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ALLIAGE


Alliage, numéro 18, 1993


Dinomanie et internationalisation des mythes


Claudine Cohen



Au moment de la sortie de Jurassic Park en France, tous nos journaux ont célébré le triomphe du film comme un phénomène quasi planétaire. Dans les colonnes du New York Review of Books puis de La Recherche, Stephen Jay Gould a analysé le phénomène du double point de vue du fervent "dinomaniaque" et du paléontologue.1
à la fascination pour les monstres de l'ère secondaire, Gould attribue trois causes. La première se rattache aux grands archétypes de l'imaginaire ; comme les géants et les ogres des contes de notre enfance, les dinosaures parleraient à notre imagination parce qu'ils sont "gros, féroces et éteints". Les monstres de Jurassic Park plaisent parce qu'ils sont à la fois terrifiants et inoffensifs : le "réel" de la fiction (la résurrection des dinosaures grâce à de l'ADN prélevé dans l'intestin de moustiques jurassiques conservés dans l'ambre) se superpose au "réel" du film (les procédés ultra-perfectionnés de reconstitution des animaux en taille réelle ou à l'aide d'images de synthèse) pour faire véritablement revivre, "en chair et en os", les plus gigantesques créatures de l'histoire du monde. La médiation de l'image, au cinéma, permet d'exprimer et de conjurer des peurs ancestrales...
En outre, la recherche scientifique a, ces dernières années, considérablement renouvelé l'approche des dinosaures. Ils ne sont plus, comme au début du siècle, balourds et stupides, mais alertes et dansants, dressés sur leurs pattes de derrière2; d'animaux à sang froid, ils sont devenus - pour certains du moins - homéothermes, et leur peau, jadis uniformément brun-verdâtre, est maintenant rayée, ou irisée de couleurs, comme le plumage des oiseaux dont ils sont les ancêtres. Une nouvelle approche de la question des extinctions de masse a mis en avant des thèses spectaculaires, telle celle de la disparition des dinosaures, à la limite du crétacé et du tertiaire, comme effet de la chute d'un astéroïde.3 Enfin, les progrès, depuis une dizaine d'années, de la paléontologie moléculaire, ont conduit à envisager la possibilité d'isoler, voire de cloner, l'ADN des animaux éteints.
à toutes ces raisons se superpose, massivement, celle de l'intérêt économique. Les dinosaures, tels le monstre du Loch Ness, resurgissent périodiquement, lorsque les sirènes de la publicité et du profit réveillent et réactivent le mythe. D'où les crises de "dinomanie" dont le déferlement mondial des dinosaures de Jurassic Park constitue un phénomène rarement égalé. C'est pour des raisons de business que la firme Universal, qui a sponsorisé le film, a lourdement investi dans ce "blockbuster" spectaculaire et efficace, assurant jusqu'à la saturation la promotion de tous les gadgets, et s'associant à Mac Donald pour exploiter l'image des dinosaures de Jurassic Park.

A cette triple explication - orientée chez Gould vers la défense de la science contre son exploitation mercantile - , on peut en ajouter une quatrième : vue de ce côté de l'Atlantique, la "dinomanie" apparaît comme un phénomène culturel américain, profondément enraciné dans l'histoire des Etats-Unis.
Bien sûr, les dinosaures ont eu, en leur temps, une expansion internationale. Au début de l'ère secondaire, ils ont peuplé le continent unique, la Pangée, qui réunissait toutes les terres aujourd'hui émergées. Ils se sont ensuite répartis, à partir du jurassique, dans les territoires déjà dissociés de la Laurasie (au Nord) et du Gondwana (au Sud). On trouve leurs restes de la Norvège en Antarctique, de la Chine à l'Australie, en Amérique comme en Europe. Mais c'est en Amérique du Nord qu'ont été faites depuis le XIXe siècle les trouvailles les plus spectaculaires. Les iguanodons de Bernissart (Belgique) mis à part, l'Europe occidentale est assez pauvre en restes complets de dinosaures. Des quelque vingt genres connus en France, on n'a le plus souvent recueilli que des fragments. On trouve aussi des traces et des oeufs de dinosaures en Provence, dans la région d'Aix : découvertes intéressantes, mais pas de quoi, jusqu'ici, vraiment alimenter une "dinomanie"... Nos mythes préhistoriques se situeraient plutôt du côté du quaternaire, de Lascaux, de l'homme de Néandertal et de Cro-Magnon. La plupart de nos dinosaures sont d'importation : dans la galerie de paléontologie du Muséum d'histoire naturelle de Paris, le squelette du diplodocus est un moulage en plâtre dont l'original se trouve au musée de Pittsburgh. Presque tous ses congénères exposés sont aussi des moulages, et viennent d'Amérique ou d'Asie...

C'est en Angleterre qu'ont été trouvés les premiers dinosaures et qu'en 1841, Richard Owen a inventé leur nom. Mais aux Etats-Unis, l'affaire devient beaucoup plus sérieuse. à partir de 1870, sont explorés, à la faveur de la ruée vers l'or, les territoires de l'Ouest des Etats-Unis : c'est là que sont découverts les immenses gisements de dinosaures. Le Gold Rush s'achève en une véritable "ruée vers l'os", dont les héros-frères ennemis sont deux paléontologues, Edward Drinker Cope et Othniel Marsh : beaucoup des prospecteurs et des fouilleurs de fossiles qu'employèrent Cope et Marsh dans l'Ouest américain étaient d'anciens chercheurs d'or... La fameuse voie ferrée qui fut construite entre les villes de la côte Est et celles du Far West joua un rôle essentiel pour convoyer les énormes et précieuses dépouilles des tricératops, stégosaures et autres diplodocus découvertes dans le Nouveau Mexique, le Colorado, l'Utah ou le Nevada. La quête des dinosaures suivit, elle aussi, la construction de la voie ferrée. Henry Fairfield Osborn, qui fut le fondateur du musée de paléontologie au Museum de New York (aujourd'hui la plus grande collection de dinosaures du monde), était le fils d'un magnat des chemins de fer. Il finança, au début de ce siècle, de nouvelles campagnes de fouilles dans l'Ouest américain (qui exhumèrent entre autres le célèbre Tyrannosaurus rex), et une expédition paléontologique en Mongolie extérieure qui, partie à la recherche des restes du premier homme, exhuma ceux du protocératops et du vélociraptor... C'est Osborn qui commanda au peintre Charles Knight des reconstitutions de la vie préhistorique, parmi lesquelles le combat du tyrannosaure et du tricératops (l'un carnivore, l'autre végétarien) est resté un must de la BD et du cinéma américains.4 Le premier dessin animé mettant en scène des dinosaures (Gertie the Dinosaur) date de 1912 ; il est suivi de dizaines d'autres films, pratiquement tous américains (à l'exception de quelques japonais). Et à partir de 1930, une marque d'essence - la Sinclair Oil - prend pour emblème le brontosaure, distribue à ses clients des vignettes à l'effigie des pachydermes du jurassique et fait reconstituer en 1933, pour l'exposition de Chicago "A Century of Progress", des dinosaures animés, grandeur nature.
Les joutes et les rivalités scientifiques des années du tournant du siècle, la quantité fabuleuse d'ossements toujours plus gigantesques et impressionnants (le plus grand dinosaure connu aujourd'hui, Supersaurus, a été découvert dans le Colorado, il mesurerait 40 mètres de long), les énormes sommes engagées par des mécènes pour la construction des grands musées qui abritent les dépouilles de ces géants mésozoïques, toute l'imagerie qui s'en est suivie, ont produit dans l'historiographie américaine, une véritable mythologie, dont l'écho résonne jusqu'à nos jours et renvoie aux temps héroïques de l'exploration d'un territoire. Tout se passe comme si la nation américaine, réputée neuve et sans histoire, avait véritablement conquis ses racines, en découvrant que son sol recelait les os fossilisés des "ancêtres" du jurassique et du crétacé.

La popularité américaine des dinosaures a donc une longue histoire. Les mêmes foules enthousiastes qui depuis des décennies se pressent pour voir leurs squelettes aux Museums de New York, de Pittsburgh, de Chicago ou de Yale, au Dinosaur Monument dans l'Utah, ont couru les admirer, terrifiants, dans le film de Spielberg. La grande majorité des dinosaures de Jurassic Park sont américains d'origine (tyrannosaures, maiasaures, stégosaures, tricératops ; Othnelia, Apatosaurus, Hadrosaurus, Dilophosaurus) ou d'adoption (comme l'asiatique vélociraptor, rapporté de Mongolie par Chapman Andrews, et dénommé par Osborn en 1924). Seul Compsognathus (de toute petite taille, mais incontournable parce qu'il représente la transition des reptiles avec les oiseaux) est un dinosaure européen...
Le succès du film en France doit-il être interprété comme le résultat d'une campagne publicitaire efficace, amplifié, ainsi que par une énorme caisse de résonance, par les commentaires des journalistes et des scientifiques eux-mêmes - comme une retombée des découvertes scientifiques de la dernières décennie - ou sur le fond d'archétypes universels ? Si archétypes il y a, ils semblent appartenir pour une grande part à la mythologie propre à l'histoire et à la culture américaines. Faut-il voir, dans l'universalité présumée des dinosaures de Jurassic Park, une forme masquée du colonialisme culturel et de l'internationalisation des mythes?


Notes

1. Stephen Jay Gould, "Dinomania", New York Review of Books, 1er août 1993, pp.51-57 ; traduit dans La Recherche, novembre 1993. Voir également de S.J.Gould, La Foire aux dinosaures, Seuil, 1993, pp. 87-97.
2. S.J. Czercas et E.C. Olson, Dinosaurs. Past and Present, Natural History Museum of Los Angeles et The University of Washington Press, 1987.
3. David M. Raup, De l'extinction des espèces, Gallimard, 1993.
4. S.M. Czercas et D.F. Glut, Dinosaurs, Mammoths and Cavemen, Dutton, 1982.

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