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ALLIAGE


Alliage, numéro 20-21, 1994


De l'ambiguïté de la passion technique:


l'exemple d'Edison


Bertrand Hériard




La passion a pris une connotation positive dans notre société technicienne. Dans le langage courant, il est de bon ton de se dire "passionné", et la publicité, toujours à la recherche de nouveaux symboles, utilise largement ce paradigme. On comprend certes qu'une marque automobile cherche de nouveaux clients en faisant goûter la passion de conduire ; on reste plus inquiet quand de grandes entreprises - dont personne n'ignore la rigueur de gestion - font de la passion un slogan pour recruter des cadres. Car souhaitent-elles vraiment des cadres qui développent dans leurs équipes la convoitise, l'avarice, la colère - pour ne citer que les premières passions d'une liste établie et dénoncée par les stoïciens ? Ou ont-elles les moyens de diriger ces vieux démons à leur profit ? La passion a eu longtemps dans notre culture une connotation négative : peut-on ignorer voire refouler tout l'héritage stoïcien qui insiste sur les dangers de la passion ?

En rappelant d'une manière tout à fait anachronique, j'en conviens, le pessimisme de cet héritage, je ne souhaite pas passer d'un extrême à l'autre, mais rétablir l'ambiguïté profonde de la passion telle qu'a voulu la maintenir la philosophie morale d'Aristote à Descartes. Car cette ambiguïté est le point à partir duquel on peut interroger le sens de la force vitale qui nous anime, le point à partir duquel on peut prendre le recul de la réflexion par rapport à l'objet de nos désirs. Juger cette ambiguïté comme non pertinente, que ce soit au nom de la primauté de la technique ou d'un pessimisme sur la personne humaine, n'est-ce pas se livrer tout entier au pouvoir de l'objet de nos passions, n'est-ce pas finalement renoncer à notre liberté ?
Ce point de vue du moraliste, je voudrais l'exercer sur une activité humaine qui a curieusement échappée à la réflexion morale : la technique. Apparemment considérée comme mineure par Aristote ou comme moralement neutre par Descartes, elle est devenue une des grandes passions de notre société moderne dont il serait dommage de ne pas interroger le sens. Le sujet est d'importance, puisque certains auteurs n'hésitent pas à qualifier notre société de "technicienne", comme si ce qualificatif suffisait à la caractériser tout entière. Pour limiter mon propos à la dimension d'un article, je me contenterai de l'illustrer par l'exemple de Thomas Edison, que beaucoup considèrent comme le premier des chercheurs modernes.
Personne n'ignore la passion qu'entretenait Thomas Edison pour la technique. Les photographies qui le montrent fier ou épuisé à côté de ses inventions sont devenues de véritables images d'Epinal. L'aventure de la lampe à incandescence, médiatisée par Edison lui-même, a donné souffle à toute l'Amérique et le nombre record de ses 1 093 brevets reste encore inégalé. Mais comment se fait-il que les nombreuses déconvenues de la fin de sa vie soient moins connues ? Notre société aurait-elle quelques difficultés à ternir l'image d'un de ses héros ? Ou serait-elle inconsciemment complice de la passion technique qui animait Edison et dont les déconvenues (faillite de son extracteur magnétique de minerai, éviction de la bataille des courants, échec de la voiture électrique...) sont aussi des conséquences ? Dans tous les cas, l'histoire d'Edison devrait nous éclairer sur les dangers de la passion, qui guettent les techniciens, les institutions qui les emploient et notre société tout entière, s'ils ne prennent pas les moyens de la réguler.


La technique est de l'ordre du jeu.

Si, de l'extérieur, la technique est considérée comme une entreprise froide et calculatrice, elle est souvent vécue de l'intérieur comme un grand jeu. Les techniciens qui assemblent des objets et les font fonctionner sont comparables à des enfants devant des cubes. Ils entrent dans un univers à leur dimension dont ils connaissent les règles et les pièges. Ils jouent avec ou contre la machine, seuls ou à plusieurs. Ils se donnent le bon ou le mauvais rôle, l'essentiel est de gagner. C'est un divertissement aux deux sens du terme : on y trouve son plaisir et l'on se protège de choses plus complexes. Car le jeu est, par définition, sans fin ni finalité : c'est sa chance et sa limite.

Les nombreux biographes d'Edison ont longuement raconté ses jeux d'enfants, sans distinguer toujours les histoires authentiques des histoires apocryphes. Isolé de sa famille puis de l'école par une surdité précoce, il joua tour à tour au petit chimiste, au marchand de journaux, pour pénétrer enfin, à l'âge de 15 ans, dans le milieu professionnel du télégraphe. Au hasard des contrats de travail, il sillonnait les E.U. de Memphis à Boston. Il prenait les postes de nuit pour consacrer tout son temps libre à perfectionner les équipements avec lesquels il travaillait. Il mit au point successivement un système capable d'émettre automatiquement des "signaux six" pour prouver qu'il était à son poste, un téléscripteur de bourse et une imprimante. Il joua avec le télégraphe jusqu'à se ruiner : incapable de mettre au point un système capable de transmettre deux messages sur la même ligne (duplex), il dut quitter Boston dans l'espoir de trouver un emploi à New York. "Si l'histoire du pauvre diable devenu riche s'applique à Edison, c'est à partir de ce moment qu'elle a pris corps."1
Ne croyons pas que le jeu est réservé aux enfants. Huizinga y voit le propre de l'homme, la racine de la culture, selon une formule qui est restée célèbre : "La culture naît sous la forme du jeu, la culture à l'origine est jouée."2 Dans cette ligne, à l'image des télégraphistes du XIXe, les professions peuvent être décrites comme de grands jeux où l'on entre en apprenant les règles, à la fois normes sociales des corporations et maîtrise technique de ses outils. C'est dans leurs cadres que le professionnel trouve son plaisir, plaisir technique d'inscrire son intention dans le monde et plaisir social d'en être reconnu capable. C'est pourquoi ce plaisir prend souvent la forme d'une compétition où les professionnels affrontent les difficultés de leur métier, avec le secret espoir de voir leur excellence reconnue par leurs pairs et par le public.
Edison ne s'est pas contenté de joutes entre télégraphistes, il a inventé une imprimante capable de battre tous les receveurs. Car il n'y pas de passion du jeu sans exploration des limites ni tentation de modifier les règles. Edison a pris quelques libertés avec les normes sociales de son époque, comme en témoignent les deux exemples suivants. En 1874, après avoir mis au point le quadruplex sous l'égide de Western Union, il en vendit le brevet à Jay Gould, un rival peu scrupuleux : le procès qui suivit dura des années. En 1996, l'inventeur n'hésita pas à commercialiser le projecteur de Thomas Armat comme sa dernière trouvaille : le vitascope. Mais c'est en modifiant les règles techniques qu'il s'est montré le plus imaginatif. Toute son oeuvre inventive est marquée par l'aspect ludique. "Le phonographe, puis le kinétoscope sont des objets de foire avant d'être des objets industriels (...) Cet élément de gratuité qui apparaît même dans les inventions les plus sérieuses, les mieux réussies, se découvre encore plus clairement dans le gâchis des brevets inutilisables."3 Deux systèmes d'éclairage, "la machine à lumière" (1879) et "la machine pyromagnétique" (1887), qui furent construits en dépit du principe de conservation de l'énergie, témoignent des fantaisies imaginatives de son esprit.


Innover, c'est changer la règle du jeu.

Le plus grand défi qu'Edison ait jamais relevé fut celui de la lampe à incandescence. Le grand jeu dura quatre ans et procura tous les ingrédients d'une véritable passion technique : plaisir de créer un système complet de nouveaux objets, de découvrir les règles en même temps qu'on pose les cartes, suspens de se mesurer avec l'inconnu ; mais surtout, plaisir partagé à plusieurs, défi de la nouvelle communauté des électriciens contre les magnats du gaz de ville. Edison a gagné en faisant jouer les plus grands spécialistes de son époque et la qualité du résultat dépend en grande partie de la qualité des joueurs rassemblés dans son laboratoire de Menlo Park.

Le 20 octobre 1878, il annonçait dans le New York Sun qu'il en avait trouvé le principe. Il n'avait cependant ni générateur, ni lampe à incandescence ; à la suite d'un calcul économique, il avait compris que seul un filament d'une résistance supérieure à 100 ohms serait compétitif avec le gaz. Il mit son équipe au travail. Jehl, un jeune inventeur de la même trempe, essayait systématiquement tous les filaments imaginables, du tungstène au simple cheveu, au total près de 6 000. Pendant ce temps, Francis Upton, jeune mathématicien et physicien multi-diplômé, dessinait une dynamo capable de produire 100 volts. Charles Batchelor et John Kreusi s'occupaient des problèmes mécaniques. Grosvenor Lowrey, un brillant juriste de New York, avait monté la société financière - the Edison Electric Light Company, future General Electric - qui assurait le financement des recherches en vendant à travers le monde les licences du futur brevet. C'est lui qui décida Edison à construire la première centrale électrique au coeur du quartier financier de New York. Toute cette équipe travaillait en belle connivence, jour et nuit. Le tungstène fut abandonné pour des raisons économiques, mais la nouvelle pompe à vide de Sprengel - empruntée à l'université de Princeton - permit d'utiliser de la cellulose carbonisée. Le 19 octobre 1879, une lampe dura 45 heures. Le 31 décembre, une foule nombreuse vint admirer les 500 ampoules qui éclairaient Menlo Park. En septembre 1882, la petite centrale de Pearl Street alimentait le quartier de Wall Street. Les multiples composants du système - isolants, coupe-circuit, compteurs, etc. - avaient été inventés ou perfectionnés simultanément, avec le même souci du résultat pratique, montrant l'extraordinaire capacité d'Edison "d'inventer des microcosmes technologiques".

L'innovation, comme l'illustre superbement cet exemple, est indissociablement technique et sociale. L'idée inventive réunit le petit groupe qui y croit contre le groupe des sceptiques. Comme le nouvel objet ne sera adopté que s'il trouve de futurs utilisateurs, le succès de l'innovation dépend autant de la qualité des intuitions techniques que de leur capacité à intéresser un plus large public, autant de la compétence technique des innovateurs que de leur force de persuasion sociale. Car, le nouvel objet technique est le centre d'une négociation dont le but est "d'aligner" - pour reprendre un concept forgé par Bruno Latour - contraintes techniques et contraintes sociales, en trouvant des solutions techniques pour résoudre des contraintes sociales et des solutions sociales pour prendre en charge les nouvelles contraintes techniques. La réussite de la négociation dépend en définitive de la qualité de la communication entre le petit groupe des chercheurs et le grand groupe des futurs utilisateurs.
Ce processus de négociation suscite énormément de passion, parce que le groupe des chercheurs y joue sa reconnaissance sociale. Il a pris des options techniques où s'exprime toute sa subjectivité et déploie son énergie pour convaincre d'autres partenaires de la validité de ses options. La passion est la force vitale qui lui permet d'explorer de nouvelles solutions techniques ou sociales. Etant par nature communicative, elle soude le groupe et convainc de nouveaux adeptes. Mais, comme en témoigne la tradition morale d'origine stoïcienne, la passion rend sourd et risque de bloquer le processus de communication dont dépend le succès même de l'innovation. Elle empêche les chercheurs d'entendre les vrais besoins de leurs futurs utilisateurs et risque de dévoyer l'énergie qu'ils déploient pour trouver de nouvelles solutions. Elle provoque aussi une certaine méfiance, qui bloque le processus de traduction sociale nécessaire à la diffusion de l'innovation. L'enjeu propre à ce stade du développement de la technique est donc de maîtriser le dynamisme qui la porte, la passion technique elle-même.


Querelles de chapelles.

C'est précisément sur ce point que l'exemple d'Edison est le plus ambigu. Il s'était montré le plus doué dans la négociation pour faire admettre l'électricité domestique, mais il s'est montré le moins perspicace dans la "bataille des courants". Il est vrai qu'il est toujours plus facile de le dire après coup : jusqu'en 1887, le courant continu était le seul à être transformable en énergie mécanique, même si, parce qu'on pouvait en élever la tension plus aisément, le courant alternatif permettait de diminuer les pertes en ligne sur les longues distances. Edison mit tout son prestige dans la bagarre. Il milita contre les hautes tensions alternatives en organisant à West Orange des électrocutions d'animaux aussi médiatisées que ses découvertes. En 1890, l'exécution de Kemmler par un alternateur Westinghouse fut organisée par un de ses amis, Harold Brown. Dans plusieurs Etats, le lobby d'Edison proposa de légiférer en interdisant les hautes tensions et l'usage du courant alternatif dans les maisons à un moment où l'expansion rapide de la nouvelle technologie provoquait de nombreux accidents. On imagine sans peine les intérêts économiques en jeu. Le mobile d'une telle passion n'en reste pas moins obscur : pour A. J. Millard, Edison ne voulait pas tacher son image par de mauvais usages de son invention4 ; pour Ronald Clark, "Edison aurait peut-être été moins dogmatique si le nouveau système n'avait pas été adopté par son rival, George Westinghouse, à partir des bases techniques établies par Nikola Tesla"5, chercheur qui commença sa carrière américaine dans une société d'Edison, mais que ce dernier n'a pas su retenir.
Sans aller jusque dans ces extrêmes, la passion technique animant un groupe de techniciens l'oppose souvent à d'autres groupes. Le fort investissement subjectif que suscite le processus d'innovation, allié à l'incertitude qui l'entoure, est propice à ce qu'on pourrait appeler, pour prendre une analogie religieuse, des querelles de chapelles. Ces querelles sont banales dans les restaurants d'entreprises quand elles opposent les partisans d'une technique, d'un outil ou d'une marque. Plus couramment, elles empoisonnent les relations à l'intérieur d'un service ou entre plusieurs services, parce qu'un choix d'investissement ne peut jamais être complètement justifié. Entre entreprises, les conflits de propriété industrielle sont si nombreux que nos sociétés se sont donné un système de régulation - les brevets - à une double finalité : en accordant un monopole d'exploitation à durée limitée, il récompense financièrement les inventeurs tout en les obligeant à rendre publiques leurs inventions, c'est-à-dire à s'en désapproprier. Car l'avarice, pour reprendre une catégorie stoïcienne, ne se préoccupe pas seulement des conséquences économiques, elle risque de limiter la diffusion du savoir technique lui-même.
Si ces querelles peuvent être sources d'une saine compétition entre techniciens, elles deviennent dangereuses quand elles opposent le groupe des innovateurs et celui des futurs utilisateurs. Deux attitudes extrêmes font bien comprendre le problème : l'attitude "libérale" suppose que le client soit roi en la matière, supprimant ainsi la distance nécessaire au dialogue ; l'attitude "progressiste" donne toute liberté aux chercheurs, en supposant que les utilisateurs finiront bien par suivre. Des deux attitudes, cette dernière est la plus redoutable, car elle supprime purement et simplement la négociation : les concepteurs ne prennent plus le temps de consulter, se disant que les utilisateurs finiront bien par reconnaître leur génie ou qu'ils seront forcés de suivre le progrès. Cette intransigeance finit par affecter la qualité même des innovations, comme le montre également l'histoire d'Edison.
Comment expliquer, en effet, que la période de West Orange (1887-1931) fut moins fructueuse que celle de Menlo Park (1876-1886) ? Edison avait pourtant plus d'expérience, plus d'argent, plus de moyens. Jean Cazenobe ne pense pas que l'inventeur ait vieilli intellectuellement, il croit plutôt que son temps était révolu. Les recherches en électricité demandaient les capacités d'abstraction d'un Nikola Tesla, et le développement des réseaux la capacité d'organisation d'un Samuel Insull. La structure de West Orange était aussi trop lourde et trop diversifiée pour Edison. Menlo Park avait la taille d'une communauté humaine où l'on savait manger et faire la fête ensemble. Les relations y étaient tellement intenses et fraternelles que les anciens fondèrent l'amicale des "Pionniers d'Edison" pour partager leurs souvenirs. à West Orange, le "chef de tribu" devint de plus en plus patriarcal : "Le vieux était le Patron, et seules ses idées comptaient. Plus d'un nouvel assistant l'apprit aussitôt qu'il eut essayé de s'écarter des instructions écrites qu'il recevait quotidiennement."6 Le "Patron" n'hésitait pas à mettre ses équipes en concurrence quand il ne pouvait trancher lui-même et embauchait des inspecteurs qui était "ses yeux et ses oreilles" dans tout l'établissement. Tous ces éléments laissent entendre qu'il n'a pas su transposer à West Orange sa manière d'inventer. Plusieurs lettres de 1887 où il expose ses projets d'une manière très rationnelle confirment cette hypothèse. On peut se demander finalement si Edison disposait, dans la culture américaine de son époque, de la sagesse qui pouvait lui permettre de théoriser son art d'innover.

Il semble, en effet, y avoir un hiatus profond entre l'intuition du jeune inventeur et la pratique raisonnée du vieux chercheur. Un de ses meilleurs biographes, Matthew Josephson, affirme qu'Edison ne se posait jamais la question du "pourquoi", seulement la question du "comment". Or cette polarisation sur la technique n'est pas vérifiée pour l'innovation la plus géniale, celle de l'éclairage domestique. Thomas Hughes7 a démontré à partir des carnets de l'inventeur que l'intuition décisive consista à chercher un filament de haute résistance, alors que la communauté des techniciens de l'époque cherchait un filament dans la continuité de la lampe à arc. De plus, l'intérêt d'Edison pour le problème de "la division de la lumière" est né au cours d'un voyage dans l'Ouest où, sortant de New York, il a pu réaliser l'avantage de l'électricité sur le gaz de ville. En bref, le jeune chercheur a autant à nous apprendre par sa capacité de repérer de nouveaux besoins que par son habileté technique. En comparaison, le vieil Edison est resté engoncé dans la recherche de nouvelles applications de son savoir-faire et beaucoup de ses tentatives, comme l'extraction magnétique de minerai ou la production de caoutchouc, se sont montrées infécondes.


La passion technique peut devenir sociale.

Au risque de faire une généralisation un peu hâtive, on peut se demander si la société occidentale tout entière n'est pas prise par la passion d'Edison, développant à la fois une importante frénésie innovatrice et une surdité grandissante. Elle ne cesse de financer d'importants programmes - Apollo, Concorde, Fécondation in vitro, Télévision haute définition ...- comme de nouveaux défis étroitement scientifiques et techniques, établis indépendamment des besoins criants des milliards d'individus qui peuplent le Sud de la planète et parfois crient famine. Elle en industrialise les "retombées" et commercialise tout nouveau produit susceptible de faire de l'argent. Le système risque de tourner sur lui-même, si ceux qui entreprennent les recherches ne considèrent que leurs seuls besoins, interrompus seulement par le principe de réalité des crises économiques ou guerrières.
Le concept de besoin qui justifie cette frénésie innovatrice souffre lui-même d'une définition trop strictement physiologique. "Tant que nous continuerons à voir dans les besoins une contrainte naturelle, alors qu'ils ne sont rien d'autres qu'une contrainte sociale, le travail restera, comme aujourd'hui, vécu comme une fatalité."8 La seule contrainte naturelle est celle de survivre, c'est-à-dire, pour l'espèce humaine comme pour les autres espèces vivantes, la nécessité de s'adapter à son milieu. Or, l'explosion des possibilités techniques modifie continuellement le milieu dans lequel nous vivons, créant par là même de nouveaux besoins. Les considérer comme "naturels" alimente la peur de ne pas s'y adapter et décourage la nécessaire concertation sociale à propos des changements de notre cadre de vie.
Une définition plus sociale des besoins permettrait une orientation plus démocratique de la recherche. Car il ne suffit pas de légiférer après coup pour qu'une technologie réponde aux besoins d'un plus large public, il faut introduire cette dimension dans la recherche elle-même. Certes, on ne peut commander les inventions, mais on peut décider où chercher. Trop souvent, l'étape critique est limitée à repérer ce qu'on ne sait pas encore faire. Comme le disait, au début du siècle, le directeur d'un des laboratoires de Bell Systems, la recette du succès était de "pick up a first class problem and overcome it".9 En y introduisant de nouveaux paramètres - qualité de la vie, participation de tous, respect des cultures - , on peut élargir l'horizon de la recherche. En montrant le sens de ces paramètres, on peut créer de nouvelles dynamiques. Seuls les chercheurs qui déploieront la conviction du jeune Edison pourront trouver de nouvelles réponses aux enjeux socio-techniques contemporains.
Cette frénésie innovatrice s'enracine dans la passion technique, qui, comme toute passion, est menacée de démesure. Les techniciens aiment "se faire plaisir" en jouant avec la technique, pour les plus doués en changeant les règles du jeu. Les communautés où se partage une même passion technique sont innovatrices, mais ont tendance à se refermer sur elles-mêmes. Parce qu'elles en attendent des "retombées", nos sociétés isolent les chercheurs et renforcent le charme des solutions purement techniques. L'ampleur du phénomène rappelle l'urgence de réguler chacun des trois niveaux qu'a distingués cet article : individuel, institutionnel et politique.

Il n'appartient pas au moraliste de prendre la place des techniciens en imposant une régulation de l'extérieur. Mais il lui appartient de rappeler le rôle irremplaçable de ces régulations, y compris dans la sphère technique. Car elles sont d'autant plus menacées que la technique se complexifie, que la division du travail se précise et que notre culture suppose la neutralité de la technique. Or, les techniciens sont les seuls à pouvoir introduire le débat, tout simplement parce qu'ils sont les seuls à connaître leur technique et à en deviner les enjeux. Mais cela suppose qu'ils prennent distance par rapport à la passion qui les anime et par rapport au pouvoir institutionnel auquel ils participent. L'exemple d'Edison, dans son ambiguïté, est là pour leur rappeler l'exigence de leur liberté.


Chronologie des principaux événements cités


DATEEDISONCONTEXTE
1844 Télégraphe Morse
1847Naissance d'Edison à Milan (Ohio)  
1857 Phonautographe de Léon Scott
1859Edison vendeur de journaux 
1862Edison s'initie à la télégraphie. Guerre de Sécession
1868Premier brevet : la machine à voter.  
1870Edison s'installe à Newark 
1871Mariage avec Mary Stilwell 
1874Vente du quadruplex à Jay Gould 
1876Installation à Menlo ParkBell invente le téléphone
1877Edison invente le phonographe et perfectionne le téléphone 
1879Première lampe à incandescence commercialisable  
1880Premier des 60 brevets d'extraction magnétique de minerai 
1882Démarrage de la centrale de Pearl Street 
1883 Tesla construit son premier moteur à courant alternatif
1884 Mort de Mary StilwellTesla renonce à convaincre Edison
1885 Mariage avec Mina Miller  
1886Edison illustre par des abattages d'animaux les dangers du courant alternatif 
1887Déménagement à West Orange 
1888 Achat des brevets Tesla par Westinghouse
1890Exécution de Kemmler par un alternateur Westinghouse 
1891KinétoscopeLa société des chutes du Niagara choisit le courant alternatif
1993 Exploitation des gisements de Mesabi par Rockefeller
1896 VitascopeProjecteur de Armat
1998Edison monte une usine de ciment 
1902Prototypes de voitures électriques 
1904Commercialisation de l'accumulateur au fer-nickel 
1908Brevet pour des maisons coulées en béton 
1913Edison commercialise le phonographe à disque 
1917Recherche sur la détection sous-marineGuerre mondiale
1920Recherche sur l'éther 
1927Edison se polarise sur le caoutchouc 
1931Edison meurt le 18 octobre 
Notes

1. Ronald W. Clark, Edison, l'artisan de l'avenir, Belin, Coll. "Un savant, une époque", Paris, 1986, p. 47.
2. J. Huizinga, Homo Ludens, Essai sur la fonction sociale du jeu, Gallimard, Paris, 1951, p. 85.
3. Jean Cazenobe, "Edison : l'homme et l'oeuvre", préface de l'édition française de Ronald W. Clark, op. cit., p. 16.
4. Cf. Rondo Cameron & A. J. Millard, Technology Assessment : A Historical Approach, Kendall/Hunt, Dubuque, Iowa, 1984.
5. Ronald W. Clark, op. cit., p. 193.
6. Ronald W. Clark, op. cit., p. 191.
7. Thomas P. Hughes, "L'électrification de l'Amérique : les bâtisseurs de systèmes", in Culture Technique No10, juin 1983, pp. 21-29.
8. Jean Dubois, "Le travail, expression du mode de société", in Travail et emploi ; problèmes de société et problème de l'homme, Les éditions sociales françaises, Paris, 1987.
9. Elting Morison, From Know-How to Nowhere, Basic Books, New York, 1974, p. 144.


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