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ALLIAGE


Alliage, numéro 20-21, 1994


Du surhomme à l'homme surexcité (1)


Paul Virilio




"Ce qui importe le plus à l'homme moderne n'est plus le plaisir ou le déplaisir, mais d'être excité."
Nietzsche



La question de la technique est inséparable de celle du lieu de la technique. De même qu'il est impossible d'appréhender la NATURE, sans aborder aussitôt la question de la GRANDEUR NATURE, il est devenu inutile de parler du développement des technologies, sans s'interroger immédiatement sur la dimension, le dimensionnement, des techniques nouvelles. Superstructure, infrastructure hier, on peut envisager désormais un troisième terme, l'intrastructure, puisque la toute récente miniaturisation nano-technologique favorise maintenant l'intrusion physiologique, voire l'insémination du vivant par les bio-technologies.

Après avoir, depuis longtemps déjà, contribué à la colonisation de l'étendue géographique du corps territorial et de l'épaisseur géologique de notre planète, le développement récent des sciences et des techno-sciences aboutit aujourd'hui à la progressive colonisation des organes et des viscères du corps animal de l'homme ; l'invasion de la microphysique parachevant celle de la géophysique. Dernière figure politique d'une domestication où, après les espèces animales génétiquement modifiées et les populations humaines asservies dans leurs comportements sociaux, c'est maintenant l'époque des composants intimes qui débute. En effet, aujourd'hui, le lieu des techniques de pointe n'est plus tant l'illimité de l'infiniment grand d'un environnement planétaire ou spatial, que celui de l'infiniment petit de nos viscères, des cellules qui composent la matière vivante de nos organes. La perte, ou, plus exactement, le déclin de l'espace réel de toute étendue (physique ou géophysique) au bénéfice exclusif de l'absence de délai des télé-technologies du temps réel aboutit inévitablement à l'intrusion intra-organique de la technique et de ses micro-machines au sein du vivant.
En fait, la fin du primat des vitesses relatives du transport mécanique et l'émergence de la soudaine primauté de la vitesse absolue des transmissions électromagnétiques liquident, avec l'étendue et la durée du "monde propre", le privilège ontologique du corps INDIVIS, de ce "corps propre" qui subit à son tour l'assaut des techniques, l'effraction moléculaire et l'intrusion de bio-technologies capables de peupler ses entrailles.
Ainsi, la miniaturisation des moteurs, des émetteurs-récepteurs et autres micro-processeurs est-elle, en cette fin de millénaire, au coeur de la question de la technique et donc de celle du DESIGN postindustriel.

Après la révolution industrielle et celle des transmissions instantanées de l'ère des grands moyens de communication de masse, débute maintenant la toute dernière des révolutions, celle des TRANSPLANTATIONS, le pouvoir de peupler, que dis-je, d'alimenter le corps vital en techniques stimulatrices, comme si la physique (la microphysique) s'apprêtait à concurrencer désormais la chimie de la nutrition et des produits dopants...
Alors que depuis la nuit des temps, le développement de la technique s'opérait en direction de l'horizon terrestre et de la superficie des continents, avec l'invention des systèmes hydrauliques, des canaux et des ponts et chaussées, méga-machines dont les emprises ferroviaires et autoroutières devaient être l'aboutissement grâce à l'équipement des cités ; les lignes électriques ou le câblage parachevant ce que la révolution du déplacement physique avait déjà accompli, on s'apprête maintenant à équiper l'épaisseur du vivant avec des micro-machines susceptibles de stimuler efficacement nos facultés, l'invalide équipé pour surmonter son handicap devenant soudain le modèle de ce valide suréquipé de prothèses en tous genres...

Il faut donc nous rendre à l'évidence. Si naguère l'invention de la nutrition et des différentes coutumes alimentaires avaient débouché sur un art de vivre et de demeurer, grâce à l'innovation de la sédentarité agricole et plus tard urbaine, aujourd'hui, le renouvellement des pratiques nutritionnelles par l'ingestion, non seulement d'excitants, de stimulants chimiques, mais aussi de stimulants techniques, va bientôt favoriser une mutation comportementale qui ne sera pas sans effet sur l'habitat. Le MÉTA-DESIGN des moeurs et des comportements sociaux post-industriels prenant le relais du design des formes de l'objet de l'ère industrielle. Souvenons-nous des déclarations de Nietzsche à la fin de sa vie, dans son Ecce Homo : "Une autre question m'intéresse bien davantage et le statut de l'humanité en dépend bien plus que d'une quelconque curiosité pour théologiens, c'est la question de la nutrition. On peut la formuler ainsi : comment faut-il que tu te nourrisses, toi, pour atteindre ton maximum de force, de virtu ?"2 A cette question, les technosciences commencent à apporter leur réponse. Après l'ingestion d'aliments reconstituants, fruits de l'agriculture, on s'apprête à nous faire digérer, à nous nourrir de produits dopants de toutes natures, non seulement chimiques avec la vogue des excitants modernes, l'alcool, le café, le tabac, la drogue ou les anabolisants, mais encore techniques, avec ces produits de la bio-technologie, ces pastilles intelligentes, capables, dit-on, de surexciter nos facultés mentales. Ecoutons ce qu'écrivait, en 1838, Honoré de Balzac, anticipant d'un demi-siècle les intuitions de Nietzsche : "Tout excès se base sur un plaisir que l'homme veut répéter au-delà des lois ordinaires promulguées par la nature. Moins la force humaine est occupée, plus elle tend à l'excès. Il suit de là que plus les sociétés sont civilisées et tranquilles, plus elles s'engagent dans la voie des excès - pour l'homme social, vivre c'est se dépenser plus ou moins vite."3
On ne peut mieux décrire l'état des lieux de notre post-modernité où les surexcitants sont le prolongement d'une sédentarité métropolitaine en voie de généralisation accélérée, grâce notamment à cette télé-action qui remplace désormais l'action immédiate... L'inertie, la passivité de l'homme post-moderne exigeant un surcroît d'excitation, non seulement par des pratiques sportives ouvertement dénaturées, mais aussi dans le cas d'activités coutumières où l'émancipation corporelle due aux techniques de la télé-action en temps réel liquide les traditionnelles nécessités de la vigueur physique comme de l'effort musculaire.
Finalement, l'invention du stimulateur cardiaque, capable de reproduire, de suppléer le rythme de la vie, aura été l'un des points de départ de ce genre d'innovations bio-technologiques. Après les "xénogreffes" d'organes d'animaux, c'est maintenant l'heure des "technogreffes", le mixage du technique et du vivant, l'hétérogénéité organique n'étant plus celle d'un corps étranger adjoint au corps propre d'un patient, mais celle d'un rythme étranger susceptible de le faire vibrer à l'unisson de la machine.
Comment supposer, dès lors, que les choses restent en l'état ? Que cette soudaine surexcitation du rythme cardiaque par une prothèse ne se prolonge pas demain par de nouveaux excès, l'invasion d'autres procédures d'accélération de bio-rythmes jugés trop lents ? De fait, c'est la réalisation, près d'un siècle plus tard, du rêve des futuristes italiens : le corps de l'homme intégralement nourri de la technique grâce à la miniaturisation de "machines-microbes" invisibles ou presque, avec cependant une différence majeure dans l'ordre de grandeur de la vitesse puisqu'il ne s'agit plus, comme l'espérait Marinetti, de rivaliser avec l'accélération des moteurs en faisant du corps-locomoteur de l'individu l'équivalent de la locomotive ou de la turbine électrique dont les vitesses relatives sont dépassées - mais bien de tenter d'appareiller le corps humain pour le rendre contemporain de l'ère de la vitesse absolue des ondes électromagnétiques. L'émetteur-récepteur en temps réel succédant désormais au moteur surpuissant susceptible de parcourir au plus vite l'espace réel des territoires.

Souvenons-nous, depuis l'origine de la vie, la course est éliminatoire : éliminatoire pour le prédateur capable de rejoindre sa proie au plus vite, éliminatoire également pour les sociétés humaines incapables de développer l'accélération de leur production et de leur distribution. Or, dans cette course, cette concurrence sauvage, on élimine non seulement l'adversaire (l'animal trop lent) mais on élimine aussi des éléments de son propre corps. Par exemple, on perd du poids pour être en forme, on s'amincit pour améliorer ses réflexes, son influx nerveux... mais en même temps, on élimine le territoire naturel en le rendant plus "conductible", plus rectiligne et c'est l'invention de L'INFRASTRUCTURE du stade, de l'hippodrome ou de l'aérodrome, l'espace réel du lieu de la course devenant soudain le produit du temps réel d'un trajet.
Ainsi, le corps "territorial" est-il, à l'instar du corps "animal" du coursier ou de l'athlète, rigoureusement configuré, voire intégralement reconstitué par la vitesse. Vitesse relative d'un déplacement physique hier, vitesse absolue des transmissions micro-physiques aujourd'hui, vitesse limite, véritable mur de la lumière - après ceux du son et de la chaleur - où la course, la concurrence vitale, vont subir une sorte de transmutation.
Puisque l'étalon de grandeur de l'accélération a atteint le seuil infranchissable (selon la loi de la relativité) des 300 000 km/seconde, on va maintenant poursuivre l'élimination à l'intérieur même de la matière vivante, reconstituant cette fois la dynamique vitale, phagocytant le vif, la vitalité même du sujet. On ne va plus seulement provoquer le développement des muscles ou la souplesse des articulations par des exercices rythmiques ou des produits anabolisants, mais stimuler les fonctions nerveuses, la vitalité de la mémoire ou de l'imagination, provoquant une restructuration des sensations par de nouvelles pratiques mnémotechniques.
à ce stade de l'histoire, la concurrence éliminatoire élimine non plus du poids, pour rendre le corps plus leste et donc plus apte à la course, mais elle modifie les rythmes vitaux, elle comble même les vides de l'espace intra-organique du sujet par l'adjonction d'organes de suppléance.
Ecoutons Marvin Minsky nous vanter ce type de reconstruction physiologique : "Cela signifie que vous pourrez avoir, à l'intérieur de votre crâne, tout l'espace que vous voudrez pour implanter des systèmes et des mémoires additionnelles. Alors, petit à petit, vous pourrez apprendre davantage chaque année, ajouter de nouveaux types de perception, de nouveaux modes de raisonnement, de nouvelles façons de penser ou d'imaginer."4

Ainsi, le MÉTA-DESIGN des neurosciences ne s'attache-t-il plus à la mise en forme de la structure ou de l'infrastructure d'un "objet" industriel, mais il régénère les impulsions des neurotransmetteurs d'un "sujet" vivant, réalisant, dès lors, une sorte d'ergonomie cognitive, dernier type de connexion neuroleptique que l'on pourrait dénommer l'INTRASTRUCTURE du comportement.
Rappelons à ce propos une évidence méconnue résultant du déclin de la primauté de l'étendue de l'espace géographique, au profit de celle, toute récente, de l'absence de durée du temps chronographique - rendre le corps et son énergie vitale contemporains de l'ère des télé-technologies de la transmission instantanée, c'est abolir du même coup le distinguo classique entre l'interne et l'externe, au bénéfice d'un dernier type de centralité ou, plus exactement, d'hypercentralité, celle du temps, d'un temps "présent" pour ne pas dire "réel", qui supplante définitivement la distinction entre la périphérie et le centre, comme la pilule anti-sommeil supprime l'alternance de la veille et du repos réparateur.
Si naguère, être présent c'était être proche, physiquement proche de l'autre, dans un face-à-face, un vis-à-vis où le dialogue était rendu possible par la portée de la voix ou celle du regard, la venue d'une proximité médiatique fondée sur les propriétés du domaine des ondes électromagnétiques, parasite la valeur du rapprochement immédiat des interlocuteurs, cette soudaine perte de distance rejaillissant sur l'être-là, ici et maintenant. Si désormais l'on peut non seulement agir, mais encore "télé-agir" - voir, entendre, parler, toucher ou encore sentir à distance5 - , apparaît la possibilité inouïe d'un brusque dédoublement de la personnalité du sujet qui ne saurait laisser longtemps intacte "l'image du corps", autrement dit la proprioception de l'individu... Tôt ou tard, cette intime perception de la masse pondérale perdra toute évidence concrète, liquidant du même coup la classique distinction entre le dedans et le dehors, l'hypercentre du temps réel (ou, si l'on préfère, du présent-vivant) du corps propre - ÉGOCENTRATION - l'emportant désormais sur le centre de l'espace réel du monde propre - EXOCENTRATION - la notion essentielle d'être et d'agir, ici et maintenant, perdant tout sens.
En guise d'illustration de ce curieux phénomène égocentrique, écoutons les remarques d'un individu ayant subi la greffe du foie : "C'est étonnant, me déclarait-il en substance, lorsque mon foie est tombé malade, il est devenu plus lourd, tel un poids mort. Ensuite, lorsque la transplantation a enfin réussi, je craignais de perdre mon nouveau foie, j'avais peur qu'il ne se détache de mes entrailles. J'étais comme une femme enceinte au dernier mois de sa grossesse, qui évite les mouvements brusques pour empêcher un accouchement prématuré."
"Nous mourons en détail", expliquait l'anatomiste Xavier Bichat... Mais vivre, peut-on vivre en détail ? En rupture d'unité et donc d'identité proprioceptive ? Lorsque notre malade déclare ouvertement que "quelque chose tombe en lui" comme un poids mort (son foie malade) ou comme un corps étranger insuffisamment intégré à ses viscères (le foie greffé), il indique qu'il existe une sorte de gravité vitale, de pesanteur des viscères du corps propre qui caractérise à la fois la maladie et son remède, la transplantation. Une gravitation intra-organique qui redouble de fait, celle, externe, du corps vivant au sein de son monde propre, au sein de l'étendue géographique d'une planète parmi d'autres, également soumises à l'attraction universelle... "Le silence est la santé des organes", prétendait le chirurgien René Leriche. En fait, cette sensation de dislocation intra-organique de notre malade opère une singulière confusion entre le monde où nous nous mouvons au risque de la chute, et celui qui se meut en nous, sans nous. Monde d'une certaine intégrité physiologique dont la discrétion était jusqu'ici garante d'une vie paisible.

Nous retrouvons ainsi l'argumentaire de Nietzsche. Ecoutons-le, à propos de Zarathoustra, lui-même considéré comme type : "Pour comprendre ce type, il faut d'abord se rendre compte de sa première condition physiologique : elle est ce que j'appelle la grande santé. Nous autres hommes nouveaux et innommés, hommes difficiles à convaincre, nous qui sommes nés trop tôt pour un avenir dont la démonstration n'est pas encore faite, nous avons besoin pour une fin nouvelle, d'un moyen nouveau, je veux dire d'une nouvelle santé, d'une santé plus vigoureuse, plus aiguë, plus endurante, plus intrépide et plus joyeuse que ne furent jusqu'à présent toutes les santés."6
Renouvellement, sinon du corps, du moins de la "santé", importance d'une autre "nutrition", selon le philosophe, l'homme futur "aura avant tout besoin d'une chose, la GRANDE SANTÉ, d'une santé que l'on possède, mais qu'il faut aussi conquérir sans cesse puisque sans cesse il faut la sacrifier."7 On connaît la suite de ces propos, il faut des hommes "mieux portants", dangereusement bien portants... Hommes ou plutôt surhommes, dont la récompense devrait être "un pays inconnu dont personne encore n'a vu les frontières, un au-delà de tous les pays".8
Hélas, cet au-delà radieux est devenu, depuis peu, un simple en deçà de tous les pays, de toutes les frontières des régions du monde propre... Malgré la grande illusion de la prétendue conquête cosmique, la mise en oeuvre de la vitesse absolue, la relativisation de toute grandeur et une régression vers l'infinitésimal... Désormais, il n'y a plus d'avenir dans les voyages au long cours - y compris extra-galactiques - , la perte de l'horizon terrestre du monde propre, c'est la perte de toute mesure. Hors de la planète Terre, rien n'est "grand" ou éloigné, et il n'y a de perspective que dans l'intrusion, l'introspection intra-organique, la corporéité physiologique devenant brusquement le dernier étalon de la mesure du déplacement, mais d'un déplacement sur place, au sein d'un corps animal devenu l'ultime planète.
En effet, au-delà des frontières de notre biosphère, il n'y a plus de dimensions dignes de ce nom : plus de hauteur, de largeur ou de profondeur, ni hier ni demain, seulement des années-lumière ; moins un "temps", une mesure de la durée, qu'une démesure cosmique : celle de la vitesse de la lumière, vitesse absolue et ultime limite, d'où l'illusion d'optique de la dilatation d'un Univers prétendument en expansion.9

De Fred Astaire à Michael Jackson, l'homme surexcité a de très nombreux ancêtres, en particulier parmi les danseurs chers à Nietzsche, les acteurs, les contorsionnistes ou encore ceux dont les corps sont devenus progressivement des instruments. Mais le plus récent spécimen est certainement l'Australien Stelarc. à la question : qu'est-ce que vous fabriquez exactement sur scène ? il répondait : "J'essaie d'étendre les capacités du corps en utilisant la technologie. J'utilise par exemple des techniques médicales, des systèmes sonores, une main robotique, un bras artificiel. Dans mes performances, il y a quatre sortes de mouvements : le mouvement improvisé du corps, le mouvement de la main robotisée qui est contrôlé par les signaux des muscles de mon estomac et de mes jambes. Le mouvement programmé du bras artificiel, le mouvement de mon bras gauche secoué, indépendamment de ma volonté, par un courant électrique. C'est, en fait, l'imbrication de ces mouvements volontaires, involontaires et programmés, qui me paraît intéressante."10
Adepte d'une symbiose parfaite entre l'humain et la technologie, il répond à la question : êtes-vous un chorégraphe ? "Je n'ai pas de compétences musicale ou chorégraphique, mais par exemple, j'amplifie les signaux et les sons corporels, comme les ondes du cerveau, les flux sanguins ou les mouvements musculaires. Il s'agit à la fois d'une expérience physique et d'une expression artistique."
Se prétendant le survivant de l'ère de la physiologie mais aussi bien de celle de la philosophie, il explique encore : "J'ai commencé au cours de mes performances à me poser des questions sur le DESIGN DU CORPS HUMAIN, et plus je travaille, plus je crois que le corps est désormais obsolète !"
"Les technologies sont aujourd'hui plus précises et plus puissantes que le corps humain. Aujourd'hui, notre espace ne se limite plus à notre biosphère, nous nous dirigeons vers un espace extra-terrestre, alors que notre corps n'est conçu que pour cette biosphère."
Reprenant les analyses nietzschéennes, notre artiste prolonge son propos en déclarant que la "déconstruction" ne devrait pas être seulement celle du langage - médium de communication par excellence - , mais celle de notre physiologie, origine et fin de notre perception du monde : "La limite ultime de la philosophie, c'est la limite physiologique, nos faibles capacités organiques, notre vision pan-esthétique du monde... En fait, je pense que l'évolution arrive à son terme lorsque la technologie envahit le corps humain."
Bardé d'électrodes, d'antennes, et doté de deux laser-eyes, notre mutant volontaire pousse très loin l'analogie avec la robotique du télé-opérateur - celle où l'homme est à l'intérieur de l'androïde - , mais il opère une conversion drastique puisque son espérance est exactement inverse : "Aujourd'hui, dit-il, la technologie nous colle à la peau, elle est en train de devenir une composante de notre corps - depuis la montre jusqu'au coeur artificiel ; c'est pour moi la fin de la notion darwiniste d'évolution en tant que développement organique sur des millions d'années, à travers la sélection naturelle. Dorénavant, avec la nano-technologie, l'homme peut avaler la technologie. Le corps doit donc être considéré comme une "structure". C'est seulement en modifiant l'architecture du corps qu'il deviendra possible de réajuster notre conscience du monde."
Désirant ardemment l'éjection du corps propre hors de son enveloppe naturelle, il reprend par la suite le thème de la chute des anges : "Aussitôt que le corps sera assailli par la précision, la puissance de la technologie, aussitôt que le corps sera précipité hors de la terre, alors il ne s'agira plus du "langage" mais de la "structure" même du corps, de la physiologie."
à la question : "Mais vous inventez l'Eve future ?" il rétorque : "Ce n'est pas aussi simple, pour moi, il n'y a pas d'abord le verbe ! Ce que je préconise, ce n'est pas d'adapter l'espace à notre corps, mais au contraire, de remodeler notre corps. La question est donc : comment modeler une physiologie humaine pan-planétaire ?"
Soucieux de parvenir enfin au corps, que dis-je, à l'HOMME-PLANÈTE délivré de l'attraction terrestre, impératif catégorique d'un type humain devenu post-évolutionniste, Stelarc poursuit : "En d'autres termes, il faut poser la question : comment remodeler un corps humain qui puisse exister dans des conditions variées d'atmosphère, de gravitation et de champ électromagnétique ?"
Délirant, comme la plupart des astronautes, sur les voyages extra-galactiques, Stelarc explique encore que les expéditions futures se mesurant en années-lumière, la condition de possibilité serait de prolonger la vie, non plus dans une recherche faustienne d'immortalité, mais pour la nécessaire extension de l'intelligence au-delà de la Terre.
Une fois de plus, le désir exotique du "grand voyage outre-monde" n'est qu'un alibi de l'intrusion des techniques au sein du monde intérieur, celui des viscères : "Nous pouvons évider le corps humain et remplacer demain les organes inutiles par des technologies nouvelles ! Que se passerait-il par exemple, si l'on pouvait se doter d'une nouvelle peau capable à la fois de respirer et de réussir la photo-synthèse, de transformer en nourriture les rayons du soleil ? Munis d'une telle "peau", nous n'aurions plus besoin d'une bouche pour mâcher, d'un oesophage pour avaler, d'un estomac pour digérer ou de poumons pour respirer"...
On remarquera que l'idée d'un phagocytage de l'espace intérieur proposé il y a quelques années par Marvin Minsky a déjà fait son chemin. Désormais, faute d'un horizon lointain, il existe un horizon de substitution : l'épaisseur de notre masse pondérale se dilate à l'instar de la masse cosmique, pour laisser place à un nouvel équipement post-industriel mais surtout "post-évolutif" de l'être vivant. "La perspective nouvelle, c'est que le corps peut être colonisé par des organismes synthétiques miniaturisés. Alors que précédemment, la technologie se contentait d'entourer le corps, de le protéger de l'extérieur."
On le comprend, le projet colonisateur - endocolonisateur - n'est plus d'entourer de ses soins le corps du patient, mais de le transformer en "matière première", faire de l'homme surexcité un rat de laboratoire... Ecoutons la fin de ce délire symptomatique : "Les instruments ont toujours été en dehors du corps humain, mais maintenant la technologie n'explose plus loin du corps, elle implose à l'intérieur du corps. C'est très significatif et c'est peut-être l'événement le plus important de notre histoire : ce n'est plus d'envoyer des technologies vers d'autres planètes, mais de les faire atterrir sur notre corps !"11
On l'observe bien, la conversion est totale. Sous le prétexte d'émancipation extra-terrestre, les technosciences se précipitent sur le corps de cet homme-planète en apesanteur et que plus rien ne protège vraiment, ni éthique, ni morale bio-politique. à défaut de s'échapper de notre biosphère naturelle, on va, comme si souvent déjà, coloniser une planète infiniment plus accessible, celle d'un corps-sans-âme, corps profane, pour une science sans conscience qui n'a cessé de profaner l'espace du corps de l'animal, de l'esclave ou du colonisé des empires de jadis. Jamais, en effet, on n'a dominé l'étendue géophysique sans contrôler, plus étroitement encore, l'épaisseur, la profondeur microphysique de l'être asservi : domestication des espèces, dressage rythmique du comportement du guerrier, du serviteur, aliénation du travailleur à la chaîne, anabolisants imposés aux sportifs. Autant d'exemples qui illustrent ce tout dernier projet dont notre Australien n'est évidemment pas l'instigateur mais plutôt la victime, une victime consentante comme l'est si souvent l'être perverti par son maître. Au moment où l'on parle en Europe de purification ethnique, l'apurement des viscères du vivant évidé vient à point nous avertir des possibilités d'une tyrannie endogène des neurosciences, l'ergonomie cognitive développant déjà le dernier type de DESIGN HUMAIN, dressage de réflexes conditionnés, MÉTA-DESIGN des facultés conceptuelles ou perceptuelles, où le règne de l'informatique atteint enfin le corps du patient, en deçà du vêtement, de l'uniforme, réalisant un nouveau genre de "sous-vêtement intime", où la mise en forme du comportement nerveux vient prendre le relais du DESIGN de l'objet de consommation d'une ère industrielle finissante.

Parvenue à ce point précis de l'histoire des sciences et des techniques, la question darwinienne de l'évolution du vivant prend un autre sens, d'autant que la contestation de l'évolutionnisme n'est plus seulement le fait de telle ou telle interprétation religieuse ou philosophique, mais aussi celle des tenants des sciences de l'évolution, comme le professeur Louis Thaler de l'université de Montpellier : "Il me semble indiscutable que l'homme évolue aujourd'hui sous l'effet de ce que j'appellerais un relâchement de la sélection, ce phénomène est un des effets du progrès, en particulier de la médecine."12
Reprenant les arguments de Stelarc sur le déclin du darwinisme lorsque la technologie des prothèses envahit le corps de l'homme, le professeur Thaler poursuit : "Une bonne vue est chez les peuplades qui vivent encore de la cueillette et de la chasse, un facteur de survie - de même qu'une bonne ouïe ; cela n'est évidemment pas vrai pour l'homme moderne, qui corrige ces défauts par des lunettes ou des prothèses auditives." Et revenant plus loin sur l'importance des mutations génétiques, il précise encore : "Les mutations sont la base de l'évolution. Fruits du hasard, celles-ci sont statistiquement plus souvent défavorables et handicapantes, le créneau des "bonnes" mutations est donc étroit. Or, jusqu'à présent, dans des conditions de forte pression de la sélection naturelle, elles finissaient toujours par prendre le pas sur les "mauvaises" mutations. Ce n'est plus le cas aujourd'hui où les mutations se valent de plus en plus."
D'où cette idée d'une "sourde fatigue vitale", d'un relâchement important de la pression sélective dans un milieu, un environnement artificiel, où la "technosphère" l'emporte sur la "biosphère". Il est fascinant d'assister aujourd'hui à ce déni de la puissance de survie par ceux-là mêmes qui s'étaient faits les apôtres des sciences de l'évolution et donc de la sélection des plus aptes à survivre...

Ecoutons maintenant l'explication de ce pessimisme matérialiste : "Ce relâchement de la sélection laisse prévoir une accumulation des défauts génétiques au fil des générations, et donc d'une population humaine équipée d'un nombre croissant de prothèses appelant des dépenses de santé toujours plus importantes."
Rappelons au passage que ce constat est effectivement confirmé par les experts, qui prévoient qu'en l'an 2000, la moitié des actes chirurgicaux sera consacrée aux transplantations et à la pose de prothèses.
"Le sauvetage des prématurés dans nos maternités, explique encore Louis Thaler, tendrait à introduire dans la population des mutations qui auraient eu tendance à être éliminées. Avec les données actuelles de l'évolution, on peut donc prévoir à long terme une relative dégénérescence de l'espèce humaine. Relative, car cette "non-sélection" change peu les caractéristiques moyennes de la population humaine. Elle entraîne surtout une disparité plus grande des caractères, à l'intérieur d'un certain cadre : celui qui permet à l'espèce d'être en équilibre avec son milieu."
Nous sommes donc en présence d'une sorte de convergence des interprétations entre la panne de la sélection "naturelle" et celle du déséquilibre "écologique"... déséquilibre qui atteint non seulement l'habitat humain, la qualité des substances qui composent le milieu naturel, mais le type de régulation entre "corps propre" et "monde propre". Ecoutons encore le directeur de l'Institut des sciences de l'évolution de Montpellier: "La sélection naturelle est un facteur de stabilisation avant d'être un moteur d'évolution. Elle aboutit à l'élimination des spécimens différents de la moyenne. Avec le relâchement de la sélection naturelle autorisé par la médecine - mais aussi par le développement de la technosphère - , c'est ce mécanisme qui s'estompe, offrant une place au plus grand nombre de mutations et donc de malformations génétiques."
Conscient de l'écho d'un tel discours et du risque d'une interprétation eugéniste de ses propos, le professeur Thaler précise : "Je souligne que cette "dégénérescence relative" prévisible n'est discernable que dans l'ordre du physique. Elle n'a de retentissement sur le mental que dans des cas pathologiques. Le nazisme, qui parlait aussi de dégénérescence et militait pour un eugénisme salvateur, arguait de l'existence d'une race supérieure physiquement et intellectuellement, ce qui n'a évidemment aucun fondement scientifique."
Même si cette remarque est indispensable pour éviter tout dérapage et tout malentendu raciste, la question du dépassement du darwinisme reste entière. En effet, si le "surhomme" de demain c'est le valide suréquipé qui contrôle son environnement sans se déplacer physiquement, à la manière de l'invalide équipé de prothèses qui, aujourd'hui déjà, agit et se déplace sans grand recours à la force musculaire, l'évolution entre dans une phase TECHNO-SCIENTIFIQUE, et c'est un événement dont ne nous parle évidemment pas notre spécialiste de la sélection naturelle, alors que ce constat de faillite réintroduit soudain l'éventualité sinon d'une "race supérieure", du moins d'une "espèce supérieurement équipée" - ce qui n'est somme toute que l'accomplissement de ce que les politiques ont appelé le développement économique et social depuis l'essor industriel de l'Occident - même si dans la réflexion sur l'évolution, il importe au plus haut point de faire la part du physiologique et du social pour éviter toute dérive eugéniste, on ne peut extraire du sociologique la question du technologique, dès lors que nous sommes en présence des prémisses d'une sorte d'INTÉGRISME TECHNIQUE, de reconstruction attendue du corps humain, soit par l'adjonction de prothèses superficielles, soit par l'intrusion intra-organique de celles-ci au sein de nos organes, telle que la projettent les nano-technologies du vivant, la future BIO-TECHNOLOGIE.
S'il existe donc des pressions dirigées par le milieu naturel - la biosphère - qui aboutiraient selon Darwin à la sélection naturelle, il existe également des pressions exercées par le milieu artificiel - la technosphère - , l'inertie comportementale du sédentaire urbain n'étant pas sans conséquences. En fait, la question du contrôle de l'environnement à partir de prothèses interactives fonctionnant en temps réel ne concerne pas essentiellement l'aménagement d'un corps géographique et territorial déjà dévalué, mais bien l'aménagement, l'équipement du corps animal de l'homme par des intrastructures dont, comme nous l'avons vu, le stimulateur cardiaque est et restera longtemps l'objet emblématique, dans la mesure où son pouvoir s'exerce sur le rythme, l'énergie vitale de l'être.13
La question de la liberté est donc au centre de la problématique des techno-sciences comme des neuro-sciences. Dans quelle mesure l'individu pourra-t-il échapper au désordre des sens ? Dans quelle mesure sera-t-il encore capable de garder ses distances devant la soudaine surexcitation de ses sens ? De quel type nouveau de dépendance ou d'accoutumance s'agira-t-il demain, phénomènes de possession ou de dépossession ?
La question reste entière, mais on peut du moins considérer qu'elle concerne directement le design, le MÉTA-DESIGN des moeurs et des comportements, puisqu'elle introduit l'humanité à l'expérience, que dis-je, à l'expérimentation grandeur nature d'un corps véritablement MÉTA-PHYSIQUE, d'un MÉTA-CORPS indépendant des conditions de milieu, dans la mesure où l'espace réel - l'étendue du monde propre mais également l'épaisseur du corps propre de l'individu - perdra progressivement de son importance au profit du temps réel d'impulsions, de surexcitations nano-technologiques qui succéderont aux rythmes vitaux.

Encore quelques interrogations : la dégénérescence annoncée de l'évolution nous conduit-elle de la sélection naturelle vers une sorte de sélection artificielle, fruit du développement des technosciences, où le corps physique de l'homme pédestre (Kierkegaard) perdrait peu à peu de son utilité au profit de l'émergence d'un corps véritablement métaphysique, capable de le supplanter ?
N'avons-nous pas déjà assisté au siècle dernier, avec l'essor des machines-outils par exemple, aux prémices d'une telle substitution de la technique à la force musculaire de l'ouvrier ?
Au chômage "technique" de l'homme de peine de l'ancienne entreprise industrielle, allons-nous bientôt substituer une sorte de chômage forcé de certains organes vitaux considérés comme dépassés et dont les performances énergétiques seraient jugées tout à fait insuffisantes ?
Après la mise au rebut de l'histoire du "prolétaire" n'allons-nous pas assister demain à l'exclusion, à la mise en panne d'une physiologie humaine considérée comme définitivement obsolète devant les prouesses des nano-technologies intra-organiques ?
Devant les exigences d'un environnement terrestre de plus en plus artificialisé et les conséquences désastreuses d'une pollution dont les méfaits interdiront souvent l'ancienne "vie au grand air", n'allons-nous pas assister à la naissance d'un nouveau type de FONDAMENTALISME, non plus lié à l'espérance en Dieu des croyances traditionnelles, mais au culte, au "techno-culte", d'une science dénaturée, véritable INTÉGRISME TECHNO-SCIENTIFIQUE dont les ravages ne seraient pas moindres que ceux du fanatisme religieux, la volonté de puissance d'une science sans conscience débouchant sur une intolérance encore inimaginable aujourd'hui, dans la mesure même où elle s'attaquerait non plus à certaines particularités de l'espèce - le sexe, la race ou la religion - mais au vivant, à une vitalité "naturelle" définitivement disqualifiée par la venue quasi messianique d'un homme intégralement surexcité.
Si c'était le cas, nous assisterions alors au renversement, à l'inversion de la logique nietzschéenne. Ecoutons le philosophe : "Quand dans l'ensemble de l'organisme, le moindre organe se relâche et cesse de faire valoir avec une sûreté parfaite sa conservation de soi, son énergie propre, l'ensemble aussitôt dégénère. Le physiologiste exige l'ablation de la partie dégénérée. Il nie toute solidarité avec ce qui est dégénéré, il est loin de le prendre en pitié. Mais le prêtre veut précisément la dégénérescence de l'ensemble de l'humanité. C'est pour cette raison qu'il conserve ce qui dégénère."14
Que dire, lorsque c'est la "science" qui annonce elle-même la dégénérescence de l'évolution de l'humanité ? Sinon qu'elle assume à son tour une nouvelle sorte de "prêtrise", celle qui inaugurerait, à défaut d'une nouvelle sainteté, la naissance d'une nouvelle santé, pour un corps nouveau, un méta-corps composé d'organes de suppléance plus efficients que ceux de notre physiologie naturelle...
à la fin de son Ecce homo, Nietzsche conclut : "Enfin, et c'est ce qu'il y a de plus terrible dans la notion d'homme bon, on prend parti pour tout ce qui est faible, malade, mal-venu, pour tout ce qui souffre de soi-même, pour tout ce qui doit disparaître. La loi de la sélection est contrecarrée. De l'opposition à l'homme fier et d'une bonne venue, à l'homme affirmatif qui garantit l'avenir, on fait un idéal. Cet homme devient l'homme méchant... Et l'on ajoute foi à tout cela, sous le nom de morale."15 Lorsque cette loi de la sélection naturelle n'est plus contrecarrée par la seule foi en la transcendance de l'être, mais bien par une loi de la sélection artificielle, la venue soudaine par-delà le BIEN et le MAL, d'un INTÉGRISME TECHNIQUE et non plus MYSTIQUE, que reste-t-il de la "grande santé" de l'homme surmonté de Nietzsche ? La production prochaine d'une SURVITALITÉ biotechnologique ne remet-elle pas en cause les fondements mêmes de la philosophie du "surhomme" ?
La question du devenir du DESIGN, ou plus exactement d'un MÉTA-DESIGN "post-industriel", trouve ici son fondement, je dirais même, son fondement MÉTA-PHYSIQUE. Du surhomme évolutionniste du siècle dernier à l'homme surexcité et post-évolutionniste du siècle qui vient, il n'y avait qu'un pas à franchir, un pas de plus vers les ténèbres d'un obscurantisme post-scientifique.


Notes

1. Texte paru dans L'art du moteur, Galilée, 1993.
2. Ecce homo, Denoël-Gonthier, 1971, p. 38.
3. Traité des excitants modernes, Castor Astral, 1992, p. 22-23.
4. Art Press, numéro spécial "Nouvelles Technologies", 1991.
5. On vient de mettre au point les premiers capteurs olfactifs.
6. Ecce homo , p. 116.
7. Ibid, p. 117.
8. Ibid, p. 117.
9. Karl Popper, Un univers de propension , éd.de l'Eclat, 1992, p. 17/5.
10. L'Autre Journal, septembre 1992, p. 24 et suivantes.
11. Ibid, p. 29.
12. Libération, supplément scientifique, 12 décembre 1990.
13. à Barcelone, à l'automne 1992, on a implanté des stimulateurs cardiaques dès leur naissance à des jumelles, Marie et Thérèse.
14. Ecce homo, p. 110.
15. Ibid, p. 167.


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