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ALLIAGE


Alliage, numéro 18, 1993


Les fructueuses rencontres de la science et de la fiction


Stephen J. Gould



Il est bien évident que l'art de la fiction n'a nul besoin de justifier son existence - et les romanciers n'attendent certainement aucun nihil obstat de la part des scientifiques. Cependant, comptant au nombre de ces derniers (avec, pour spécialité, la paléontologie) et partisan d'interactions fructueuses entre champs d'activité très différents, j'observe qu'il existe deux situations classiques dans lesquelles la fiction peut ajouter beaucoup à la démarche scientifique, en fournissant des aperçus intellectuellement intéressants, que les scientifiques eux-mêmes, étant donné les normes de leur profession, ne sont pas autorisés à envisager dans leurs publications.

Nombre des plus importants sujets de recherche scientifique, et particulièrement dans le domaine des sciences naturelles, doivent être traités sous forme de narrations relatant des séquences d'événements imprédictibles et contingents, et non sous forme de déductions tirées des lois de la nature. C'est notamment le cas de l'histoire évolutive de toutes les espèces - qu'il s'agisse de l'homme, des dinosaures ou de toute autre espèce qui nous intéresse. Par conséquent, si l'on veut fournir une explication évolutive de la morphologie ou du mode de vie de tel ou tel animal, il est nécessaire de savoir quels ont été ses ancêtres successifs au cours des temps et dans quels milieux ils ont vécu. Par suite de l'imperfection des archives fossiles, ces renseignements ne sont, en général, que fragmentaires. La reconstruction de l'histoire évolutive d'un organisme donné fait alors nécessairement appel à d'importants éléments de spéculation. Cette dernière est souvent extrêmement utile, dans la mesure où elle nous pousse à envisager avec fruit de nouvelles directions de recherche ou bien à mettre en question les carcans intellectuels contraignant notre capacité d'imagination - même si le contenu de la spéculation n'est pas vérifiable scientifiquement. Mais les normes de la science ne permettent pas à ses praticiens d'exprimer de telles idées dans leurs forums professionnels (même s'ils le font au bar ou au lit) - et ils sont donc privés de cette fructueuse voie d'approche des questions scientifiques. Mais les romanciers ne connaissent pas ces limitations, car les reconstructions spéculatives sont à la base de leur métier. Ainsi, de façon ironique, ils peuvent exceller dans une dimension de la pensée créative qui serait extrêmement utile aux scientifiques, mais qui leur est interdite.
Pour prendre un exemple concret, mon estimé collègue, Björn Kurtén, aujourd'hui décédé, était à la fois un paléontologiste de premier plan, spécialiste des vertébrés, et un très bon romancier. Il en est venu à s'intéresser, comme beaucoup de paléontologistes, à la façon dont l'homme de Néandertal et celui de Cro-Magnon sont entrés en contact, en Europe, il y a quarante mille ans environ, mais il a choisi de s'exprimer sur ce thème par le biais d'une série de romans, plutôt que par celui de publications scientifiques. Dans ces romans, il dépeint les Néandertaliens comme des hommes à peau blanche, tandis que les Cro-Magnons auraient été noirs. Je dois avouer, à ma grande confusion, qu'avant de lire les romans de Kurtén, je m'étais toujours représenté les Néandertaliens comme noirs. En fait, c'est ainsi qu'ils sont représentés dans presque toutes les illustrations traditionnelles, ce qui (en l'absence de preuve directe, car la peau ne se fossilise pas) ne fait que traduire la conception raciste (autrefois exprimée ouvertement, mais aujourd'hui ne faisant plus que perdurer dans le subconscient) selon laquelle des hommes "primitifs" ne peuvent qu'avoir la peau noire. Je n'avais jamais envisagé de mettre en question cette vision traditionnelle. Mais la reconstruction romancée de Kurtén est bien plus sensée, car les Néandertaliens sont apparus et ont vécu dans le cadre de l'ère glaciaire, et la peau blanche était peut-être une adaptation à la vie sous les latitudes moyennes à hautes, tandis que les Cro-Magnons descendaient probablement d'hommes ayant émigré de régions situées sous les basses latitudes, régions où la plupart des populations actuelles ont la peau sombre. Kurtén a pu exprimer ces intéressantes spéculations dans ses romans ; mais tout scientifique qui publierait un article professionnel sur "La couleur de la peau des Néandertaliens, déduite des principes de l'évolution" serait catalogué, à juste raison, comme "pas sérieux".

Les sciences historiques (paléontologie, biologie de l'évolution, géologie, cosmologie, et bien d'autres) usent de la narration en tant que technique fondamentale d'analyse scientifique légitime. Ce mode - raconter des histoires, dans le meilleur sens du terme - n'atteint vraiment à la réussite que s'il intègre les aspects émotionnels de tout bon conte. Mais ceux-ci sont, à juste raison, éliminés des textes scientifiques, et les publications professionnelles, dans le domaine des sciences historiques, s'en tiennent à la seule description détaillée de la séquence temporelle des événements et de leurs causes. Puisque la nature exerce une fascination sans limites, ces narrations peuvent être palpitantes (la mort des dinosaures, l'apparition des organismes multicellulaires ...), mais quelque chose d'important leur fait nécessairement défaut, à savoir le monde des sensations. Mais les romanciers, justement, peuvent en rendre compte. (Dans ce contexte, je parle des "sensations" dans deux sens distincts - il s'agit de celles perçues par les êtres préhistoriques eux-mêmes, si leur psychisme était suffisamment complexe pour cela ; et de celles éprouvées par des hommes actuels contemplant la fresque de la vie ancestrale.)
Là encore, les romanciers ont apporté d'importantes contributions à la connaissance scientifique, lorsqu'ils ont essayé, par un effort d'imagination contrôlé, de reconstruire le monde émotionnel, le "vécu", des ancêtres de l'homme actuel. (La rencontre des Néandertaliens et des Cro-Magnons me vient de nouveau à l'esprit, car elle a fait l'objet d'un genre littéraire international, avec des livres comme The Inheritors de William Golding, en Grande-Bretagne ; Dance of the Tiger, de Kurtén, en Finlande, déjà évoqué plus haut ; et la triade écrite par Jean Auel dans les années 1980 aux Etats-Unis, où elle a été un grand succès commercial.(1)) Dans Dance of the Tiger, par exemple, Kurtén décrit de façon très vivante la réaction d'incompréhension, puis de crainte respectueuse, d'un Néandertalien (dont le peuple ignore tout de l'art figuratif) qui voit pour la première fois des animaux dessinés ou sculptés avec précision par les Cro-Magnons.
Si la fiction peut ainsi alimenter la connaissance scientifique, aucun groupe d'animaux sûrement ne dépasse les dinosaures quant à leur potentiel d'exploitation. Le public est fasciné par ces énormes bêtes depuis que Richard Owen a inventé leur nom dans les années 1840 - et la vague de dinomanie qui balaye le monde (atteignant un nouveau sommet avec le film Jurassic Park en 1993) nous vaut des millions de sous-produits, des brosses-à-dents-dinosaures aux bonbons-dinosaures, des crayons-dinosaures aux gommes-dinosaures, des jouets-dinosaures en peluche qui réconfortent les petits enfants aux effrayantes images de dinosaures, qui terrifient leurs parents au cinéma.
Supposons, alors, que nous voulions mettre en application la démarche propre aux romanciers dans le cadre du monde fascinant des dinosaures. Nous serons immédiatement confrontés à deux obstacles : d'abord les dinosaures, même si l'on s'est récemment aperçu qu'ils étaient tout à fait efficients (et non pas ces lourdes bêtes stupides des anciennes iconographies), n'étaient évidemment pas capables de conceptualiser et de parler ; ensuite, ils sont morts soixante millions d'années avant l'apparition de l'homme, et il n'y avait, à leur époque, aucune créature qui aurait pu rendre compte de leur existence.
Pour un romancier, il y a deux solutions à ce dilemme, toutes deux exploitées depuis longtemps et avec fruit dans la littérature de science-fiction : soit l'on fait revivre les dinosaures aujourd'hui (c'est le scénario de Jurassic Park) ; soit l'on fait retourner un être humain voyageant dans le temps à l'époque du mésozoïque (c'est la solution adoptée par le présent livre). L'Homme aux dinosaures de J.P. Andrevon, par la qualité de son écriture et par l'attention scrupuleuse accordée aux données les plus récentes de la recherche scientifique sur les reptiles du mésozoïque, s'affirme comme le meilleur roman consacré aux dinosaures qu'on ait écrit sur le mode du "voyage dans le temps".

[Ce texte, traduit de l'américain par Marcel Blanc, est extrait de la contribution de Stephen J. Gould à L'Homme aux dinosaures, roman scientifique de J.-P. Andrevon, illustré par Cadelo, à paraître dans la collection "La Dérivée", aux éditions du Seuil]

1. W. Golding, The Inheritors ; traduction française : Les Héritiers, Gallimard, 1968. B. Kurtén, Dance of the Tiger, Pantheon Books, 1980. J. Auel, Les Enfants de la terre (trilogie comprenant : Le Clan de l'ours des cavernes, La Vallée des chevaux, Les Chasseurs de Mammouth), Presses de la Cité, 1991.


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