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ALLIAGE


Alliage, numéro 19, 1994


La valeur extrinsèque de la recherche*


Derek de Solla Price




Le débat autour de la légitimité sociale de la recherche scientifique, aussi fondamental qu'il puisse être pour une théorie de la politique scientifique, a été long, frustrant, sans qu'il en ressorte quoi que ce soit d'utile. Traditionnellement, la question a été de savoir s'il fallait considérer la recherche comme un bien de consommation final produisant une utilité directe, au même titre que la création artistique, ou comme un bien intermédiaire stimulant la production.1 Dans la mesure où les ressources ne sont pas extensibles, et les bénéfices directs apportés par la science souvent demeurés mystérieux aux yeux du politicien moyen, la première branche de l'alternative ne semble donner à la recherche qu'un piètre titre aux financements publics. Aussi le débat s'est-il trouvé masqué par des tentatives pour prouver que la recherche est bien un investissement productif. Ces tentatives ont consisté, pour la plupart, à essayer de démontrer une relation directe entre la recherche scientifique et les facteurs d'innovation industrielle et d'augmentation de la productivité.
Traditionnellement encore, il est apparu tellement simple et tellement logique de supposer qu'il y avait une grande chaîne de production où la recherche scientifique fondamentale devenait la matrice de la recherche appliquée à des problèmes pratiques, et que la solution des problèmes pratiques conduisait à un processus de développement : ainsi, une invention deviendrait une innovation qui produirait de nouveaux biens ou aiderait à augmenter le rendement dans la production de biens déjà existants. Une telle conception, intuitivement correcte, est consacrée par les preuves anecdotiques de l'histoire. Les scientifiques ont toujours fait valoir (ou du moins insinué) que la valeur sociale directe de leur activité justifiait l'appui de l'Etat, de l'industrie, ou d'un mécène. Ainsi, Archimède et Vinci ont tous deux entretenu une image d'eux-mêmes qui les présentait comme des inventeurs de machines de guerre et de prouesses d'ingénieries civiles, alors que celles de leurs oeuvres que nous connaissons aujourd'hui tombent plutôt dans le domaine considéré de nos jours comme celui des plus nobles biens de consommation.

D'un point de vue historique, les deux branches de l'alternative se sont effectivement séparées au commencement même de l'organisation sociale moderne de la science lors de la révolution scientifique du milieu du XVIIe siècle. La Société royale de Londres, durant l'orgie de libres débats concernant toutes choses intéressantes, en dehors de la politique et de la religion, et qui fut tellement exacerbée avant la Restauration, choisit le parti du bien de consommation : ses membres se virent accorder la licence royale de se divertir à suivre le développement de la Nouvelle Philosophie sans qu'il en coûtât rien à l'Etat. En France, bien qu'il y eût un nombre important d'amateurs (c'est-à-dire de passionnés) de science, l'Académie des Sciences accorda à ses membres un salaire en tant que consultants, comme nous les appellerions aujourd'hui, et les finança donc comme un bien de consommation intermédiaire. Cette option a laissé un héritage considérable au monde moderne de la politique scientifique. Les Français devinrent en effet plus baconiens que les Britanniques dans leur conviction que seule la science pouvait augmenter la richesse de l'Etat et apporter une nouvelle qualité de vie. Ainsi, ce mouvement servit de bannière aux activités des encyclopédistes durant la Révolution française : ils révélaient au peuple des secrets techniques de fabrication en vue de remédier à l'oppression subie par les travailleurs. Cette ligne conduisit également à la tradition d'un soutien massif de l'Etat au Grandes Ecoles, et de façon peut-être plus décisive encore, elle fut à l'origine des académies leibniziennes, qui, dans la même idée de la science en tant que bien de consommation intermédiaire, formèrent la matrice du soutien public accordé à la science, en particulier dans les pays socialistes - bien que, en réalité, ce mode particulier d'organisation sociale de la science n'ait rien à voir avec le socialisme, en dehors de la contingence du fait historique.
Au cours du XIXe siècle, le schisme entre les deux modes de politique scientifique fut compliqué par la professionnalisation de la science. Deux nouvelles sciences, la chimie organique et l'électricité, se développèrent jusqu'à prêter un soutien décisif à la tendance déjà grandissante du savoir technique à fournir effectivement l'utilité sociale dont Bacon et les Français avaient eu l'intuition, reléguant dans l'ombre les peu applicables bien qu'excitantes nouvelles philosophies de la science du XVIIe siècle. La chimie agricole de Liebig, tout en étant la base de l'industrie allemande des colorants qu'il créa également, modifia les richesses et les destinées des nations, et incidemment conduisit, à l'établissement du système des grades à l'université et au diplôme de docteur. L'électricité pour l'éclairage et l'énergie, la machine à vapeur, le chemin de fer, et les nouveaux modes de production et d'utilisation du métal, furent les forces qui alimentèrent la révolution industrielle. Il fallait permettre l'éducation de personnes ayant le savoir technique nécessaire et les employer, non seulement au service de l'industrie, mais aussi à celui de l'Etat.
Ainsi, la science fit-elle son entrée dans les universités d'une façon assez nouvelle durant le XIXe siècle. Les universités furent considérablement développées et démocratisées par cette nouvelle profession, comme aux Etats-Unis, où le Land Grant Act multiplia les écoles d'agriculture, d'ingénieurs des mines et des ponts et chaussées pour répondre aux besoins en forces de travail. Les personnes ainsi éduquées furent employées non seulement comme ingénieurs des travaux publics et ingénieurs chimiques dans l'industrie, mais aussi dans l'administration, dans les services médicaux, géologiques, et de l'aménagement rural, et dans des institutions spéciales comme le Bureau of Standards et le National Physical Laboratory, qui eurent pour tâche de fixer des étalons d'électricité, de chaleur et de résistance des matériaux pour le bien de la nation.

Au cours du XXe siècle, trois nouvelles complications intervinrent pour créer la présente impasse où se trouvent les fondements de la politique scientifique. Premièrement, dès l'entre-deux guerres et de façon plus marquée depuis la seconde guerre mondiale, le gouvernement émergea comme principal client de la technologie la plus sophistiquée, en particulier du matériel de guerre. En effet, durant la seconde guerre mondiale, il devint évident que la capacité d'acquisition qui représentait une part énorme du budget, était un facteur essentiel de la politique scientifique - il a engendré des phénomènes tels que les industries électroniques de la Boston Ring Road (route 128) et modifié le réseau de l'emploi technique pratiquement d'un jour sur l'autre. Deuxièmement, dans le sillage de la première utilisation massive d'un personnel scientifique en temps de guerre, se posa un énorme problème de relocalisation des chercheurs dans des universités qui ne pouvaient pas les rétribuer ou financer la poursuite de leurs recherches sans subvention. Cela conduisit à la mise en place, couronnée de succès, de la National Science Fundation et au financement de la recherche scientifique par d'autres agences gouvernementales, qui devraient reposer pour remplir leurs missions sur une expertise technique de haut niveau. Ainsi, le gouvernement devint la source principale du financement de la recherche, non seulement dans ses propres instituts et ses propres agences, mais également dans les universités. Troisièmement, dans la mesure où l'équipement technologique et le financement de la recherche allaient en s'amplifiant, un appareil de politique scientifique, plus ou moins centralisé mais multilatéral, se développa de façon concomitante, doté d'un poste budgétaire non négligeable. Un pas crucial fut franchi lorsqu'on opta pour un budget d'ensemble, un puissant portefeuille ministériel, fruit de la réunion du financement de la recherche et de l'acquisition d'équipements nécessaires au développement. Le terme même de R&D fut adopté comme représentant une entité pratiquement inséparable qui prit place dans le budget national ; cette part du budget augmenta brutalement, doublant régulièrement son chiffre en peu d'années, ce qui annonçait sa saturation finale, tout en suscitant une mystique, copiée de nation en nation, selon laquelle il fallait y "investir" un pourcentage déterminé du PNB.
De façon assez abrupte, en 1967, l'amendement Mansfield aux Etats-Unis, et le rapport Rothschild au Royaume-Uni2, furent les premiers à lancer un signal d'avertissement autour du globe, annonçant le phénomène de saturation qui fut provoqué, d'une part, par l'augmentation du poste budgétaire accordé à la R&D, jusqu'au point où elle rencontra une résistance politique grandissante, centrée sur la question des priorités, et inspirée, d'autre part, par la découverte soudaine que les études supérieures étaient à présent tellement généralisées, qu'il n'était peut-être plus si urgent d'investir autant dans la formation de nouveaux professeurs d'université, qui produiraient plus d'étudiants, dont les rangs augmenteraient à leur tour celui des professeurs. Il y eut en partie également, mais avec une force et une réalité qui étaient loin de celles espérées par ses partisans, une réaction publique contre la façon dont les nouvelles technologies scientifiques polluaient la "grosse bille bleue" sur laquelle nous vivons, et attaquaient cette même qualité de vie dont elles tiraient le fondement de leurs soutiens publics.
Pendant la dernière décennie, ce changement nous a poussés à faire retour sur les fondements et à réexaminer la justification sociale de la recherche, ainsi que ses bases. Alvin Weinberg apporta une contribution notable aux débats sur les critères du choix en matière de science.3 et le rapport Brooks dégagea de façon tout à fait compétente les grandes lignes de la bataille.4 Le projet Hindsight du Département de la Défense et le rapport Traces de la National Science Foundation ne fournirent pas des contributions aussi compétentes, lorsqu'ils cherchèrent à prouver que la recherche orientée et la recherche fondamentale étaient respectivement plus précieuses l'une que l'autre, du point de vue de la production de biens ayant une valeur sociale, et qu'il fallait, en conséquence financer prioritairement soit l'une soit l'autre. Le fait que des agences de bonne volonté puissent faire appel, pour produire cette auto-justification de leur valeur, à des conseillers intelligents, mais qui ne sont pas pour autant considérés comme des historiens et des économistes compétents, jette quelque discrédit sur les spécialistes professionnels des domaines concernant la politique scientifique.
Ce qui sortit des rangs des professionnels, en particulier des éminents groupes d'analyse de la politique scientifique de l'OCDE et du Science Council du Canada, fut la prise de conscience que l'innovation industrielle avait beaucoup plus à voir avec la force d'attraction de la demande du marché qu'avec une pression exercée par l'offre de technologie, et que l'on était loin d'une relation simple entre la science et la technologie, comme le confirme une connaissance plus détaillée de leurs histoires respectives. Dans l'histoire de la science, la technologie apporte fréquemment, soit de nouvelles occasions de recherche par le moyen de procédés, de substances, et d'appareils qui, auparavant, n'étaient pas disponibles pour exciter l'esprit de curiosité, soit comme pour Pasteur, des problèmes intéressants qui commencent dans l'industrie et s'achèvent dans des journaux scientifiques. Dans l'histoire de la technologie, de l'autre côté, même dans des cas exemplaires comme ceux du transistor, de la pénicilline, de l'ordinateur, et du laser, une fois que l'on sait comment l'avancée s'est effectivement produite, on a plutôt tendance à adopter l'aphorisme du XIXe siècle selon lequel "la thermodynamique doit plus à la machine à vapeur que la machine à vapeur ne dut jamais à la thermodynamique". Ceci ne doit pas être poussé jusqu'à la plate affirmation, diamétralement opposée à la vision traditionnelle d'une "application" de la science, car cette simplification ne serait pas moins erronée. Aussi l'image la mieux appropriée est-elle, peut-être, de voir la science comme un extrait quintessentiel de la technologie, qui fournit, en retour, un fluide nutritif pour la développer. Cependant, une nouvelle invention ne procède pas en général d'une nouvelle découverte scientifique, mais d'une nouvelle configuration du marché et de nouveaux besoins de l'homme, qui nous poussent à tenter de produire de nouvelles technologies, dont nous connaissions déjà la possibilité de principe. Il s'agit là du syndrome de la "presque technologie", qui régule l'innovation et permet de distinguer entre ce dans quoi on peut s'engager et ce qui est impossible. Bien que nous en sachions davantage à présent, cela ne nous rapproche d'aucune démonstration convaincante ou de mesure de valeur, capables d'étayer la théorie du bien de consommation intermédiaire, nécessaire pour justifier de dépenser autant face à de telles résistances.

Je suggère que nous tranchions le noeud gordien de ce débat, et que nous fassions retour sur les fonctions et les origines historiques séparées des dépenses publiques qui ont été réunies sous le terme de R&D. Le premier pas, qui représente tout de même un coup de force politique, consiste à séparer la recherche du développement.5 Le financement du développement doit certainement être compris comme faisant partie du processus d'équipement par lequel une nation se procure des technologies ayant une importante composante d'innovation, comme dans le cas du matériel militaire. Une grande partie des fonds alloués au développement (en réalité une très grande partie, puisqu'il s'agit des deux tiers du budget fédéral des Etats-Unis consacrés à la recherche et au développement, et peut-être des trois quarts, ou davantage, des dépenses d'ensemble consacrées à la R&D dans la plupart des pays développés) vont aux acteurs de la production, plutôt qu'aux chercheurs universitaires, scientifiques ou ingénieurs. Il ne s'agit pas de déprécier les importantes forces de travail consacrées au développement - importance qui dépasse de presque un ordre de grandeur celle des chercheurs - , mais de reconnaître leur but premier, qui est spécifique, et de soustraire à la controverse portant sur la question des priorités les fonds considérables qui proviennent d'un dispositif fiscal permettant à des entreprises industrielles comme l'aérospatiale et l'électronique, de bénéficier d'un allégement fiscal si elles déclarent les dépenses qu'elles consacrent à la R&D comme investissement.
Le coût du développement doit être compris comme faisant partie du prix d'achat des technologies industrielles ayant un taux élevé d'innovation. Lorsqu'on fait l'acquisition de ces technologies, ces coûts suivent naturellement, et la seule question portant sur la ligne à suivre est essentiellement une question politique, qui consiste à décider si l'on achète telle technologie particulière, à tel prix, à tels fournisseurs, et comportant telles caractéristiques. De la même façon, dans le cas où l'on prend la décision personnelle, ou familiale, d'acheter une nouvelle voiture ou un réfrigérateur, il entre dans cette décision des éléments qui relèvent de l'expertise et du conseil technique, surtout au niveau du professionnel consulté, qui est familiarisé avec le contenu de la technologie, et capable de différencier les avantages et les inconvénients cachés d'un modèle à l'autre. C'est le domaine réservé des activités comme la détermination et l'évaluation d'une politique technologique, et c'est peut-être la plus grande partie de la politique scientifique, que l'on appelle souvent aujourd'hui "la science dans la politique".
La "politique de la science" est un sujet assez différent, qui concerne le poste budgétaire beaucoup plus modeste, et peut-être loin d'être saturé, de ce que l'on appelle la recherche fondamentale et la recherche appliquée - environ un tiers du budget pour la première et deux tiers pour la seconde, dans tous les pays, ce qui ne représente probablement rien d'autre qu'un artefact de la définition frascatienne*, qui s'appuie sur l'intention et sur l'objet de la recherche, plutôt que sur ses résultats et son personnel. De nouveau, nous devons nous faire l'avocat d'une séparation et d'un retour aux origines historiques. Cela a peu de sens, la plupart des experts l'accorderaient, de chercher à distinguer entre la recherche appliquée et la recherche fondamentale, dans un contexte où les relations entre la science et la technologie relèvent davantage de la symbiose que de l'influence directe. à l'inverse, il y a certainement grand sens à distinguer les chercheurs par le travail pour lequel ils sont payés, par la base sociale spécifique sur laquelle repose leur statut.
En dehors de quelques privilégiés, dans les instituts de recherche avancée et dans le cadre de la recherche universitaire, qui ont le statut noble et respecté de biens de consommation, la plupart des chercheurs scientifiques sont encore employés sur les bases qui étaient celles du XIXe siècle, à savoir comme des gens qui fournissent un produit ayant une valeur sociale intrinsèque. Soit, c'est leur recherche elle-même qui concentre directement la valeur, comme dans le cas de l'agronomie, des services médicaux, de la prospection géologique, de l'analyse des conditions sociales ou des statistiques démographiques, de la vérification des unités de mesure, des problèmes de pollution, etc. ; soit, ils fournissent un service ayant une valeur sociale, autre que leur recherche, ce qui est évidemment le cas du professorat, mais aussi des services sociaux, des soins médicaux, et de l'administration à tous les niveaux. Je suggère à présent que dans aucun cas ne se présente de difficulté pour mettre en lumière la justification sociale du travail principal. Dans tous les cas, existe une fonction claire de service qui est et devrait être jugée à l'aune de son mérite, par rapport à sa valeur directe. La société obtiendra sur ces bases tout ce pour quoi elle paie ; et il ne reste que des questions mineures, quoique astreignantes, concernant la qualité et l'évaluation du service rendu. Dans les deux cas, la question de la politique scientifique reste cependant celle de la valeur de la recherche, souvent très onéreuse, qui est associée à ces services ayant une valeur spécifique et assignable. Dans le premier cas seulement, où la société, s'exprimant d'une façon ou d'une autre, décide qu'une nouvelle analyse ou une nouvelle donnée quelconque est nécessaire à l'accomplissement d'un travail (par exemple, lorsqu'il faut décider de l'emplacement d'un nouvel aéroport, vacciner une population contre une maladie, prendre position sur la construction de centrales énergétiques différentes, etc.), la fonction de la recherche est claire. La question est celle d'un savoir dont a besoin la société et qu'elle doit se procurer, comme Rothschild l'avait bien compris, soit par des contrats, soit au travers d'une agence chargée de cette mission. Dans chaque cas, les consommateurs savent ce qu'ils veulent et peuvent ensuite juger si leurs exigences ont été remplies de façon satisfaisante, par rapport aux coûts et aux compétences. Le service rendu entre alors dans la catégorie des biens de consommation intermédiaires, et peut être évalué, en tant que recherche technologique, en examinant si le résultat est à la mesure du service exigé ou stipulé dans le contrat.

Mais demeure le problème central de la politique scientifique, à savoir celui du statut de la recherche scientifique du type universitaire classique, publiée principalement dans la littérature mondiale des journaux scientifiques et techniques, mais aussi dans les monographies et les rapports, et en particulier lorsqu'il existe une presse spécialisée dans la diffusion des nouvelles connaissances. Cette connaissance bien sûr n'est pas seulement produite par les universitaires, mais également par les employés des sociétés de service, aussi bien publiques que privées, et des sociétés de production, même si l'ensemble de ces personnes, y compris les universitaires, sont employées d'abord pour leurs autres fonctions, ayant une valeur spécifique. Il est vrai qu'il y a des cas où le fait de publier dans la littérature internationale, qui est normalement le processus conduisant à la validation et la vérification par les pairs, essentielles à la découverte scientifique elle-même, répond à d'autres motivations. Pour les scientifiques de l'industrie, cela peut être l'équivalent d'un geste publicitaire, une fois la nouvelle technologie prudemment brevetée, ou au moins produite à l'état de prototype. Pour les fonctionnaires, la publication d'un rapport peut ne représenter rien d'autre qu'un acte légal qui justifie les dépenses en temps et en ressources consacrées à un travail trouvant ailleurs sa valeur, ou qui garantit le caractère public d'un projet financé par des fonds publics. Dans tous les cas, la publication de la "recherche" peut n'être rien d'autre qu'un acte rituel qui ne met en circulation aucun résultat de valeur mais permet à son auteur de poursuivre ses affaires.
Ainsi, la plus imposante partie de la recherche scientifique reste un domaine problématique, qui reçoit un financement suffisamment lourd pour que la question de sa justification provoque l'inquiétude, dans la mesure où elle n'a pas produit la démonstration univoque de sa fonction directe de bien de consommation intermédiaire, et qu'elle n'est pas non plus un service contracté sur la base d'une valeur intrinsèque. Il n'est certainement pas contingent que la majorité des chercheurs scientifiques dans la plupart des pays effectuent leurs travaux poussés par des motivations profondes, qui vont de la curiosité devant la nature et de l'amour de la connaissance à la préoccupation pratique de faire des choses utiles, mais toujours comme un complément vital à leur travail principal, qui consiste à délivrer des produits ou des services de valeur à l'industrie, au gouvernement, et dans l'enseignement. Je suggère, pour résoudre notre problème, de considérer que ce complément est en effet vital, quelles que soient les motivations personnelles, et qu'il provient de l'essence même de la science, considérée comme un corps universel de connaissance caractérisé par une croissance très rapide.
Il est vital, parce qu'il existe dans notre monde des activités qui exigent, pour leur accomplissement, non seulement une formation initiale, ou même une formation permanente qui permettent de rester au courant, comme simple observateur, mais une participation active à la progression du front de la recherche. La poursuite de la recherche doit être considérée au moins en partie comme permettant l'acquisition du ticket d'admission au stock mondial des connaissances dans un domaine déterminé. Ce concept de ticket d'admission est valable partout où la société soutient la recherche pour elle-même, au lieu de faire l'acquisition d'une connaissance particulière par un contrat. Un tel ticket est acheté par la société pour permettre à toute personne qui fournit un produit ou un service de valeur, de faire son travail dans le contexte de tout ce que l'on connaît aujourd'hui, plutôt qu'à la seule lumière des découvertes de ce chercheur particulier . En conséquence, la valeur de la recherche n'est pas intrinsèque, et elle ne doit pas être évaluée sur la base de ses "applications" par cette personne, un employeur, ou même quiconque dans le monde qui lui trouverait une utilité, aussi importante fût-elle. Cette valeur est extrinsèque, et se dégage comme un élément concomitant, un épiphénomène, de l'exigence que la personne soit en mesure d'effectuer son travail principal dans des conditions satisfaisantes. En termes économiques, elle doit être comprise comme appartenant aux frais généraux constitutifs du service ou du produit qui est l'objet principal de l'acquisition.
L'avantage de ce congé, certainement quelque peu cavalier, donné à la valeur intrinsèque, et de ce déplacement par rapport aux lignes précédentes du débat sur les critères, est qu'il nous permet d'évaluer un niveau raisonnable de dépenses sur la base de l'avantage extrinsèque produit par le financement de la recherche. Sans un tel financement, tomberait en l'obsolescence la fonction, remplie par les scientifiques dans leur emploi principal, dont la valeur est reconnue de tous, comme, par exemple, l'enseignement. Le taux d'obsolescence serait clairement proportionnel à celui de la très rapide croissance de la connaissance scientifique, dont le ticket d'admission de la recherche de pointe ne serait plus rapporté à des fonctions ou des produits, dotés d'une valeur spécifique, qui bénéficieraient de cet accès. Les académies de sciences des pays socialistes, ainsi que les établissements scientifiques, hérités de l'Empire britannique, qui se consacrent à la recherche pure, par exemple, en Inde, au Canada, et en Australie, devraient attirer l'attention sur le fait que leur mode d'organisation sociale, destiné à fournir une réserve nationale de culture en recherche, n'est plus fonctionnel sous la même forme ; et ils devraient redoubler leurs efforts récents pour répondre à des attentes plus concrètes dans des fonctions spécifiques ayant une valeur sociale directe, notamment dans l'enseignement, et dans des services nationaux ou industriels. Il ressortirait également clairement de cette théorie qu'un diplôme de recherche ne doit plus être considéré nécessairement comme une formation garantissant une carrière de chercheur, mais comme une indication qu'un certain esprit a été pourvu en connaissances. Ainsi, la justification sociale de la recherche ne se ramène pas à celle de l'éducation et de la formation supérieures, sauf si les étudiants sont orientés vers des postes qui requièrent les capacités que donne le ticket d'admission.

Je ne me fais aucune illusion sur la difficulté qu'il y aura à promouvoir ce point de vue que le soutien de la recherche a pour mérite extrinsèque d'être le seul palliatif contre l'obsolescence, ni sur le fait qu'il sera aussi goûté, sur le plan politique, que les grandioses arguments sur le thème : "une meilleure vie grâce à la recherche". Mais à une époque où les effets corrosifs de la gestion industrielle des projets de recherche deviennent toujours plus évidents, une telle justification sociale peut se montrer rafraîchissante par son honnêteté, son humilité, et peut-être son efficacité.


Traduit de l'anglais par Julie Brumberg-Chaumont

* Ce texte, ici traduit en français pour la première fois, est originallement paru sous le titre "An Extrinsic Value Theory for Basic and "Applied" Research", in Science and Technology Policy, ed. Joseph Haberer, Heath & Co., Mass., 1977.
* NDLR : Référence à la Conférence de Frascati, où fut organisée par l'OCDE la première réunion d'experts nationaux chargés de mettre au point la définition et la collecte internationale d'indicateurs de la science et de la technologie. Le manuel dit de Frascati, toujours en vigueur, est renouvelé périodiquement.


Notes

1. L'énoncé le plus clair des termes du débats a été donné par Simon Rottenberg, "The warrants for basic research", Minerva 5, no1 (automne 1966), pp 30-38.
2. A framework for government research and development, Her Majesty's Stationery Office, Londres, 1971, Cmnd 4814.
3. Alvin M. Weinberg, "Criteria for scientific choice", Minerva 1, no2 (hiver 1963), pp 159-171.
4. Science growth and society, rapport du groupe sur les nouveaux concepts de la politique scientifique, président Harvey Brooks ; version française rédigée par Jean-Jacques Salomon, Science, croissance et société, OCDE, Paris, 1971.
5. Autant que je sache, le premier appel à une telle conception a été lancé par R.M. Inches, "R without D ?" ; New Scientist (14 mai 1970); p. 349.



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