurs. Dans son ouvrage, Les origines du cinématographe de 1928, Georges Potonniée avance une autre hypothèse sur la disparition de l'inventeur. Il cite les propos du petit-fils du frère d'Augustin Le Prince qui, comme on sait, a été le dernier à voir le disparu : - Augustin Le Prince s'est suicidé. Il était au seuil de la faillite. Mon grand-père était persuadé que son frère s'était supprimé, qu'il avait préparé sa disparition en telle sorte que son corps ne soit jamais retrouvé. Cette version n'a point convaincu Potonniée qui, dans un article intitulé - Un précurseur oublié , paru en 1931 dans le bulletin de l'Association des ingénieurs et techniciens du cinéma, avait écrit : - Depuis quarante ans, malgré les enquêtes entreprises, le mystère est demeuré impénétrable. Un silence absolu et définitif s'est fait sur Le Prince. Il aimait tendrement sa femme et ses enfants, ses affaires étaient prospères et ses inventions qui lui tenaient à coeur réclamaient sa présence en Angleterre. Il n'avait aucune raison de disparaître. Jacques Deslandes, auteur de l'Histoire comparée du cinéma, parue en 1966, persiste à croire que - sa disparition était volontaire et qu'elle a été causée par des raisons d'ordre financier et des convenances familiales . Passons sur - les raisons d'ordre financier , assurément fausses, mais que veut dire ici - convenances ? Pierre Gras, conservateur en chef de la Bibliothèque publique de Dijon, en 1977, montra à Léo Sauvage une note (il la cite dans son ouvrage), prise lors de la visite d'un historien connu (il a tu son nom) qui avait déclaré : - Le Prince est mort à Chicago en 1898, disparition volontaire exigée par la famille. Homosexualité. Disons clairement qu'il n'y a pas l'ombre d'une preuve à l'appui d'une telle assertion.

Que conclure, sinon que peut-être les spécialistes de l'histoire du cinéma n'ont pas poussé leurs recherches assez loin. En 1967, le regretté Jean Mitry, dans son Histoire du cinéma, a été le premier à avancer une hypothèse plausible. Il s'est demandé si Le Prince avait réellement pris le train à Dijon, le 16 septembre, pour se rendre à Paris. S'il avait vraiment eu l'intention de disparaître - quelle qu'en fût la raison -, il aurait procédé autrement. à Bourges, il aurait quitté ses amis en feignant de partir pour Dijon. Puis il se serait perdu dans la nature et, loin du chemin de fer et des foules, il aurait organisé sa disparition. Il aurait pu aussi aller à Bordeaux ou à Marseille, s'y embarquer sur un paquebot et ne plus jamais donner signe de vie. Or Le Prince est bien allé à Dijon, il a rendu visite à son frère, qui a confirmé l'avoir vu. Mais curieusement, on n'a trouvé personne qui l'ait aperçu dans le train ou à la gare. Le petit-fils de l'architecte affirme que ce dernier était convaincu qu'Augustin voulait se supprimer et même qu'il avait préparé son suicide. S'il en était ainsi, pourquoi n'a-t-il rien fait pour l'empêcher de réaliser son funeste projet, pourquoi n'a-t-il pas averti la police à temps ? Le témoignage qu'il a apporté plus tard n'avait-il pas pour but que les recherches pour retrouver le disparu commencent, justement, à la gare, et non dans la maison où Augustin avait séjourné ? En mettant les points sur les i, Jean Mitry formule son hypothèse : en dépit des apparences, Le Prince n'a jamais pris le train à Dijon pour Paris : il a été enlevé ou supprimé pour de sordides questions d'intérêt. Un autre historien du cinéma, Léo Sauvage, reprend cette hypothèse encore plus clairement : ce ne sont pas les apparences qui ont été trompeuses, mais les informations et les informateurs, ce qui nous permet d'imaginer dans quel cadre sinistre le drame a pu se dérouler.

P.S. - Si, chez nous, la renommée a consacré le nom de Louis Lumière, c'est en Grande-Bretagne qu'une plaque apposée à Leeds, au n° 160 de Woodhouse Lane, où Le Prince avait son atelier et avait construit sa caméra, perpétue la mémoire de cet autre Français qui fut, un peu avant Lumière le père du cinématographe. On y lit : - à cet emplacement se trouvait l'atelier où Louis Aimé Augustin Le Prince construisit la caméra à une lentille avec laquelle il réalisa des photographies animées, ainsi qu'un appareil de projection, ce qui fut le début de l'art cinématographique. Il était assisté par son fils, et par Joseph Whitney, James W. Longley et Frédéric Mason, habitants de Leeds. Cette plaque a été placée ici par souscription publique.

[Cet article est originellement paru dans la revue polonaise Kino, et sa version française dans les Cahiers de l'AFIS, numero 182, nov.-déc. 1989. Nous remercions Michel Rouzé de nous avoir autorisés à le reprendre, et l'auteur d'avoir bien voulu le compléter.]

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