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ALLIAGE


Alliage, numéro 20-21, 1994


Une visite du tunnel sous la Manche*


Denis Pondruel



Le tunnel est un objet en creux que nous prenons pour une absence d'objet.
Simplement parce que nous sommes habitués à ne voir que les objets dont nous pouvons faire le tour.

Notes :

- Cet objet est prévu pour le voyage en train.
Il est immense pour le piéton sans wagon.
Pas d'objet intermédiaire capable de fournir l'effet d'emboîtement qui tasserait les proportions.
Pas non plus de vision cinétique qui délivrerait rapidement de ce vide embarrassant.
Doublement déconcerté par la vacuité et l'énormité de l'objet, le piéton est de fait, incapable de cerner les contours du tunnel.
Il n'est pas non plus capable de remédier à cet aveuglement par une opération mentale compensatrice.
Il sort de là déçu, perplexe, vaguement grinçant.

- La frustration nettement ressentie ici n'est pourtant pas tellement différente de celle habituellement suscitée par les autres objets.
On pourrait seulement dire qu'à la disparition légère et silencieuse des choses et à leur ordinaire propension à s'effacer de notre perception, l'objet tunnel substitue une méthode plus nette.

- Il nous est pourtant présenté muni des raisons choisies parmi les plus révérées : la raison politique, le profit économique, la performance technologique...

- Toutes indexations censées aiguiser notre regard et mettre en scène cet objet difficile.

- Le moins que l'on puisse dire est que cette surexposition échoue.

- L'objet demeure à stricte distance.
On se retrouve dans la situation de l'idiot qui regarde le doigt qui montre la Lune.
La Lune reste voilée, c'est le doigt et la pléthore des raisons que l'on regarde.
On s'interroge sur le sens de cette attitude énervée qui accumule les arguments.
On pressent le manque de maîtrise, la catastrophe prochaine, on guette la surcharge.

- Evidemment, il suffit de la maladresse d'un argument supplémentaire pour que l'amoncellement des raisons ne tienne plus debout.
Il y a, à ce moment effondrement des raisons sur elles-mêmes.

- Cet effondrement des raisons change le regard que l'on pouvait avoir sur elles. Elles apparaissent à ce moment pour ce qu'elles sont en réalité : de simples indexations.
Entre raisons et indexations, il y a une différence chronologique complète : les unes précèdent et fondent le projet, les autres ne sont que des arguments utilisés une fois le projet réalisé.

- Il n'y a pas de raison du tout à l'origine de ce tunnel, il n'y a que des indexations - au politique, au profit, à l'ingéniosité - invoquées après coup pour en justifier la construction, c'est-à-dire pour rattacher une pulsion extravagante au monde de l'entendement.

- Le désir de construire le tunnel reste étonnant.
Dans le moment fugitif et burlesque où ça s'effondre, une pensée magnifique effleure l'esprit du spectateur : le tunnel serait là pour rien.

- Dans la mesure où l'on utilise des indexations pour rattacher le tunnel au monde des objets admissibles, il faut s'attendre à ce que la liaison se fasse aussi dans l'autre sens et que le monde, soudain, se trouve relié à cet objet douteux.
Les raisonnements et les sens imprudemment approchés se trouvent alors absorbés par la béance de l'objet.

- Plus le maillage des argumentations est dense, plus l'édifice tressé est opaque et plus le caractère souverainement scandaleux de l'objet est dissimulé.
Plus déconcertant alors se trouve être le moment de l'invagination de l'enveloppe.

- Pas de pathétique dans cette cabriole, plutôt le constat réjoui de l'absolue indépendance de l'objet et de son élégance triomphante lorsqu'il échappe.

- à ce moment, le piéton, que l'on invite à parcourir le tunnel, se pose la question du sens de sa propre présence.
Il se rend compte qu'il est invité là en tant qu'artiste, c'est-à-dire que son appartenance reconnue à une institution aussi admise et approuvée que les rubriques susnommées, lui fait maintenant devoir de prendre la file dans la procession des corps constitués.
Il comprend que pour le roi mage qu'il est devenu dans cette sorte de crèche, il convient de déposer autour de l'excavation toutes les raisons qu'il est capable de fournir.
Plus précisément, il comprend qu'il lui est demandé d'indexer cet objet à la culture par sa présence et les projets qu'il ne manquera pas de produire.
Il va le faire de bonne grâce.
Il va proposer des oeuvres d'accompagnement qui souligneront de sens, ou qui aideront-à-la-lecture.
Il pourra aussi faire pathétiquement ressentir cette béance.
Puisqu'il s'agit de très bien relier l'objet tunnel à la société qui l'entoure, il faut que tous collaborent.

- Finalement comme on l'a vu, l'admirable du tressage fait place à un magnifique de l'effondrement.
N'importe comment, le tunnel se dégage de tout.
Comme volume indéfendable, rétif à ce qui a permis de le justifier, il démolit ou absorbe ce qui est sensé l'aider à apparaître.
Et la confrontation s'achève dans un mutisme complet ; par la ruine des intentions (la nôtre comprise, chérie et culturelle).

* Au cours de l'année 1994, à l'initiative du ministère de la Culture et du département du Nord, et sous la direction d'Alanna Heiss du PS1 Museum de New York, une quarantaine d'artistes et de théoriciens de l'art de nationalités diverses se sont rencontrés pour développer en commun une réflexion sur les enjeux du tunnel sous la Manche. Denis Pondruel a été l'un de ces intervenants.


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