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ALLIAGE


Alliage, numéro 19, 1994


Derek J. de Solla Price et le noeud gordien


Jean-Jacques Salomon



C'est une excellente initiative d'Alliage que de publier cet article de Derek J. de Solla Price datant de 1977, où il a brillamment ramassé plusieurs des thèmes auxquels il tenait le plus à la fin de sa vie. Cet article est plus d'actualité que jamais en cette période de révision mondiale des grandes priorités des politiques de la science. La fin de la guerre froide, les incertitudes qu'elle induit en matière stratégique et l'exaspération de la compétition économique, avec l'émergence de nouveaux acteurs et la floraison de nouvelles technologies, définissent un contexte assurément nouveau, qui engage à s'interroger une fois de plus sur le statut, la fonction et la pertinence relative des différentes activités de recherche. L'oeuvre de Derek, qui fut l'un de mes proches amis, n'est en fait connue en France que d'un petit nombre de spécialistes. La traduction de cet article est d'autant plus utile dans le contexte actuel qu'elle peut contribuer à éclairer un débat dont les enjeux sont de toute évidence essentiels pour l'avenir de notre pays. Puisque les activités de recherche font décidément les frais de chaque cohabitation, la campagne bientôt ouverte pour l'élection présidentielle devrait forcer les candidats à mieux préciser le prix qu'ils y attachent et les raisons qu'ils avancent pour en justifier le soutien, les uns "sous réserve" et les autres "tous azimuts".

Derek est né à Londres, en 1922. Bachelor of sciences, puis PhD en physique de l'université de Londres (1946), il soutient en 1946 un second PhD en histoire des sciences à l'université de Cambridge, consacré à l'astronomie du Moyen Age (1954). Son goût des astrolabes et des instruments scientifiques du passé, dont il était un grand collectionneur et devint même un expert, n'a pas été pour rien dans sa vocation d'historien. Chercheur en physique mathématique à Princeton, puis professeur de mathématique appliquée en Malaisie, il devint professeur d'histoire des sciences à l'université de Yale, et conquit sa réputation mondiale avec deux livres, Science since Babylon (1961) et Little Science, Big Science (1963).1
Le scientifique et l'historien s'y révèlent à la fois sociologue et politologue. Consultant de l'Institute of Scientific Information de Philadelphie, que John Garfield créa pour héberger l'énorme (et très fructueuse) entreprise du Science Citation Index, Derek y tira parti des premières données statistiques disponibles sur les publications scientifiques pour montrer comment les activités de recherche dépendent de plus en plus désormais des grands instruments scientifiques (par exemple, les accélérateurs de particules) et connaissent une croissance exponentielle qui ne peut qu'arriver à saturation. Ces deux livres ont lancé une moisson d'idées et stimulé un débat continu au sein des universités comme des administrations s'intéressant à la mesure des efforts de recherche-développement. Si l'importance d'une oeuvre scientifique se mesure au nombre d'héritiers qu'elle a engendrés, fût-ce aussi bien pour la critiquer et la mettre en question, peu comptent un palmarès aussi brillant qu'incontestable.
En 1971, nous avons créé ensemble le Conseil international pour l'étude des politiques de la science (ICSPS), rattaché au Conseil international des Unions scientifiques (ICSU). Derek en devint le premier président. L'institution rapprocha du Nord au Sud, de l'Ouest à l'Est, tous les spécialistes des problèmes de gestion de la recherche et d'économie de l'innovation. Derek fut l'un des deux co-éditeurs du manuel publié sous les auspices de l'ICSPS, Science, Technology and Society - A Cross-Disciplinary Discipline (Sage, 1977), qui demeure aujourd'hui encore, malgré tous les changements intervenus depuis, la meilleure référence dans le domaine. Je me suis moi-même récemment inspiré de cet ouvrage pour mettre au point, toujours sous les auspices de l'ICSPS, une "suite" consacrée aux pays en développement, co-éditée avec Francisco Sagasti et Céline Sachs-Jeantet.2

La recherche est-elle un bien de consommation parmi d'autres, comme l'art ou la danse, ou un bien intermédiaire stimulant la production? La question n'est pas oiseuse en ces temps de dérégulation et de privatisation, et ce n'est pas par hasard si aux Etats-Unis, économie de marché par excellence, où donc l'interventionnisme public est doctrinalement restreint, on n'a pas cessé de se demander à quel titre l'Etat fédéral doit soutenir la recherche fondamentale. La question ne se pose pas, bien sûr, pour la recherche appliquée visant l'innovation et le développement, qui relève de la doctrine Rothschild du client-contractor : l'Etat-client sait là (ou à tout le moins devrait savoir) ce qu'il commande et achète ; le travail qu'il subventionne n'est pas voulu pour lui-même, mais parce qu'il est nécessaire pour atteindre un objectif donné extérieur à la recherche. Mais la science, la recherche dite pure ou fondamentale ? Benjamin Franklin, auquel déjà on posait la question, répondait : "A quoi sert le nouveau-né ?"
Derek avance un mode de légitimation qui n'est pas loin, à mes yeux, de cette formulation, mais en proposant de "trancher le noeud gordien" de la collecte des données statistiques et de la mesure des activités de R&D : le seul moyen d'apprécier le sens et la valeur de "la poursuite du savoir" consiste à faire retour aux sources historiques de l'aventure scientifique, c'est-à-dire à séparer dans le couple R&D la recherche du développement. Dès lors, en effet, la politique de la science (soutien de la poursuite du savoir comme un service rendu à la société) se distinguerait de la politique par la science (orientation des activités de recherche sur des objectifs qui n'ont plus rien à voir avec la science, qu'ils soient militaires, politiques, ou économiques). Ainsi "l'acquisition du ticket d'accès au stock mondial des connaissances" refléterait non plus la valeur intrinsèque de la science (qui ne concerne que les scientifiques ou plus généralement le domaine de la culture), mais sa valeur extrinsèque (son intérêt perceptible par d'autres que les scientifiques).
Derek n'avait pas d'illusions sur la difficulté de promouvoir une telle approche : il est plus simple, en effet, d'englober la science dans les activités de recherche qui visent des résultats immédiats, car ce qui est visible (et attirant) aux yeux des décideurs comme des consommateurs finaux, ce sont précisément ces résultats, et non pas la culture du savoir pour lui-même, dont ils procèdent, suivant un cheminement fort peu linéaire et très aléatoire. Mais l'on voit surtout les conséquences qu'aurait l'adoption de cette approche. Par exemple, les comparaisons internationales des efforts de R&D ne seraient plus déséquilibrées, en fait faussées, par le poids des plus grands pays, dont les orientations de recherche sont aux trois quarts militaires, nucléaires et spatiales, en tout cas orientées sur la production de biens technologiques. Du coup, l'Europe apparaîtrait comme fournissant un effort de recherche supérieur à celui des Etats-Unis et plus écrasant encore par rapport au Japon.

Mais il y a plus important - et plus redoutable - dans cette conception, dont Derek a très bien pressenti l'enjeu : les institutions publiques essentiellement vouées à la recherche fondamentale et séparées des fonctions d'enseignement - Académies des sciences des ex-systèmes communistes, et institutions qui, en Europe (par exemple, le CNRS) ou en Amérique latine ou en Asie, s'en sont inspirées (par exemple, le CNPQ au Brésil et le DSIR en Inde) - verraient compromis le type de légitimation qui présida à leur naissance. Ni bien de consommation intermédiaire (il n'y a pas de relation directe entre la poursuite du savoir et les applications), ni service contracté sur la base d'une valeur intrinsèque (laquelle exactement?), la recherche fondamentale se jugerait à l'aune du "complément vital" que représente la participation active d'une catégorie particulière de scientifiques à la "progression du front de la recherche" .
Autrement dit, il s'agit d'un service rendu, de "frais généraux constitutifs du service rendu ou du produit qui est l'objet principal de l'acquisition". L'emploi principal du scientifique universitaire est l'enseignement, non pas la recherche, et le financement de la recherche se mesurerait au service rendu, complémentaire de la fonction d'enseignement, qui consiste à lutter contre l'obsolescence du savoir. Dès lors, le diplôme de recherche serait la garantie non plus d'une carrière de chercheur (après tout, est-on chercheur toute sa vie ?), mais d'un bagage de connaissances correspondant à ce qu'exige, à un moment donné d'une carrière, le "ticket d'admission à la recherche de pointe". Assurément, conclut Derek d'une manière provocante, ce serait une justification sociale de la recherche "rafraîchissante par son honnêteté, son humilité, et peut-être son efficacité" .

Bien entendu, cette approche ne permettrait pas mieux que n'importe quelle autre de répondre à la question sempiternelle de toute politique de la science : quel est exactement le niveau raisonnable de soutien qu'il faut accorder à la poursuite de la science ? à cet égard, aucun des progrès acquis par l'économie de la recherche n'a permis de doter les organes de décision d'indicateurs satisfaisants, et je ne pense pas qu'on y parvienne jamais. L'usage supplée à l'impossibilité de déterminer par aucun calcul rationnel ce qui devrait être le volume idéal du budget de la science "pure". Condorcet, déjà, dans son Fragment sur l'Atlantide, assortissait l'utilisation des crédits dont disposerait la "société des savants" dont il rêvait de cette condition : "Un dixième, par exemple, de la souscription serait toujours regardé comme destiné à remplir les vues générales de l'association, afin d'être sûr que son utilité pourra s'étendre à tout le système des connaissances humaines."3
Mais l'approche de Derek a au moins l'avantage d'échapper à la litanie des chercheurs proclamant que tout ce qui est bon pour la science est bon pour la société, comme elle permet de récuser le discours de certains décideurs (scientifiques et politiques), professant que le monde dont nous vivons sort tout armé de la recherche fondamentale comme Minerve de la cuisse de Jupiter. Bref, invoquer la valeur extrinsèque de la science, c'est mettre en perspective les voies tortueuses par lesquelles la recherche fondamentale influe sur le développement économique et social. C'est rappeler aussi, malgré les liens de plus en plus étroits entre la science et la technologie, que le processus de la découverte, inscrit en premier lieu dans les structures de formation et de transmission des connaissances que sont les institutions d'enseignement supérieur, fait toujours partie d'une épopée très différente de celle du processus de l'innovation.


Notes

1. Little Science, Big Science a été traduit sous ce mauvais titre : Petite science, Supra-science chez Fayard, en 1972, et eut très peu d'écho. La collection où il a paru a d'ailleurs publié en tout et pour tout... deux livres.
2. La quête incertaine : Science, technologie, développement, Economica et université des Nations unies, Paris-Tokyo, 1994.
3. Voir sur ce débat mon Science et Politique, Seuil, 1970, réédit. Economica, Paris, 1989, en particulier le chap.VI : "La politique de la science et ses mythes : L'allocation des ressources."

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