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ALLIAGE


Alliage, numéro 20-21, 1994


Un territoire-musée


Anne Cauquelin



Le visiophone vibra et l'image parut au même moment sur l'écran multimédia.
- C'est le SMR, dit Jeanne, sa casquette est bleue.
- Quoi ?
- Le service muséal régional.
- Mais il est déjà passé mardi !
- Non, c'était le SMN, service muséal national.
- Jusqu'où va-t-on comme ça ? s'exclama Clément-Paul agacé.

Une dizaine d'années auparavant, le gouvernement avait fait voter une loi concernant les OTD (objets technologiques déclassés) et les OTHU (objets technologiques hors d'usage). L'accélération des recherches et des productions en matière de TIC (technologies de l'information et de la communication) avait suscité quelque angoisse : n'allait-on pas perdre d'une main, en mémoire et en identité, ce qu'on gagnait de l'autre, en efficacité et en productivité ? Ne fallait-il pas conserver, pour des raisons de patrimoine à transmettre aux générations futures, non seulement les traces anciennes des différentes civilisations dûment cataloguées, mais aussi la trace la plus complète possible de ces mutations intelligentes qu'étaient les TIC ?
On craignait, en ne les enregistrant pas, de sauter un chaînon, une variation même infime pouvant expliquer la série des transformations qui ne sauraient manquer d'advenir dans le futur.
Or, une forme institutionnelle était là, toute prête à servir ce louable souci pédagogique : le MUSEE. Associé à un plan économique prometteur, le projet avait été voté dans l'enthousiasme.
Il s'agissait, somme toute, d'accroître le personnel - déjà fort important - des musées traditionnels, d'assurer une formation technique diversifiée pour les nouveaux agents, et le tour était joué. Deux avantages de taille : le chômage était en partie résorbé et les régions défavorisées, sous-qualifiées, pourraient prétendre revivre et prendre une place non négligeable dans le nouvel aménagement du territoire. Mines, houillères, usines désaffectées étaient déjà, depuis les années 80, des "sites protégés" que l'on visitait avec émotion, sites auxquels il fallait ajouter les régions pastorales avec moutons, bergeries, et pâtres traditionnels reconvertis.
L'entreprise muséale du passé se portait bien. Il fallait maintenant enregistrer et muséifier le présent, dans sa vertigineuse course en avant.

S'ensuivit un montage particulièrement délicat, qui devait autoproduire ses propres réformes : Chaque NOT (nouvel objet technologique) possédait sa fiche, sur laquelle étaient portés la date de mise en service, le nom de l'acquéreur et les caractéristiques fonctionnelles. L'Ordinateur central de la Conservation nationale des Objets technologiques occupait plusieurs milliers de personnes : il fallait lister, puis sélectionner ceux parmi ces objets qui seraient déclarés OTD (objets technologiques déclassés) ; un autre service encore plus nombreux était alors chargé de les récupérer chez les particuliers, destination Musée. Enfin, la plus grande partie de la population (environ 90 %) était ainsi fonctionnarisée comme gardien muséal, aux salaires diversement minimum (situations à échelons qui variaient suivant des critères indéchiffrables et mouvants, méthode bien connue de la bureaucratie internationale et qui avait fait ses preuves). Les 10 % restants étaient divisés en producteurs technologiques - c'était le haut de l'échelle - et en fabricants de messages, qui avaient partie liée avec les premiers et réglaient la politique de l'ensemble. Ces producteurs-médias-managers vivaient dans des mégapoles entièrement consacrées à cette activité directrice et participaient, contrairement au reste de la population, d'un régime de concurrence ; ainsi compensait-on leur situation enviable à la tête de l'Etat par un stress permanent.

L'homme à casquette bleue du SMR venait chercher le XB450, section médecine, sous-section cardiologie - "Modèle obsolète", avait-il prononcé .
- Mais, dit Jeanne, qui discutait ardemment avec l'homme-image de l'écran, j'y tiens beaucoup, c'est lui qui a sauvé mon mari.
- En ce cas, il faut faire une demande pour un OTDS (objet technologique déclassé à valeur sentimentale).
- C'est gentil, mais tu vas avoir des ennuis, interrompit Clément-Paul, regarde, quand j'ai voulu garder mon auto ! Il a fallu que je m'engage au SMRA (service du musée régional auxiliaire), que je transforme mon garage en musée, et que je fasse visiter l'engin deux fois par semaine...
- Je transmets votre demande, dit Casquette bleue, sans tenir compte du discours de Clément-Paul (il était hors-champ).
- Bah, je payerai une taxe, c'est tout, répliqua Jeanne.

En fait, il y avait de nombreux avantages à ces Objets technologiques à valeur sentimentale pour la politique générale de l'affaire Musée. Un intérêt économique d'abord : la location de ces objets à leur propre acquéreur - et c'était fou le nombre de gens qui préféraient payer la location d'objets qu'ils avaient déjà achetés plutôt que de s'en séparer. En second lieu, la garde muséale auxiliaire, comme celle qu'effectuait bénévolement Clément-Paul avec son auto, permettait de préserver ce qu'on appelait "contact humain" entre les différentes couches de la population.
On en était venu là pour plusieurs raisons : les bâtiments ne suffisaient plus à la tâche, même si l'on admettait que la plus grande partie des objets technologiques déclassés étaient détruits. On ne gardait que cent spécimens de chaque série, répartis dans les grands centres muséaux du monde entier, et même ainsi, même avec les espaces de l'Afrique centrale transformés en Musées d'intérêt premier (l'Amérique centrale avait pour sa part résisté, elle avait sa propre muséification), même ainsi, l'espace manquait. Il manqua encore quand on se résolut à vidéographier les traces des Objets, car il fallait des lieux pour stocker les bandes et des lieux pour les exposer. Or les provinces disparaissaient déjà sous ce qu'on nommait la "couverture muséale des sites".
Plus aucun espace libre, une immense conglomération de mémoires congelées. Le territoire n'était pas extensible à l'infini. Comment freiner ce désastre, sans pour autant renoncer à ce système antichômage qui assurait la tranquillité des fonctionnaires des musées, c'est-à-dire de la population ? On pensa alors à fragmenter la difficulté. On îloterait les musées, chaque quartier urbain se conserverait lui-même sous la conduite d'un chef îlotier (pour ce qui était du rural, c'était déjà fait), puis on pensa aux particuliers : pourquoi ne prendraient-ils pas sur leur temps de loisir pour devenir conservateurs de leurs propres Objets ?
Cette proposition, émise par un média-messager quand tout semblait aller de pire en pire, rencontra la plus vive faveur. Elle allait dans le sens d'une réconciliation des deux parties complètement séparées de la population, puisqu'elle transformait pour une part les personnes de l'élite en modestes gardiens semi-fonctionnaires, et permettait au vulgum pecus de pénétrer, sous prétexte de visite muséale, dans le sanctuaire mégapolistique. (Que cette proposition ait une allure nettement démagogique ne troubla pas les dirigeants.) Elle répondait aussi à la demande de plus en plus vive de la part des producteurs de voir, de toucher, de manipuler des objets, et de questionner, parler, plaisanter avec leurs prochains, au lieu de conférer par télé-système interposé avec leurs égaux.

Les premiers temps de la mise en application des musées personnels furent délicieux. Clément-Paul et Jeanne, par exemple, rendirent visite aux Durand-Durand, qui montraient leur minitel des années 80, tandis qu'à leur tour, ils faisaient connaissance avec le fameux XB450 que Jeanne exhibait. La plupart des gardiens de musées de province (plus de 75 % des 90 % de fonctionnaires) mirent à profit leur temps de repos pour rendre visite aux musées particuliers, situés dans les mégapoles, et rencontrer ainsi des personnalités célèbres. Un échange intense, un courant de sympathie, parcouraient fiévreusement le pays tout entier. On en perdait le goût pour les objets technologiques, devenus simples prétextes aux déplacements.
Mais l'implacable logique de la séparation territoriale eut raison de cet engouement passager.
L'histoire revint au point de départ : trop de monde aux portes des villes tentant d'entrer sans y parvenir, embouteillages monstrueux, chômage de la population sortie de sa province et ayant quitté son emploi, musées provinciaux délaissés au profit des musées personnels, reconstitution d'une banlieue misérable que le régime précédent avait eu tant de mal à vaincre en installant les gens dans les musées territoriaux. Il fallut prendre des mesures drastiques : interdire les MP (musées personnels), renvoyer les fonctionnaires à leur province, reprendre la politique des musées d'Etat, en réorganiser les services et lancer un appel au meilleur projet de conservation immatérielle des objets.

Ce texte est extrait de "2015, odyssée de la technique", nouvelles de Lucien Sfez et Anne Cauquelin, in La France au-delà du siècle, DATAR, éd. de l'Aube, 1994.



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