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ALLIAGE


Alliage, numéro 16-17, 1993


FOREWORD: Un élément capital de la culture européenne


William Waldegrave




Je suis très heureux de pouvoir écrire un avant-propos pour cette publication qui vient à son heure. Mais je dois commencer par reprendre les éditeurs sur un point : la formulation du thème de ce numéro. "Science et Culture en Europe" ? Je suis persuadé qu'il s'agit d'une formule volontairement raccourcie, et non d'une assertion laissant supposer que science et culture sont séparables. Pourtant, à la lecture de cet intitulé, on pourrait penser qu'il illustre une notion trop répandue au Royaume-Uni, à savoir que la culture désigne les arts et lettres, et que la science est une forme d'activité mystérieuse, inférieure et distincte. Même la BBC, malgré ses programmes sur la science et l'histoire naturelle, réputés dans le monde entier, semble quelquefois coupable de ce postulat trompeur. La science est un élément capital de la culture européenne. C'est, je pense, un point plus largement accepté et mieux compris en France qu'au Royaume-Uni. Néanmoins, nous devons tous, partout en Europe, faire le nécessaire pour propager cette vérité élémentaire.

Je ne sous-estime pas les difficultés de cette tâche. Prenez le portrait d'un scientifique, tel que nous le présente Hollywood : un hurluberlu échevelé en blouse blanche, circulant dangereusement dans un laboratoire encombré de sinistres gadgets et d'éprouvettes dégageant d'épaisses vapeurs. Ajoutez-y l'image des chercheurs que propagent les groupes extrémistes de protection des animaux : des sadiques infligeant à des animaux non anesthésiés de grandes douleurs qui pourraient être évitées. Incorporez à cette image le fait que même les journaux sérieux ne sauraient publier un article scientifique non médical s'il n'a pas un côté farfelu, et vous obtenez la recette de l'usuel préjugé doublé d'ignorance.

Nous devons réagir contre cette perception, pour des raisons pratiques autant que culturelles. Pas seulement pour que le grand public comprenne - selon l'expression de Bruce Durie, directeur du Festival international des sciences d'Edimbourg - que presque tous les foyers d'Europe de l'Ouest possèdent vingt-trois microplaquettes à circuit intégré, deux moteurs électriques, deux accélérateurs linéaires et un magnétron à cavité. La pure vérité est que scientifiques et techniciens sont notre richesse à la fois la plus grande et la plus mésestimée.

Il y a diverses façons de traiter ce problème culturel, et probablement toutes également valables. Au Royaume-Uni, il existe nombre de projets de qualité à petite échelle, enracinés à la base, et impliquant souvent la jeunesse. En France, on peut voir la réussite d'une approche plus ambitieuse, que symbolise l'enthousiasme de la "Science en fête" . Et nous voyons maintenant les prémices d'une action coordonnée dans toute la Communauté européenne, dont la "Semaine européenne de la culture scientifique" de novembre 1993 constituera un banc d'essai. à travers l'Europe entière, dans nos musées, nos universités, nos organismes de recherche, nos centres de science interactifs (comme l'Eksperimentarium à Copenhague, ou Techniquest à Cardiff), nous avons les moyens de mener une action efficace.

Mais quel peut-être dans ce contexte le rôle des gouvernements ? Avec le Livre blanc récemment publié par le gouvernement du Royaume-Uni pour présenter la politique future en matière de science et de technologie, notre objectif est de créer une structure qui permette de placer nos scientifiques sur le devant de la scène. Nous souhaitons mettre en place une collaboration systématique entre la communauté scientifique, l'industrie et le commerce, et le gouvernement. Cette alliance renforcerait la contribution de la science et de la technique à la santé et à la qualité de la vie. Il résulterait de cette opération, je crois, une reconnaissance implicite du bien-fondé de la science dans notre vie, et de la valeur fondamentale de ses scientifiques pour une nation.

La réforme de l'éducation au Royaume-Uni, notamment l'aménagement des programmes scolaires, devrait également permettre à la population de mieux appréhender les questions scientifiques, et encourager la venue sur le marché du travail d'une main-d'oeuvre de formation scientifique. Mais il faudra du temps pour que ces mesures portent leurs fruits, et elles ne seront pas suffisantes si elles restent isolées. Le gouvernement britannique a donc entrepris, au côté de fondations pour la recherche et d'autres organismes réputés dans ce domaine, une campagne nationale en vue de mettre la science à la portée du grand public. Nous allons lancer dans tout le pays une série d'initiatives destinées à montrer, à la nation et à ses enfants, le côté passionnant de la science.

C'est de cette dernière richesse que notre avenir dépend. Nous devons agir ensemble pour convaincre nos enfants de la beauté, de l'intérêt et de l'importance fondamentale de la science, et du rang prépondérant qu'elle occupe, avec les arts, dans la culture de notre continent.

William Waldegrave, Chancelier du Duché de Lancaster, ministre de la Fonction publique et de la Science du Royaume-Uni.


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