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ALLIAGE


Alliage, numéro 20-21, 1994


D'une origine biologique des techniques


Généalogie des automates et des organismes techniquement modifiés, de l'autonomisation des artefacts à la spécificité des techniques*


Michel Tibon-Cornillot




Certaines productions industrielles se développent selon des orientations assez imprévues : les marchandises, la monnaie, les informations, les machines s'interconnectent et semblent s'animer selon des règles qui leur sont propres. Ces sortes d'hypostases1 ne seraient-elles pas autant de manifestations d'une loi, celle de "l'autonomisation des artefacts". Quelle est cependant la légitimité d'une telle loi; et de quel type de phénoménalité veut-elle rendre compte ? Pour illustrer ce dernier point, j'emprunterai au jeune Hegel2 deux exemples : ils concernent les machines modernes et les nouvelles formes de la monnaie et ses circulations.

Selon lui, une théorie des machines n'est pas séparable de celles qui concernent l'outil et le travail. Ainsi, le travail est une expression élevée de l'humain dans la mesure où il exprime activement cette part fondamentale de l'homme, sa participation au mouvement de la négativité. En effet, le travail est la négativité même et son action à l'égard de l'objet est de le mettre à mort : "arracher son objet à son contexte vivant et le poser comme un être qui, comme tel, doit être anéanti."3 L'outil comme expression du travail permet au sujet de faire passer à un niveau supérieur son rapport immédiat à l'anéantissement de l'objet. L'acte de mise à mort passe dans ce nouveau moyen-terme qu'est l'outil : c'est pourquoi l'outil est la mort-même. Mais l'instrument est encore passif, car dans l'utilisation de l'outil traditionnel la part "formelle" de l'anéantissement de l'objet reste dévolue à l'artisan qui tient l'outil et en connaît la technique efficace. Avec l'apparition des machines modernes, d'étranges phénomènes se font jour : "Dans la machine, l'homme supprime même cette activité formelle qui est sienne et fait travailler cette machine pour lui. Mais cette tricherie dont l'homme use face à la nature et par laquelle il s'arrête en deçà de la singularité de la nature se venge contre lui."4 La machine inaugure un ordre de réalité différent dans la mesure où elle s'émancipe des bornes physiques et mentales de l'homme : elle est l'outil autonomisé, un redoublement de l'autonomisation de l'acte travailleur qui avait commencé avec l'instrument. La machine est une concrétion de l'acte de mise à mort, une extériorisation de l'essence négative du sujet pratique qui acquiert une existence objective autonome. Hegel entrevoit dans cette existence autonome du négatif, dans cette hypostase du travail d'anéantissement de la matière, la possibilité d'un destin irrécupérable : dès 1801, il voyait en ce processus une source d'épouvante.

Cette existence autonome que prend le négatif dans les machines n'en est pas le seul exemple : c'est aussi le cas de l'argent moderne. Pour le jeune Hegel, au début du XIXe siècle, l'économie industrielle dans son ensemble est en train de devenir un nouveau destin. Elle s'anime selon des lois inconnues qui brisent les liens organiques entre les hommes et permettent de produire une masse croissante de biens, tout en appauvrissant une masse croissante d'hommes. Incapable de s'unifier "spirituellement", cette nouvelle nature trouve pourtant son unification par et dans l'argent moderne : "L'argent est ce concept matériel, existant, la forme de l'unité, ou encore la possibilité de toutes les choses du besoin".5 Etrange notion que celle de "concept matériel" ! Du concept, l'argent tire sa dynamique unificatrice ; il est bien la réalité qui unifie toutes les marchandises et donne accès à tous les biens. Mais ce concept est matériel, alors que le concept en vérité est lui essentiellement spirituel. Comment faut-il alors interpréter cette inversion ? Comme pour les machines, une part du mouvement de l'esprit est passée dans la matière et s'est autonomisée : "Le besoin et le travail élevés à cette universalité (celle de l'argent) forment ainsi pour soi dans un grand peuple un système de communauté et de dépendance réciproque, une vie qui se meut en soi-même - autonome - d'une réalité morte, vie qui, dans son mouvement, s'agite d'une manière aveugle et élémentaire et qui, tel un animal sauvage, a besoin d'être continuellement dompté et maîtrisé avec sévérité."6

Les machines et l'argent seraient "animés d'une vie qui se meut en soi-même - autonome - d'une réalité morte". S'agit-il d'un simulacre, ou d'une simulation ou bien plutôt d'une très curieuse réalisation culturelle caractérisant les sociétés occidentales dans leur période moderne ? Comment admettre comme hypothèse de travail l'existence d'hypostases matérielles des productions imaginaires, la présence de concrétions de symboles animées d'une existence objective. Disons de suite que l'espace épistémologique ouvert par les développements de la pensée hégelienne fut fermé par ses soins aussi rapidement qu'elle l'avait ouvert. Comment fallait-il alors développer cette hypothèse de "l'autonomisation des artefacts" sans sombrer dans des régressions mystiques irrationnelles ?

Il faut en tester la validité, en suivre la dynamique dans des situations précises. Le thème de l'autonomisation des artefacts, de cette vitalisation de structures artificielles, ne peut garder sa dimension spéculative et, il faut bien le reconnaître, assez provocatrice. Comment traiter une aussi étrange question, "celle de la vie mouvante en elle-même de ce qui est mort" dans un contexte compréhensible et concret ? C'est autour de la question des techniques et de leur rapport aux organismes vivants que je voudrais approfondir ce problème et montrer qu'il n'est peut-être pas aussi étonnant qu'on pouvait le penser.
Que peut bien signifier l'éventuelle attribution de caractères biologiques à des réalisations techniques et scientifiques ? Appliquée aux sciences et aux techniques, cette question reste-t-elle toujours aussi étrange ou bien trouve-t-elle des formes d'expression légitimes et spécifiques à l'intérieur des développements scientifiques et techniques ? Pour répondre à ces questions épistémologiques nouvelles, il faut préalablement introduire deux distinctions importantes :
- la première porte sur la différence essentielle entre les relations "artificiel-vivant" fondées sur la simulation et celles fondées sur des interventions directes dans les organismes vivants afin de les modifier.
- la deuxième distinction épistémologique majeure consiste à découpler les savoir-faire et les lignées d'objets techniques de la rationalité scientifique moderne tout en reconnaissant les liens profonds unissant ces deux entreprises.


Des automates comme le vivant
Première distinction : automates à simulation et organismes techniquement modifiés.

Les organismes vivants, et en particulier les corps humains, sont devenus l'un des objectifs stratégiques des sciences et des techniques modernes. Mais on peut déjà distinguer deux orientations bien différentes de ces rapports vivant-artificiel. La première direction réunit un ensemble de réalisations qui concernent des disciplines fort différentes et pourtant jointes dans le projet commun de simuler des organismes vivant en tout ou en partie. L'origine de ces réalisations est ancienne : on en trouve la présence, la plupart du temps mythique, dans de nombreux textes grecs, hébreux, médiévaux. C'est pourquoi la présentation de l'histoire des automates recoupe celle des débats philosophiques et religieux qui jalonnent en permanence leur possible existence. C'est du reste l'évocation de ces automates imaginaires, symboliquement fort importants, ainsi que les réalisations anciennes qui s'en rapprochent, marionnettes, théâtres d'ombres, statues articulées, premiers montages mécaniques connus, qui permet d'aborder des créations mécaniques déjà plus proches, horloges, machines à calcul, moulins, automates ludiques, dont la présence marque l'Europe, de la Renaissance à l'âge classique.
Il suffit de rappeler sur ce thème que l'histoire des automates a été suffisamment développée (une bonne bibliographie est disponible) mais que les débats religieux puis philosophiques et scientifiques, à propos de la simulation du vivant sont moins connus. C'est pourtant par eux qu'il est possible d'aborder des questions épistémologiques. Autour de la conception cartésienne de l'animal-machine, on peut établir en effet des distinctions entre les lignées des automates traditionnels et classiques et analyser l'un des points d'ancrage des automates modernes. C'est donc autour de la présentation des principaux caractères des néo-automates à simulation qu'il est possible de présenter les enjeux épistémologiques de la cybernétique et surtout ceux qui animent les entreprises cognitivistes, entre les développements de l'informatique et de la neuro-physiologie.


Des organismes techniquement modifiés

Cette orientation des relations vivant-artificiel a pris un essor considérable, et de nombreux laboratoires de neuro-physiologie, d'informatique, collaborent pour réaliser des modèles capables de reproduire de mieux en mieux les activités cérébrales et intellectuelles des hominiens. Mais les relations privilégiées et puissantes qu'entretiennent les néo-automates avec les organismes vivants n'épuisent pas la totalité des liens qui se sont mis en place entre les sciences et les techniques d'une part et les organismes vivants d'autre part. La problématique de la simulation technique moderne s'inscrit dans la dynamique de l'automate. L'horizon est celui des machines avec, comme modèle, les êtres vivants. Il ne s'agit pas d'être "vivant" mais comme "le vivant", au plus près, en mieux. Même les prothèses n'échappent pas à ce redoublement ; de prothèses en prothèses, le but n'est-il pas de fabriquer le double technique, plus fort, plus durable, immortel en quelque sorte, de ce corps vivant si fragile ? Ce mouvement des techniques n'est-il pas guidé, dans son rapport au vivant, par l'antique projet à l'oeuvre dans la fabrication des automates : mieux que les corps vivants, les corps machines ?

Les biotechnologies, à l'évidence, s'inscrivent dans une tout autre perspective. Une bonne partie de leurs développements s'est faite dans les quarante dernières années, en rapport avec l'introduction des hypothèses macromoléculaires en biologie. En établissant une continuité entre des structures formant la matière et celles à l'oeuvre dans le vivant, les biologistes ont pu mettre en évidence les supports moléculaires de l'hérédité et comprendre les mécanismes de la transcription-traduction permettant de passer de l'ADN-ARN aux protéines. Bref, l'efficacité technique, liée à l'introduction de modèles physiques en biologie, n'est pas contestable. Cette percée conceptuelle a permis la naissance et le développement de travaux dont les résultats les plus remarquables sont liés aux manipulations directes du support macromoléculaire de l'hérédité, aux micromanipulations cellulaires liées à la fécondation et à l'embryologie. Dans tous les cas, le rapport des techniques appliquées aux organismes vivants n'a vraiment rien à voir avec les relations évoquées plus haut à propos de la simulation. Leur efficacité tient à leur adaptation aux processus du métabolisme, à une connaissance pertinente des structures chimiques des acides nucléiques, des protéines et du code génétique. Le travail technique en biologie se fonde sur l'explicitation préalable de quelques hypothèses qui établissent une continuité entre la dimension physico-chimique des constituants cellulaires et les grands processus à l'oeuvre dans le métabolisme. Les biotechniques en sont la prolongation pratique. En ce sens, on peut affirmer qu'au réductionnisme physico-chimique en oeuvre dans la biologie, reliant les êtres vivants aux objets inertes, correspond une activité technique agissant directement sur le vivant. L'expression de cette nouvelle situation des techniques apparaît nettement si l'on veut bien se rappeler que pour la première fois une espèce vivante a un accès direct au support de l'hérédité et peut éventuellement le transformer ; l'opérativité technique peut intervenir au coeur du vivant et en infléchir l'évolution.


Comment penser l'autonomie des techniques ?
Deuxième distinction : les techniques ne sont pas réductibles aux sciences.

Les sciences et les techniques contemporaines s'organisent autour des organismes vivants soit pour les simuler, soit pour les mécaniser ou les modifier. C'est une curieuse situation où le vivant devient un enjeu majeur de la rationalité des sciences, bien que cette rationalité à l'oeuvre dans l'étude et la maîtrise des organismes emprunte ses modèles à la physique dont la réussite concerne la matière inerte ! On verra plus loin que ce réductionnisme constitutif en biologie, qui refuse toute frontière entre le vivant et l'inerte, est d'une grande efficacité ; retenons cependant que cette démarche ne suffit pas à expliquer cette réussite. Il faut introduire d'autres distinctions qui, cette fois, ne concernent pas seulement la démarche scientifique mais aussi les savoir-faire techniques. Ma pratique dans un laboratoire de génétique, parmi des chercheurs qui étaient aussi intrigués par ces questions, m'a fait découvrir l'omniprésence des savoir-faire techniques au sein d'une discipline féconde et efficace, la génétique moléculaire. La créativité mise en oeuvre dans l'invention de nouvelles procédures techniques anticipe le plus souvent l'état des connaissances théoriques disponibles, de telle manière qu'elles restent longtemps inexpliquées. C'est pourquoi il est nécessaire de réfléchir aux rapports entre les sciences et les techniques au sein du mixte scientifique et technique contemporain, et de reprendre à d'autres frais la question de l'autonomie des techniques. Ce travail, on va le mener en s'appuyant sur une tradition de penseurs allemands et anglo-saxons du XIXe siècle qui ont travaillé sur ce thème. Les représentants français les plus célèbres de cette mouvance sont Gilbert Simondon et André Leroi-Gourhan.


Une erreur commune : la confusion technique-technologie
La dévaluation dans laquelle sont tenus les savoir-faire techniques dans l'organisation des enseignements, dans l'entreprise, et plus généralement dans les discours dominants, qui réduisent les techniques au rôle de sciences appliquées ou de technologies7, en particulier dans notre pays, est liée à une erreur interprétative fort répandue. C'est elle qu'il faut d'abord repérer.
Une première définition, provisoire, des techniques peut s'exprimer en ces termes : le concept de "technique" désigne l'ensemble des objets et des gestes liés à la fabrication et à l'utilisation de systèmes améliorant, amplifiant, les performances des corps dans leur rapport à l'environnement. Cette définition très générale recouvre un ensemble assez considérable d'attitudes et de réalisations se déployant dans une plage de temps immense, puisque les premiers objets techniques repérés par les paléontologues sont vieux d'environ quatre millions d'années. L'activité technique est par ailleurs omniprésente ; on la retrouve dans l'ensemble des cultures humaines, bien que chaque groupe humain la marque de son caractère propre. Les techniques, leurs objets et leurs relations, accompagnent donc l'homme depuis ses origines et se retrouvent bien sûr en plein coeur de l'activité contemporaine de maîtrise et de reconstruction de la matière et du vivant.
La temporalité très longue au cours de laquelle l'activité technique a évolué parallèlement à l'espèce humaine a été marquée par des moments privilégiés où eurent lieu d'importantes mutations ; celles-ci furent provoquées par des découvertes, soit proprement techniques, soit issues d'un autre champ de l'activité humaine. Les paléontologues sont unanimes en ce qui concerne quelques-unes de ces périodes particulièrement importantes dans l'évolution des techniques : celles de la découverte du feu, de l'agriculture, de l'élevage mais aussi du domptage des chevaux, de la domestication du chien, etc. Dans ces différents exemples, l'accélération du processus d'évolution des techniques est liée à l'invention et à la mise au point de nouveaux dispositifs très remarquables. Dans ces différents exemples, la source des mutations techniques est, elle aussi, technique, mais ce n'est pas toujours le cas, comme le montre l'importance de l'écriture : les sources de son invention sont sans doute différentes.

La mise en place de structures sociales de plus en plus organisées, le mouvement d'urbanisation l'accompagnant qui rassemblait des hommes en nombre toujours plus grand, ont eu très certainement une influence considérable sur le développement des techniques, car ce mouvement d'urbanisation concentrait au sein d'espaces restreints des artisans aux savoir-faire très différents : ils ont pu s'influencer mutuellement et susciter ainsi un renforcement de la créativité. Ces quelques exemples concernant des moments privilégiés de l'évolution des techniques ont eu lieu il y a cent mille ans pour le contrôle du feu (peut-être plus?) ; cinquante mille, cent mille ans pour le domptage des chevaux ; dix mille ans, certainement pour la mise en place des premières sociétés humaines importantes. Mais beaucoup plus proche de nous, il y a cinq cents ans à peine, l'une des mutations importantes des techniques a été provoquée par leur interconnexion avec le domaine des sciences modernes, la mise en oeuvre des méthodes rationnelles qui leur sont propres, et surtout leur formidable activisme.

Les techniques traditionnelles ont disparu ou bien ont été totalement remaniées ; des procédures techniques traditionnelles très élaborées ont dû s'inscrire dans des approches rationnelles portant par exemple sur la parcellarisation des tâches, la recherche effrénée d'une expansion économique ou politique illimitée. Ces bouleversements très profonds sont à l'origine d'une erreur d'interprétation devenue dominante, en particulier dans la tradition française. L'erreur consiste en effet à interpréter les techniques contemporaines en tant que champs d'application des théories scientifiques ; elles se confondent alors avec ce qu'on appelle "les sciences appliquées" ou bien, plus souvent encore, les "technologies", le suffixe "logos" renvoyant à la rationalité scientifique. Les techniques, leurs objets et leur activité sont, dans le meilleur des cas, les "servantes des sciences"; dans le pire, elles n'existent même plus, car elles ne sont pas autre chose que leur champ d'application plus ou moins éclairé par des lumières théoriques venues de l'exercice rationnel propre aux sciences modernes. On aurait ainsi, en un premier temps, une sorte de face à face particulièrement bien observable aux XIXe et XVIIe siècles, entre un ensemble8 en train de naître et se développer, celui des sciences modernes, et un autre ensemble regroupant l'ensemble des techniques traditionnelles précédant depuis fort longtemps l'apparition des sciences modernes (voir la figure 1, phase 1). La conception dominante conçoit alors le développement des technologies comme une sorte de sous-ensemble au sein du grand ensemble des sciences modernes (il est désigné par l'appellation "naissance du sous-ensemble des technologies" dans la phase 1). Le face à face ainsi présenté donne donc naissance à une autre configuration selon laquelle le déploiement logique du sous-ensemble des "technologies" ou "sciences appliquées", s'accompagne d'un mouvement inverse de dévaluation progressive des techniques "traditionnelles"(phase 2 de la figure 1).

Ce face à face entre les deux ensembles décrit dans les phases 1 et 2 de la figure 1 pourrait représenter de façon simplifiée l'essentiel des traits caractérisant l'erreur d'interprétation commune à laquelle je faisais allusion un peu plus haut. C'est la même structure qui dévalue progressivement la valeur des techniques traditionnelles (et contribue pratiquement à leur disparition) et qui conçoit les techniques contemporaines comme des applications des sciences. Cette interprétation a eu et a encore des effets pervers très nombreux tant au niveau pédagogique que dans l'industrie ; elle imprègne par exemple les systèmes de représentations propres aux organisations scolaires et universitaires françaises, dans la mesure où se trouve justifiée idéologiquement la dramatique dévaluation de l'enseignement technique. Par ailleurs, dans les empires coloniaux, cette conception a fortement contribué à faire considérer les techniques traditionnelles comme dénuées de toute valeur.


Pour une autre approche, un schéma différent
Admettons maintenant par hypothèse qu'il existe une spécificité des techniques, des gestes et objets techniques, que les savoir-faire techniques ne sont pas seulement des sciences appliquées mais qu'ils relèvent d'invariants spécifiques irréductibles à la démarche des sciences modernes (sans définir encore la nature de ces invariants). C'est alors qu'il est possible d'organiser autrement la confrontation entre l'ensemble des techniques et celui qui correspond à la naissance et au développement des sciences modernes ; on peut ainsi visualiser les principales caractéristiques d'une interprétation bien différente des rapports entre les sciences contemporaines et les techniques traditionnelles ou modernes. On peut en effet représenter sans difficulté deux ensembles ainsi que le montre la figure 2 ; l'un recouvrirait l'ensemble des théories et pratiques scientifiques, l'autre, l'ensemble des techniques, objets et comportements, traditionnels et modernes. Ces deux ensembles peuvent avoir une zone d'intersection dans laquelle chacun des points relève aussi bien de l'ensemble A, celui des sciences, que de l'ensemble B, celui des techniques. Les techniques contemporaines peuvent donc être représentées par cette zone d'intersection, zone sans cesse en train de croître (la figure proposée ne peut en effet rendre compte de la dynamique animant chacun des ensembles A et B). Les phénomènes techniques modernes sont donc incompréhensibles s'ils ne sont situés dans le contexte de leurs rapports aux sciences, mais ils le restent tout autant si l'on ne tient pas compte de leur rapport avec les caractéristiques principales du développement de l'ensemble des objets techniques. Incidemment, le lecteur remarquera que les objets et gestes techniques contemporains ne sont pas si étrangers aux gestes et techniques traditionnels.9 Ces descriptions montrent que l'on peut sans difficulté proposer une interprétation de l'univers des techniques en préservant soigneusement leur autonomie, sans pour autant négliger l'évidente interconnexion des techniques modernes avec les sciences, leurs méthodes et leurs conceptions.


Peut-on parler d'une origine biologique des techniques ?

Nous savons maintenant qu'il est possible d'admettre une spécificité des techniques sans nier leur étroite intrication avec les développements de la rationalité scientifique ; encore faut-il préciser en quoi consiste cette spécificité inaltérable qui distingue la dynamique interne animant l'activité technique de celle des sciences modernes. Ce thème épistémologique, on va donc l'aborder à partir des recherches concernant une éventuelle origine biologique des techniques et selon deux directions : l'une concerne la création d'un espace commun aux performances techniques obtenues en laboratoire et à celles produites par des organismes vivants, l'autre prend en compte l'éminente proximité de la genèse des savoir-faire techniques et de l'évolution du corps humain, comme le montrent les travaux de Leroi-Gourhan.


L'espace commun aux performances techniques et organiques
Cette problématique se fonde sur une certaine culture biologique dans la mesure où sa mise au point s'est faite à travers une lecture assez systématique des publications scientifiques. La littérature scientifique en biologie publie de plus en plus souvent des études montrant que des performances obtenues par des organismes vivants se déploient selon des protocoles très proches, parfois identiques à ceux obtenus en laboratoire dans un contexte totalement différent. L'un des cas les plus remarquables concerne le génie génétique, mis au point à partir de 1970 selon des protocoles techniques complexes, et l'élucidation dix ans après par J. Schell et M. van Montagu, d'un phénomène observé depuis longtemps, la tumorisation de certains végétaux par induction bactérienne.10 Les auteurs ont pu comprendre ce phénomène complexe en recherchant et en trouvant dans l'attaque bactérienne les principales étapes caractérisant le génie génétique artificiel mis au point par des hommes dans leurs laboratoires.11 La conclusion de l'article résume bien la problématique de cet espace commun. Ces chercheurs renommés remarquent en effet avec humour : "Il est caractéristique et décevant de constater que c'est précisément au moment où les généticiens ont pris conscience des perspectives ouvertes par les manipulations génétiques que l'on a découvert que la nature même est capable de transférer certains gènes d'un type d'organisme sur un autre de façon dirigée et efficace." Ces chercheurs ont eu raison de constater l'étonnante convergence amenant le généticien et la bactérie Agrobacterium tumefaciens à produire les mêmes opérations. Comment ne pas remarquer aussi l'antériorité des manipulations produites par Agrobacterium (quelques centaines de millions d'années) sur celles des laboratoires (une vingtaine d'années) ? Mais pourquoi en être déçu ? On ne saurait trouver meilleur exemple pour illustrer le mouvement de va-et-vient selon lequel des modèles du génie génétique servent à comprendre un événement biologique, la tumorisation, et révèlent en même temps les modèles originaux dont ils sont issus, les processus organiques qu'ils avaient précisément pour rôle d'élucider. Il y a là une réciprocité qui est l'indice de l'ouverture d'un espace commun aux techniques et aux structures vivantes. Le modèle technique éclaire un processus organique complexe qui, à son tour, dévoile l'essence du procédé technique utilisé, son origine biologique.

Cette boucle que l'on vient de décrire à propos de ce spécialiste en génie génétique, Agrobactérium tumefaciens, se fonde sur la reconnaissance d'une continuité entre l'univers technique et celui du vivant ; elle suppose même que l'on admette l'antériorité des processus vivants sur les modèles techniques dont ils sont en vérité le prolongement. La découverte du génie génétique "naturel" vient après celle du génie génétique technique et en dépend, mais au cours du développement temporel des processus biologiques et culturels, le génie génétique "naturel" le précède.
Il existe dans la littérature scientifique (les revues professionnelles des biologistes) des descriptions relevant du type d'approche que je viens d'exposer : le moteur bactérien, la forme et la longueur du virus, la photosynthèse, etc. On peut du reste affirmer sans risque que ces situations phénoménales où se manifeste la continuité de plus en plus évidente entre les techniques et le vivant, sont et seront de plus en plus nombreuses. La reconnaissance des bouleversements culturels qu'entraîne la prise au sérieux de ce constat n'est pourtant pas encore faite.


Genèse des techniques et évolution du corps humain
L'autre direction des recherches à propos d'une origine biologique des techniques s'enracine dans les travaux de Leroi-Gourhan. On sait qu'il fut l'un des premiers paléontologues français à attirer l'attention sur l'importance qu'il fallait accorder à la place des techniques dans l'évolution des hominidés. L'ancienneté des techniques les place en plein processus d'hominisation, quatre millions d'années ; tel est le résultat obtenu par la datation des outils les plus anciens déjà découverts. On est même en droit de se demander quel fut l'effet en retour de l'activité technique sur ce processus. Cette brève remarque révèle la proximité très profonde entre le corps humain, son évolution, ses performances et son outillage et ne permet pas de concevoir les liens entre le corps et ses outils en réduisant ceux-ci au statut d'instruments. Il faut donc affirmer que l'enracinement de l'activité technique dans l'ensemble des comportements humains se situe à des niveaux biologiques profonds. C'est en méditant sur ces éléments révélés par la paléontologie qu'André Leroi-Gourhan a proposé des développements incontournables.

Cet auteur connaissait en effet les travaux d'auteurs allemands (Ernst Kapp, Ludwig Noiré, par exemple) qui avaient travaillé sur le concept de "projection organique". Dans ce contexte, les premiers outils sont le prolongement d'organes humains en mouvement ; la massue, le percuteur, la hache prolongent et étendent le mouvement physique de la percussion exécuté par le bras. Il leur apparaissait en effet assez évident que la gestuelle accompagnant les mouvements de la main invitait à voir dans les différents outils une prolongation projetée de la main fermée, ouverte, repliée, ainsi que des mouvements d'accompagnement du bras. La thèse de la projection organique trouva donc son premier enracinement dans l'analogie de forme entre les organes externes du corps et les outils ; ses tenants essayèrent de prendre en compte des analogies de mouvements et de fonctions. Cette théorie généralisa enfin le thème projectif aux organes internes. Dans ce nouveau contexte, la pince, la charnière étaient une projection de l'articulation, la pompe celle du coeur, le filtre chimique celle des reins. Pourquoi ne pas voir, par exemple, dans les multiples systèmes de communication, le modèle fondamental de la circulation sanguine, dans les assemblages mécaniques, la structure du squelette ? Certains auteurs, anticipant quelque peu sur l'état des techniques de leur temps, envisagent même la création de machines "à penser" fabriquées sur le modèle du cerveau dont elles seraient la projection. Telles sont donc les théories de la projection organique que les anthropologues allemands ont fondées et développées, y compris jusqu'à la période actuelle, comme en témoignent les travaux de Heinrich Beck, Arnold Gehlen, Alois Nedoluha.12

Dans ce contexte et à partir de sa connaissance de la paléontologie, Leroi-Gourhan se propose de comprendre la signification de l'évolution des techniques selon des perspectives tout à fait étonnantes.
Pour ce spécialiste, la naissance des techniques et le processus même d'hominisation ne sont pas compréhensibles l'un sans l'autre. Il affirme donc qu'il n'est pas possible de comprendre l'évolution de l'anatomie humaine sans tenir compte de l'ensemble des prolongations techniques qui en font partie. L'un des problèmes que se pose par exemple le paléontologue spécialisé dans l'étude des paléo-outils consiste précisément à se demander quel est le sens de la tendance à "exsuder", placer hors de soi, des possibilités musculaires et mentales qui, une fois reprises dans des machines adéquates, permettent à l'organisme humain de ne pas se spécialiser et de conserver une disponibilité pour d'autres tâches. Un des traits propre aux hominiens consisterait donc à éviter toute spécialisation du corps propre par une dérive génétique, tout en se donnant les possibilités de défense acquises par les autres espèces au prix d'une transformation de leur organisation anatomique. Comment courir aussi vite que les équidés sans pour autant se spécialiser corporellement par l'acquisition de sabots ? Comment avoir la préhension griffue des félidés sans en avoir les griffes réelles, sabots ou griffes que ces différentes espèces ont acquis au cours de plusieurs millions d'années de dérive génétique. "Tortue lorsqu'il se retire sous un toit, crabe lorsqu'il prolonge sa main par une pince, cheval quand il devient cavalier, il redevient disponible, sa mémoire transportée dans les livres, sa force multipliée dans le boeuf, son poing amélioré dans le marteau."13

Ces quelques remarques ont pour seul objectif de montrer qu'on ne saurait oublier l'éminente proximité entre l'évolution du corps humain, son outillage et son activité technique. Liées depuis l'aurore du processus d'hominisation à l'action des hommes sur leur environnement, les techniques sont fondamentalement du côté des pratiques, des processus de maîtrise du monde. Entrant en contact avec les sciences modernes, la dynamique propre aux techniques s'en est trouvée étonnamment renforcée ; elle n'en a pourtant pas perdu sa spécificité. Comprendre l'autonomie des techniques, c'est prendre la mesure de la place considérable qu'elles tiennent au sein du mixte scientifico-technique contemporain.
La réflexion sur l'autonomie des techniques fait aussi surgir un autre aspect fort peu connu : leur étroite parenté avec les organismes vivants. L'étonnante réussite technique que l'on peut observer actuellement en biologie révèle sans aucun doute la continuité entre les organismes vivants et les organes artificiels. En ce sens, le retour massif d'une part de l'activité des sciences et des techniques sur les êtres vivants, sur les corps des hommes en particulier, ne fait que révéler une tendance qui se trouvait présente dès les premiers moments de l'apparition des gestes et objets techniques, en plein coeur du processus d'hominisation. Les techniques, par leur activisme spécifique et leur profonde parenté avec les structure vivantes, ne pouvaient que contribuer à orienter le mixte scientifique et technique contemporain vers le vivant pour le contrôler et le transformer.


En guise de conclusion :
l'autonomisation des artefacts et l'origine biologique des techniques

Ces quelques remarques montrent combien le thème d'une éventuelle origine des techniques ouvre des terrains de recherche féconds et donne à l'hypothèse dont j'étais parti, celle de l'autonomisation des artefacts, une légitimité. Les liens entre organes artificiels et organismes vivants sont bien plus nombreux qu'on ne le soupçonne. L'approfondissement de cette recherche m'amène donc à remettre en question les frontières classiquement retenues entre le vivant et l'artificiel, et à situer dans la parenté qui unit les deux domaines l'origine du mouvement d'autonomisation qui surprenait tellement Hegel.

Ces recherches tendent donc à resituer le mouvement d'autonomisation des artefacts dans un mouvement plus vaste caractérisant l'ensemble de la créativité technique. Pourtant, ce processus d'autonomisation me semblait ne concerner que les sociétés occidentales modernes ; il s'agissait donc d'une simplification abusive. Il me faut pourtant reconnaître le caractère systématique et impétueux de cette tendance des sociétés contemporaines à créer des hypostases techniques. Il y a là une difficulté qui m'oblige maintenant à rendre compte de l'autre dimension de mes recherches : la mise en oeuvre du thème de la radicalisation du fétichisme.

(A suivre...)

* Ce texte présente les articulations liant un phénomène curieux, l'autonomisation des artefacts, à une spécificité technique qui renvoie selon nous à l'origine biologique de ces savoir-faire. Ces développements constituent la première partie d'un travail intitulé "De l'autonomisation des artefacts à la spécificité des techniques". La deuxième partie, qui veut saisir les bouleversements introduits par la biologie actuelle, s'intitule "Radicalisation du fétichisme et transfiguration des corps".


Notes

1. Le terme d'hypostase, qui eut une grande carrière dans le contexte plotinien, et, plus généralement, néo-platonicien des premiers siècles de notre ère, désigne l'attribution d'une existence réelle à des réalités qui ne sont donc pas seulement conceptuelles, spirituelles ou symboliques.
2. L'un des premiers et des rares auteurs philosophiques à isoler cet étrange phénomène dès 1803 dans ses textes dits de Iéna.
3. Hegel, La philosophie de l'esprit, p. 125.
4. Ibid., p. 125 et 126.
5. Ibid., p. 129.
6. Ibid., p. 129.
7. Le suffixe "logos" désigne traditionnellement le caractère scientifique de la discipline. Il ne s'agit pas d'entamer une bataille de vocabulaire contre l'emploi du terme "technologie" mais de signaler la connotation qu'accompagne inconsciemment son utilisation très fréquente.
8. La notion d'ensemble, utilisée par nous dans ce contexte, doit être conçue de façon métaphorique. Un travail plus approfondi montrerait peut-être qu'on peut dépasser ce stade purement analogique.
9. On peut comprendre alors la rapidité avec laquelle certaines techniques modernes (véhicules à moteur, techniques audiovisuelles) peuvent pénétrer le tissu social des sociétés traditionnelles.
10. J. Schell et M. Van Montagu, "Le transfert génétique par l'intermédiaire du plasmide Ti ; nouvelles perspectives pour l'amélioration des plantes", in Bulletin de l'Institut Pasteur, no 78, 1980, p. 119-138.
11. Michel Tibon-Cornillot, "Organismes vivants, organes artificiels", Corpus de l'Encyclopaedia Universalis, 785-794, Paris, 1991. Ce que l'on vient d'affirmer peut être présenté dans le tableau ci-dessous, qui présente sur sa partie gauche les principales opérations du génie génétique artificiel et sur sa partie droite le rôle du plasmide Ti et le génie génétique "naturel". Pour plus de détail, nous renvoyons à notre article.
12. Heinrich Beck, Kulturphilosophie der Technik, Trier, 1975 ; Arnold Gehlen, Die Seele im technischen Zeitalter, Hambourg, 1975 ; Alois Nedoluha, Geschichte der Werkzeuge und der Werkzeugmaschinen, Vienne, 1961.
13. André Leroi-Gourhan, Le geste et la parole, tome II, Albin Michel, 1965, p. 48.

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