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ALLIAGE


Alliage, numéro 20-21, 1994


La technichronique du savant flou


Zéphyrin Xirdal



Certes, la technique est aujourd'hui l'un des facteurs essentiels de l'évolution humaine. Oui, elle pose des problèmes philosophiques cruciaux. Bien sûr, son impact sur l'économie est déterminant. Et, d'accord, elle soumet l'éthique à rude épreuve. Mais le Savant flou redoute que toutes ces analyses, théories, et systèmes qui se construisent sur l'activité technique n'en masquent l'un des aspects majeurs : son caractère non-analytique, non-théorique, non-systématique. Autrement dit, sa nature créatrice, c'est-à-dire imprévisible. Si la connaissance scientifique relève (ou s'efforce de relever) de la theoria, conceptualisée et explicitée, l'invention technique met plutôt en jeu la metis, implicite et inventive, astucieuse ou perverse. Comme l'évolution biologique, l'évolution technique est un "jeu des possibles" largement contingent ; c'est bien ce qui fonde la métaphore inverse de François Jacob, assimilant la construction du vivant à un "bricolage" de la nature. Sans théoriser, justement, le Savant flou vous propose ici une petite collection de surprises, bonnes ou mauvaises, révélatrices de l'essence ludique de la technique.
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Un récent matin, le Savant flou a retrouvé sa voiture, fermée à clé la veille au soir, grande ouverte et soigneusement fouillée. Rien que de banal, sauf qu'aucune trace d'effraction ne sautait aux yeux : pas de vitre brisée, pas de serrure forcée... à mieux y regarder, un léger entrebâillement entre le flanc externe de la portière avant et la vitre. La technique est élémentaire : avec un simple tournevis, ou même avec les doigts, il est possible d'écarter la paroi métallique, de glisser la main et d'actionner la tringlerie de la serrure. Une technologie douce et non-destructrice, que le Savant flou n'a guère de scrupules à dévoiler, depuis qu'un gamin de banlieue l'a expliquée en octobre dernier dans un reportage du Monde. L'amusant ici est que cette possibilité est ouverte à qui veut l'utiliser depuis bien longtemps, et que ni les constructeurs, ni les chapardeurs ne l'ont imaginée pendant des décennies.
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Visitant le magnifique musée Boerhaave à Leyde, l'un des plus beaux musées européens (donc mondiaux) d'histoire des sciences et des techniques, le Savant flou a été frappé par la présence, dans une section du musée consacrée à l'instrumentation médicale moderne, d'une vitrine qui, à côté d'appareils électriques compliqués, exhibait un arc en bois et ses flèches... Au début du siècle, c'est un médecin hollandais, W. Einthoven, qui mit au point l'électrocardiographie. Une partie essentielle de l'innovation technique résidait dans la mise au point de galvanomètres assez solides et assez sensibles pour mesurer les potentiels cardiaques dans les conditions de la clinique. à l'époque, ces galvanomètres, à cadre mobile, exigeaient des fils de torsion, minces fibres de quartz, qui devaient être à la fois aussi fines et aussi résistantes que possibles. Einthoven résolut le problème du filage de telles fibres, en utilisant une flèche tirée à l'arc pour extraire la fibre de la masse de quartz fondu et la refroidir assez vite. Le prix Nobel de 1924 visa juste en récompensant l'archer thaumaturge.
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Devant les superlatives et répétitives publicités des lessiviers pour leurs poudres miraculeuses, des enzymes gloutonnes aux mousses écologiques, un aimable scepticisme était devenu de rigueur, concluant à l'équivalence absolue de tous ces produits. Mais voilà que la dernière-née d'Unilever, Skip Power, lancée par une campagne non moins envahissante que d'habitude, se révèle être vraiment une mauvaise lessive, qui décolore et use le linge plus vite que les autres (et en particulier que le produit de la même marque qu'elle devait remplacer). D'où mise en garde des associations de consommateurs, contre-publicité de la concurrence (Procter et Gamble) et retrait de la nouvelle-venue. Reste une intrigante question : comment une firme si expérimentée, ne manquant certes pas de laboratoires d'essais et d'une longue expérience, peut-elle faire une erreur technique aussi grossière ? En tout cas, on peut imaginer qu'Unilever, avec cette lessive, a dû passer plus d'un savon et faire un grand ménage dans ses services.
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Nimslo, ce nom vous dit-il quelque chose ? Basée aux Bermudes, c'était une petite firme avec une grande idée pour transformer la photographie. Dans la frénésie des jours de Noël 1982, le Sunday Times écrivait : "L'euphorie qui entoure les appareils photos en 3D de Nimslo confine à l'hystérie." Nimslo avait attiré les investisseurs en leur promettant un appareil capable de fournir des photographies en trois dimensions qui n'exigeraient pas de lunettes pour en apprécier le relief. Ce serait, selon Nimslo, "la troisième avancée majeure dans l'histoire de la photographie", après l'introduction par George Eastman du film en bobine, et le développement par Edwin Land de la photographie instantanée. Les actionnaires apportèrent trente millions de livres, et le gouvernement britannique ajouta encore trois millions pour que l'usine Timex de Bristol puisse entreprendre la production. Mais la fabrication se révéla difficile, le produit cher et les résultats décevants. L'appareil de Nimslo avait quatre objectifs, qui prenaient quatre photographies 2D classiques de la même scène, enregistrées côte à côte sur un film 35 mm. Le film était développé normalement, mais au stade du tirage, les quatre images légèrement différentes étaient découpées en fines bandes verticales. Ces bandes étaient alors reportées sur papier sous de minces lentilles cylindriques incrustées à sa surface. Ainsi, en regardant une photographie, vous voyiez une série d'images différentes côte à côte. L'effet était similaire à celui des cartes postales 3D en vente depuis longtemps. Les professionnels comme les amateurs ignorèrent rapidement l'innovation. Les magasins retirèrent les appareils de leurs devantures, les prix furent massacrés et les actions Nimslo s'effondrèrent. En 1985, l'année où Nimslo prévoyait d'occuper 5 % du marché de la photographie, très peu se souvenaient même du nom de la marque. [D'après B. Fox, New Scientist, 20 novembre 1993]
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La fin du XIXe siècle vit une explosion d'intérêt pour les phénomènes "paranormaux", y compris de la part de nombre de savants réputés. Ainsi, le médium anglais Home attira-t-il l'attention et même l'amitié du grand physicien William Crookes, qui entreprit, entre 1869 et 1870, des recherches sur la "force psychique". Crookes pensait étendre, par ses études sur les apparents pouvoirs psychokinétiques de Home, des travaux antérieurs sur l'antigravitation et les effets de la chaleur sur le poids des corps, espérant fournir une élucidation rationnelle des pouvoirs psychiques et couronner le tout par une explication de la gravitation. L'instrument qu'il construisit pour tenter de mettre en évidence les ondes mentales fut le radiomètre, cette ampoule à basse pression contenant un petit moulinet qui tourne sous l'influence de la lumière. S'il est bien connu aujourd'hui comme appareil de démonstration ou gadget de salon, le radiomètre eut une importance beaucoup plus considérable, puisque, par modifications successives, il conduisit Crookes à inventer l'ampoule à vide, le tube cathodique et le tube à rayons X. Quand vous allumez la télé ou que vous allez chez le radiologiste, ayez donc une pensée pour Home : du médium aux médias ; et pour Crookes : qui donc affirmait que les "vraies" sciences n'ont rien à voir avec les parasciences ?
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La religion aussi peut avoir des effets inattendus sur le progrès technique. Témoin l'anecdote suivante, dont le lecteur est invité à deviner le narrateur : "Souvent, lorsque nous nous ennuyons, notre génie est déterminé par le premier objet qui s'offre à nous. Je m'en vais te prouver cela par des faits, c'est la meilleure des vérifications : je te parlerai d'abord de notre compatriote le célèbre Vaucanson, dont tu peux voir un beau buste à la bibliothèque. Sa mère, qui était dévote, avait un directeur ; il habitait une cellule à laquelle la salle de l'horloge servait d'antichambre ; la mère rendait de fréquentes visites à ce directeur ; son fils l'accompagnait jusque dans l'antichambre ; c'est là que, seul et désoeuvré, il pleurait d'ennui, pendant que sa mère se confessait. Cependant, comme on pleure et qu'on s'ennuie toujours le moins qu'on peut, comme dans l'état de désoeuvrement il n'est point de sensations indifférentes, le jeune Vaucanson, bientôt frappé du mouvement toujours égal du balancier, veut en connaître la cause : pour cela, il s'approche de la caisse de l'horloge ; il voit à travers les fentes l'engrènement des roues, découvre une partie de ce mécanisme, devine le reste, projette une petite machine, l'exécute avec un couteau et du bois, et fait enfin une horloge qui allait. Flatté de ce succès, il appliqua de plus en plus son attention à la mécanique, et fit enfin le fameux flûteur. Prie le grand-père de te parler de ce grand homme qu'il a connu." C'est une lettre du jeune Henry Beyle, pas encore Stendhal, à sa soeur Pauline, en 1803 (Stendhal, Lettres à Pauline, L'Ecole des lettres/Le Seuil, 1994.)
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Pour en revenir aux innovateurs de banlieue, le Savant flou doit à Jacques Perriault l'anecdote suivante. Chacun connaît les machines automatiques à déconsigner les bouteilles vides que l'on trouve dans nombre de supermarchés : on pose la bouteille sur le plateau de la machine qui l'avale et restitue le montant de la consigne. Aussi la récupération et le déconsignage de bouteilles abandonnées est-elle l'une des sources d'argent de poche des gamins. Encore faut-il d'abord collecter suffisamment de bouteilles, ce qui est bien fastidieux. Jusqu'au jour où un petit génie, à jamais ignoré, trouva le raccourci : pourquoi se fatiguer à chercher, ramasser et transporter des bouteilles vides, alors qu'il suffit de déconsigner les bouteilles pleines, obligeamment disponibles sur place dans les magasins ? Des rayonnages à la machine à déconsigner, directement du producteur au récupérateur, sans passer par le consommateur... Depuis, les supermarchés ont perfectionné leurs machines (qui pèsent la bouteille d'abord) ou les ont exilées à la sortie des caisses.
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Dans son livre L'Imprévu (Odile Jacob, 1990), Jean Jacques offre un catalogue des découvertes imprévues, dont l'une des plus savoureuses est la suivante : "En 1846, Christian Schönbein (1799-1868), professeur de chimie à l'université de Bâle, se livrait comme à son habitude à des expériences dans sa cuisine. Le ballon dans lequel il distillait de l'acide sulfurique se brisa ; comme il ne trouvait pas autour de lui d'autre chiffon, il épongea le liquide répandu avec le tablier de sa femme (sans aucun doute absente). L'ayant lavé, il le fit sécher devant son poêle ; quand il fut sec, le tablier explosa sans laisser de traces. Moins d'un an après cette observation, le coton-poudre - la nitro-cellulose - était fabriqué industriellement dans presque toute l'Europe comme substitut à la poudre traditionnelle."
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A quoi tiennent les succès de la technoscience... Une récente campagne d'archéologie sous-marine, menée par l'Ifremer à l'aide de son sous-marin spécialisé Nautile, avait pour objectif l'exploration détaillée d'une épave romaine au large de Marseille avec des technologies d'avant-garde. Le projet était d'effectuer un relevé extrêmement précis du site et des restes (carcasse du bateau, champ d'amphores), de façon à en permettre une reconstitution tridimensionnelle par imagerie électronique pour en assurer ensuite l'étude par les techniques de la "réalité virtuelle". Las, les cadres et repères soigneusement déposés par le sous-marin étaient mystérieusement déplacés, voire tordus, d'un jour sur l'autre. Il fallut un moment aux archéologues avant de prendre sur le fait les saboteurs : une imposante colonie de congres, qui avaient élu domicile dans les amphores, et appréciaient peu le dérangement...
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A la fin des années 80, la firme Finial annonça un système audio conçu pour séduire les "fanas" de haute fidélité inquiets de l'usure de leurs vieux microsillons, et souhaitant de plus un dispositif capable d'amplifier le son "pur" de leurs enregistrements analogiques. Ils trouvèrent une oreille attentive dans un groupe d'investisseurs californiens. La platine Finial utiliserait un laser pour suivre le sillon des disques noirs, et éliminerait ainsi toute usure et toute distorsion. Les financiers, espérant faire un malheur, mirent au moins cinq millions de dollars dans l'affaire. En 1986, les inventeurs déposaient un brevet pour leur dispositif, et trois ans plus tard, celui-ci était mis en vente. "Après sept longues et éprouvantes années de recherche et de développement, la platine Finial, seule et unique, est enfin disponible en petites quantités", annonçait la publicité ; "vos disques vinyle peuvent désormais être indéfiniment préservés." Le prix était bien plus élevé que prévu, aux alentours de 30 000 dollars par appareil, au lieu des 2 500 promis. En soi, ceci n'aurait pas suffi à décourager quelques amateurs obsessionnels de hi-fi, ni les médiathèques d'archives ou de diffusion soucieuses de préserver leurs irremplaçables enregistrements. Mais dans leur hâte à concevoir le système laser, les inventeurs avaient négligé le fait que les disques vinyle se salissent. Quand on les joue ou qu'on les sort et les rentre dans leur pochette, ils acquièrent une charge électrostatique qui piège la poussière dans les sillons. Une aiguille classique ramasse cette poussière en parcourant le sillon, mais un faisceau laser la lit sans la distinguer des gravures des sillons. Le résultat, sauf si le disque est d'une propreté chirurgicale, est une symphonie de crissements, craquements et raclements. En compensation, Finial offrit un système à succion de 2 000 dollars pour compléter sa platine - mais, comme le constatèrent amèrement les amateurs, le nettoyage risquait d'abîmer le disque plus encore que l'aiguille usuelle. [D'après B. Fox, New Scientist, 20 novembre 1993]
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Sauriez-vous dire ce qu'est l'objet ci-contre, représenté grandeur nature ? Une indication : c'est un instrument scientifique. Il s'agit en fait de l'un des premiers microscopes, inventés et construits par Leeuwenhoek vers 1675, tels qu'on peut en voir de nombreux au magnifique musée Boerhaave de Leyde (encore)... La lentille unique (et très petite - pour certain modèles, cette lentille est parfois même une goutte d'eau !) est sertie dans la plaquette, et la petite tige est le porte-objet sur lequel est piqué l'insecte, le morceau de plante, etc. ; les deux vis servent à régler la distance transversale (mise au point) et longitudinale (déplacement de l'échantillon). Il ne s'agit jamais que d'une loupe instrumentée ; mais l'ingéniosité du dispositif fait merveille, et de nos jours, des microphotographies prises avec les microscopes de Leeuwenhoek témoignent de leurs performances. On note qu'il s'agit d'un instrument de poche, et donc de terrain ! Le microscope à barillet, oculaire, objectif, condenseur, etc., que nous considérons comme archétypique, ne naît en Angleterre que 40 ans plus tard. Ne vaudrait-il pas la peine de refabriquer des mini-microscopes modernes à la Leeuwenhoek ?
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L'industrie automobile utilise de nouveaux pots d'échappement catalytiques. Ces dispositifs comprennent deux tubes concentriques. Pour des raisons d'encombrement, les ingénieurs d'une certaine firme avaient besoin d'un pot coudé. Mais comment donc couder un tel double tube sans que le tube extérieur vienne au contact avec le tube intérieur, ce que prohibe le fonctionnement de l'appareil ? Et impossible, bien sûr, de glisser le tube intérieur préalablement coudé dans l'extérieur lui-même déjà en forme. Comment s'y prendre ? Alors, une idée ? (Prenez votre temps.) Non ? Bon sang, mais c'est bien sûr : vous remplissez le tout d'eau et vous mettez au congélateur ; la glace assure le maintien de l'espacement entre les deux tubes pendant que vous les coudez, et il ne vous reste plus alors qu'à la laisser fondre.
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Mais a contrario, quel objet technique plus apparemment empirique que la lampe à mèche, qui semble descendre tout simplement et spontanément de la lampe à huile antique ? Eh bien non, justement : c'est la théorie de la combustion de Lavoisier, à la fin du XVIIIe siècle, qui a permis son amélioration, avec en particulier l'invention de la mèche plate, justifiée par l'intérêt d'accroître la surface de contact avec l'oxygène de l'air ; et c'est le physicien genevois Argand qui, un peu plus tard, invente la cheminée de verre et la mèche cylindrique. C'est sans doute, et de façon inattendue, l'un des premiers exemples d'un impact effectif de la science fondamentale sur la technique, avant la machine à vapeur et le moteur électrique ! Il ne restait plus à un habile commerçant, le pharmacien Quinquet, qu'à s'associer avec un ferblantier-épicier spécialisé dans la vente d'huiles épurées, pour entreprendre la fabrication de ces lampes et leur laisser son nom. [D'après Design Collection, no28, février 1993.]
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Le Savant flou a particulièrement apprécié un récent colloque sur la culture scientifique et technique à Montréal. Sa propre culture technique y a reçu un apport considérable lorsque, sorti de sa baignoire tel Archimède, il s'est émerveillé du mécanisme de vidange. Ni tringlerie compliquée, ni chaînette pour retenir un bouchon toujours mal placé ou manquant, il s'agit d'un ingénieux dispositif in situ modeste et efficace : on pousse vers le bas et ça ferme, on tire et ça s'ouvre. Le Savant flou attend avec impatience qu'un musée des techniques inspiré monte une grande exposition internationale des dispositifs les plus élémentaires de la vie quotidienne et de leur variété. Car si une uniformité toujours plus grande règne dans le domaine des technologies lourdes (voitures, avions, ordinateurs, etc.), la diversité semble persister d'un pays à l'autre au niveau "lo-tech" : poignées de porte, prises électriques, verrous, chasses d'eau, fermetures de fenêtres, fixations de volets, poignées de porte, interrupteurs électriques, etc. Comment ne pas penser que cette diversité joue sur la (les) culture(s) technique(s) nationale(s) ou locale(s) ?

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