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ALLIAGE


Alliage, numéro 19, 1994


La chronique du savant flou


Zéphyrin Xirdal




Pendant un voyage outre-Atlantique, le Savant flou a pu apprécier, via un reportage de CBS News, les progrès technologiques de l'aéronautique. Le futur long-courrier gros-porteur Boeing 777 semble en effet appelé à révolutionner les transports aériens grâce à deux innovations majeures :
la télévision multichaînes individuelle pour chaque passager, et les abattants de WC automatiques qui se relèvent et s'abaissent sans intervention manuelle.

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Dans le no264 de La Recherche (avril 1994), une recension (anonyme) d'un livre de H. Delporte, L'Image de la femme dans l'art préhistorique (Picard, 1993), commence ainsi : "Reprenant avec bonheur le format de son récent ouvrage, L'Image des animaux dans l'art préhistorique, H. Delporte propose une étude symétrique [sic] sur les représentations féminines du Paléolithique."

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Dans le même numéro de La Recherche, un superbe erratum vient souligner un magnifique lapsus : "Un mauvais report de corrections sur les secondes épreuves de l'entretien de M. Alain Pompidou (no262, février 1994) a rendu une phrase incompréhensible. Il fallait lire, page 206, troisième colonne : "Sur le plan juridique (...), la protection des inventions biotechnologiques" (et non diaboliques)."

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L'image du ver de terre amoureux d'une étoile, apologue par excellence du désir amoureux, est inscrite dans le mot même, dont le merveilleux Dictionnaire historique de la langue française d'A. Rey (Robert) nous apprend l'origine troublante : ""Désirer" est issu par réduction phonétique du latin desiderare, composé en de (à valeur privative) de sidus, - eris (astre). Le verbe latin signifie littéralement "cesser de contempler (l'étoile, l'astre)", d'où, moralement, "constater l'absence de", avec une nuance de regret. L'idée première de "regretter l'absence" a tendu à s'effacer derrière l'idée positive et prospective de "chercher à obtenir, souhaiter", déjà usuelle en latin et qui correspond au sémantisme astral (cf. "demander la lune", etc.). C'est ce sens qui est passé en français, avec spécialisation dans un contexte galant." Le Savant flou avait, avant d'en comprendre la théorie, déjà constaté expérimentalement que du désir au désastre, le passage est aisé.

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La science, ou tout au moins son vocabulaire, semble inspirer la politique, ou tout au moins ses étiquettes. C'est surtout la terminologie de la mécanique qui est à l'honneur : après les classiques partis du Travail d'une ère révolue, on peut désormais voter pour une liste d'Energie (radicale) ou, chez nos voisins, pour Forza Italia. à quand, expression du consensus néo-louis-philippard, l'Union de l'Entropie (qui ne pourrait qu'aller croissant), ou, dans une conjoncture plus inquiétante, mais très à la mode, le Front du Chaos ? L'utilisation de métaphores cosmiques semble plus risquée : comme prévu, un certain Big Bang annoncé a été suivi à très court terme d'un Big Crunch irréversible. Mais n'oublions pas le (bien réel) Parti de la Loi naturelle, qui propose de "constituer à chaque niveau de l'Etat un groupe d'experts en vol yoguique qui animera le champ unifié de la Loi naturelle et qui répandra ainsi une influence de cohérence et d'harmonie dans la conscience collective."

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Les astrologues tiendraient-ils enfin une vérification scientifique de leur doctrine ? Dans Nature (vol. 368, p.592), A. Dudlink annonce, chiffres à l'appui, une forte et statistiquement significative inégalité de distribution des dates de naissance des footballeurs professionnels britanniques : 200 anniversaires d'août à octobre, 175 de novembre à janvier, 160 de février à avril, et 110 de mai à juillet. Les Pays-Bas offrent des résultats comparables. Nature deviendrait-elle une revue de pointe des parasciences ? Mais l'auteur rappelle sobrement que "il existe bien une relation entre la date de naissance et les résultats scolaires, montrant que les enfants les plus jeunes d'une classe sont en moyenne désavantagés par rapport aux plus âgés [voir E. Shearer, Educ. Res. 10, 51-56 (1957) et Ph. Williams & al., Nature 228, 1033-1036 (1970)]. Dans le sport, de même, les enfants sont placés dans des groupes d'âge, ce qui empêche sans doute les plus jeunes de chaque groupe d'avoir des chances égales aux autres." Le Savant flou est ravi de constater une fois de plus que, devant un phénomène apparemment irrationnel, le choix ne se limite pas à l'alternative entre la dénégation et la crédulité...

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Le virus made in USA du "politically correct" aurait-il subrepticement infecté le Savant flou ? Toujours est-il qu'il n'a pu s'empêcher de sursauter quand, dans une page de publicité consacrée par Science et Vie à ses Cahiers d'histoire des sciences (tout à fait remarquables au demeurant), il a noté la présence de Marie Curie dans une liste intitulée "Les Pères fondateurs de la science"...

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Initiations à la physique, tel est le titre d'un petit livre que Max Planck, l'un des (grands)-"pères fondateurs" de la physique moderne, a écrit dans les années 30. Sa traduction française est disponible dans la série de poche "Champs" (Flammarion). à la lire, le Savant flou a vite éprouvé un certain malaise : bien que le livre parle évidemment de relativité, de quanta, etc., le nom d'Einstein n'y est jamais mentionné... En y regardant de plus près, on constate que cette version française porte le copyright "Flammarion, 1941" ! Une question : la suppression du nom de celui qui est, après tout, le principal protagoniste de l'histoire racontée, est-elle due à l'auteur ? à l'éditeur allemand ? à la censure nazie ? au traducteur français (un certain J. du Plessis de Grenédan) ? à l'atmosphère de Vichy ? Et une autre : comment a-t-on pu rééditer ce texte tel quel en 1989, sans présentation, corrections ou notes d'explication ?

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De son côté, l'EDF, en 1994, dans un fascicule "pédagogique" sur l'histoire de l'énergie nucléaire, présente Einstein sous le drapeau allemand, cependant que les chemins de fer tchèques se l'approprient en baptisant "Albert Einstein" le train Prague-Berne (deux des villes où il travailla). Mais après tout, les trains ont suffisamment fourni d'exemples aux exposés de la théorie de la relativité pour être en droit d'en recevoir quelques dividendes.

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Le SCPRI (Service central de protection contre les rayonnements ionisants) vient de disparaître. Son activité, ou plutôt son inactivité, était critiquée depuis longtemps ; dans un récent rapport, le député Claude Birraux met en évidence le manque de contrôle sur cet organisme, qu'on a, dit-il, laissé vivre trop longtemps "en électron libre". Les physiciens apprécieront la métaphore.

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"Aujourd'hui, la communauté scientifique admet à l'unanimité que ces engins volants appelés OVNI sont d'origine extra-terrestre." C'est, en tout cas, ce qu'admet, à l'unanimité sans doute, le Mouvement Raélien, qui milite pour la construction d'une ambassade mondiale destinée à accueillir officiellement le "retour sur Terre de ces Elohim". Une conférence sur ce thème était donnée en juin dernier à la Maison des centraliens, rebaptisée depuis Maison des centraéliens.

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Le cerveau des musiciens est différent de celui des autres humains (Sciences et Avenir, mai 1994, p.14) : leur corps calleux, qui assure la communication entre les deux hémisphères cérébraux est plus développé de 10 à 15 %. "Rien de plus normal, dit au Savant flou un violoniste de ses amis : cela prouve bien que la musique, comme la peinture, est cosa mentale, puisque gratter les cordes nous donne des cals aux doigts - et au cerveau !"

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Peu avant sa disparition, Kim Il-Sung, le Grand Dirigeant de la République populaire démocratique de Corée, avait lui-même annoncé à son peuple une découverte scientifique majeure, celle d'une grenouille fossile datant de cent cinquante million d'années, qu'il avait qualifiée de "première grenouille connue". Les Nouvelles de Pyongyang y ont vu "la confirmation que la Corée est un berceau de la civilisation humaine [sic], où des êtres vivants, végétaux et animaux, ont évolué de façon systématique [sic]." Reste alors à comprendre pourquoi la Corée du Nord est précisément le lieu sur Terre où l'évolution semble s'être arrêtée, et où les dinosaures du pouvoir se fossilisent avant même leur mort.

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Une lettre de Rome : "Je suis écoeuré de voir dans quel état d'abrutissement est conduit à vivre un peuple doté d'un gouvernement fondé sur l'imposture." Toute ressemblance avec des situations, etc. est sans fondement : il s'agit d'une missive de Gaspard Monge à son épouse restée à Paris, en juillet 1796. Sans doute, le grand mathématicien était-il allé à Rome pour quelque colloque scientifique ou une visite à des collègues ? Vous n'y êtes pas du tout ! Monge, jacobin radical, puis bonapartiste inconditionnel, était bien membre d'une "Commission pour la recherche...", mais il s'agissait de "...la recherche des objets des Sciences et des Arts" pendant la campagne d'Italie, autrement dit, de l'organisation de la plus grande razzia d'oeuvres d'art (après, ajoutaient les Italiens, grands seigneurs, celle que les Romains avaient opérée en Grèce, dix-neuf siècles plus tôt). [La correspondance de Monge pendant sa campagne de récupération, inédite en France, vient d'être publiée en Italie : Dall'Italia (1796-1798), Sellerio, 1994]. C'est à Monge que nous devons la présence en France de la Transfiguration de Raphaël, de la Déposition du Caravage, de l'Apollon du Belvédère, de dessins de Vinci et de dizaines de toiles, de manuscrits et d'incunables. Voilà un lien entre la science et l'art dont, pour une fois, le Savant flou n'est pas sûr d'être très fier.

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